ART (L'art et son objet)Création contemporaine

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« Art égale vie »

Le travail de sape des artistes conceptuels aura cette conséquence : ouvrir comme jamais encore la notion d'« œuvre », en fonder l'élasticité sans limite, permettre à chaque artiste de sceller son projet personnel dans une forme dont il définit lui-même la nature, parfois sans précédent connu. Peindre, sculpter, représenter ? L'artiste, aussi bien, peut se faire champion de la pensée et concevoir des tribunes pédagogiques, à l'instar d'un Joseph Beuys en Allemagne entre les années 1960 et 1980. Tenté par l'esprit farcesque et la franche décompression, l'artiste pourra aussi bien s'adonner à des pratiques aux lisières de l'absurde, comme le font dans l'euphorie les membres du groupe Fluxus à partir de 1961 : concerts d'aspirateurs de Wolf Vostell ; conception de machines à sourire par George Maciunas, et de trous par Ben... S'il entend s'épargner la réalisation d'une œuvre, enfin, l'artiste recourra à des certificats, à des plans de montage ou à des assistants. Ou en usera à l'occasion de son propre corps comme d'un « objet d'art ». Il simulera alors les rituels religieux, comme les actionnistes viennois, ou s'imposera des exercices d'endurance : Chris Burden s'enferme cinq jours durant dans un casier de consigne ; Marina Abramovic et Ulay tournent en rond dans une estafette dont la direction a été bloquée en butée, plus de quinze heures d'affilée. Voire, il sculptera son propre corps à coups d'interventions chirurgicales : Orlan et l'« art charnel » (années 1980)...

Cette création à sens multiple et de forme variée expose la classique notion d'œuvre d'art (l'objet ouvragé à vocation symbolique forte) à sa dissolution, au profit de l'indifférence à la définition (ce qu'on appelle volontiers, par paresse, le « n'importe quoi »). Elle s'explique par un désir dont la modernité artistique, dans sa croissante composante réaliste, fait un impératif catégorique : se faire l'écho pressant de la vie, de l'instant, de l'immédiat. Adaptation rétrospective, à retardement mais intensément, du programme Dada de 1917, « art égale vie ». La thèse de l'autonomie absolue avait tenté la première modernité, celle du monochrome, de la novlangue et des créations dites « autotéliques » ne s'adressant qu'à elles-mêmes (l'avant-garde russe, le lettrisme). Cette thèse s'efface à présent au profit de la notion de contexte. Le terme veut dire « tissé avec », il sous-tend que l'œuvre l'art gagne en impact à refuser le pour-soi. Ce critère contextuel trouve sa meilleure traduction dans la présence physique bientôt élargie et invasive des arts plastiques. Dans la rue, sans surprise : décoration illicite de l'espace public (le tag, à partir de 1969) ; organisation de jeux et d'exercices physiques sur les trottoirs des villes (à partir de 1966 G.R.A.V. à Paris, depuis 1975 le collectif UNTEL à Bordeaux...) ; manifestations d'artistes (en 1973, Fred Forest organise, à São Paulo, un défilé où les pétitionnaires brandissent des pancartes blanches ne portant aucune inscription ; Art Worker's Coalition en 1969 puis Group Material à New York en 1979 suscitent des demonstrations publiques...) ; utilisation de panneaux publicitaires ou de drapeaux (Billboard Art, Banner Art...) ; distribution de tracts politiques... Le paysage, lui aussi, subit les effets de la « sortie » de l'œuvre d'art hors de ses lieux traditionnels de présentation, modestement d'abord puis jusqu'au gigantisme. On prend à la phusis (la « nature ») ce qu'elle a de plus élémentaire et on l'expose telle quelle (de la terre livrée en galerie, pour Walter de Maria en 1977). L'Arte povera (1969, Italie) va multipliant ces gestes de ponction. Jannis Kounellis, dans une galerie romaine, expose douze chevaux vivants (1969) ; Pino Pascali, de l'eau de mer ; et Giovanni Anselmo, sous l'intitulé lapidaire 325 millions d'années (1970), un morceau d'anthracite. Référencée bientôt comme Earthwork ou land art, l'œuvre revêt des proportions hors norme, celles de la nature et du cosmos. Michael Heizer élabore dans le roc du Nevada, à la dynamite et au bulldozer, de grandes sculptures abstraites, les Double Negatives (1970). Robert Smithson, partisan d'un art « tellurique », brasse des centaines de tonnes de rochers pour réaliser jetées et rampes autour du Grand Lac Salé (1970) ou dans le désert texan (1973). En 1977, James Turrell achète un volcan éteint dans l'Ouest américain, le Roden Crater, et l'aménage selon son esthétique propre en observatoire céleste...

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Écrit par :

  • : maître de conférences à la faculté des arts d'Amiens, critique d'art, historien de l'art, écrivain

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Pour citer l’article

Paul ARDENNE, « ART (L'art et son objet) - Création contemporaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-l-art-et-son-objet-creation-contemporaine/