TECHNIQUE ET ART

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La distinction entre art et technique n'est pas une donnée de nature. C'est un fait social : fait qui a valeur institutionnelle et dont l'événement dans l'histoire des idées est d'ailleurs relativement récent. C'est dire qu'on ne saurait non plus considérer cette distinction comme un pur fait de connaissance : elle n'est pas le produit d'une démarche autonome de l'esprit qui, de par son mouvement propre, aurait atteint à une meilleure compréhension analytique de certains éléments ou aspects constitutifs du travail humain. Car, dans la réalité des faits historiques, force est de constater que cette distinction conceptuelle ne s'est opérée qu'au moment exact où l'art et la technique ont été concrètement constitués en deux domaines de la pratique sociale absolument séparés. Plus précisément, la séparation pratique des deux domaines et l'opposition des deux concepts sont l'un et l'autre des éléments constitutifs d'une transformation radicale ou révolution des rapports sociaux : celle que les historiens de l'économie nomment la « première révolution industrielle », telle qu'elle s'amorce en Europe occidentale au cours du xviiie siècle et s'accomplit au siècle suivant.

La question posée par les relations de l'art et de la technique n'est donc nullement abstraite. Elle renvoie, sous toutes les formes qu'elle a prises successivement, au procès de division du travail, d'abstraction et de rationalisation croissantes des pratiques humaines, qui a permis au mode de production capitaliste de renforcer son système économique, politique, idéologique, en étendant progressivement à tous les secteurs de la pratique sociale la loi de la productivité.

Concepts

Le recours à l'étymologie et à la sémantique historique peut être utile ici. Les deux termes «  art » et «  technique » sont respectivement dérivés de la langue latine et de la langue grecque. Cependant, leur usage à des fins de distinction et même d'opposition réciproque a quelque chose de paradoxal. Ars et τ́εχνη ont en effet, dans chacune de ces deux langues, exactement la même acception. Ils désignent d'une façon générale l'exercice d'un métier ; plus précisément l'habileté acquise par apprentissage ainsi que les connaissances que requiert cet exercice ; enfin les produits eux-mêmes de tous les modes particuliers du travail humain, tant manuels qu'intellectuels.

Ainsi, là où le grec et le latin ne disposaient que d'un terme unique, la culture de l'Occident moderne va emprunter à l'une et l'autre langue ancienne leurs deux termes équivalents pour dissocier, spécifier puis opposer deux aspects ou catégories d'aspects de la production en général (soit dit sommairement : les aspects pratiques ou manuels et certains aspects intellectuels), que l'Antiquité ne distinguait pas.

Dans un premier temps de son histoire, la langue française conserve au mot « art » le sens que le mot ars possède en latin. On l'utilise pour désigner les procédures de fabrication qui ont un caractère très méthodique ; cet usage permet d'opposer, au développement et aux produits des processus naturels, certaines activités humaines strictement réglées en vue d'un effet spécifique. C'est encore, en substance, la définition première que Littré donne de ce terme. Mais, au même moment, c'est-à-dire au cours du xixe siècle, en plein essor de l'industrialisation, le langage philosophique reprend au grec le terme de « technique » pour désigner les applications pratiques de la science. Du même coup, ce terme, que l'Encyclopédie n'enregistrait encore que comme un adjectif qualifiant les procédés des «  arts », se trouve opposé à son équivalent latin pour marquer une distinction en effet récemment opérée dans les faits : les activités de transformation de la matière qui mettent en jeu des instruments plus ou moins complexes sont alors posées dans un rapport qui, en dernière analyse, est d'exclusion réciproque avec l'invention ou la création dans le domaine formel et imaginaire. Enfin, de façon plus particulière, c'est encore le xixe siècle qui réserve systématiquement la qualification de «  beaux-arts » à la peinture, à la sculpture et à l'architecture (les « arts plastiques »), en les distinguant globalement de la musique et de la littérature. Cette dénomination conserve l'idée que l'« art » du plasticien est un travail manuel de technicien qui opère la transformation de certains matériaux : pâte colorée, bois, pierre ; mais l'adjectif, qui réfère cette activité à la recherche, non de l'utilité, mais de la beauté, indique que la matérialité et les caractères techniques de ce travail s'effacent devant sa finalité tout idéale.

Ainsi, l'histoire des concepts et l'analyse de leur compréhension montrent que la distinction et l'opposition de l'art et de la technique sont en quelque façon homologues et liées à la distinction et à l'opposition de la technique et de la science. Toute technique est une procédure instrumentale qui se trouve sous la dépendance de savoirs spécifiques, principalement de la science. À ce titre, la technique comporte bien une part d'intellectualité. Mais tous ces glissements de sens et ces jeux conceptuels découvrent une réalité sociale décisive : la société industrielle tend à dissocier absolument les tâches pratiques d'exécution (les techniques manuelles ou instrumentales) et les tâches de conception (l'art et la science comme pures activités de l'esprit).

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Pour citer l’article

Marc LE BOT, « TECHNIQUE ET ART », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/technique-et-art/