SUPRÉMATISME

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Suprématisme et avant-garde

Le mot « suprématisme » apparaît pour la première fois en décembre 1915, à Saint-Pétersbourg, lors de la deuxième exposition futuriste « 0,10 ». À cette occasion, le peintre Kasimir Malevitch (1878-1935) expose un ensemble de trente-neuf toiles non objectives, accompagnées de la brochure-programme : Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Un nouveau réalisme pictural. Dans ce texte, qui sera édité trois fois au cours de l'exposition, Malevitch affirme la suprématie d'une nouvelle forme de pensée, traduite dans la peinture par des formes non objectives, libérées de toute attache représentative ou symbolique. Ses amis Ivan et Xenia Puni distribuent à la même exposition un manifeste non objectif affirmant « la liberté de l'objet par rapport à la signification ». Ainsi, « l'objet (le monde) se décompose en éléments réels – fondement de l'art [...]. Le rapport entre les éléments découverts et révélés dans le tableau constitue une nouvelle réalité – le point de départ de la nouvelle peinture ». Dans la troisième édition de Du cubisme et du futurisme au suprématisme, deux autres peintres et amis de Malevitch s'associeront à sa proclamation du suprématisme : Ivan Kljun (1878-1942) qualifiera la sculpture de « forme pure, libre de tout succédané », tandis que Michail Menkov s'exprimera sur la couleur qui « doit vivre et créer pour elle-même... devenir peinture pure ». Pourtant, si durant l'année 1916 et encore au début de 1917 le suprématisme connaît l'adhésion de plusieurs jeunes peintres cubo-futuristes, il reste associé au nom de Malevitch qui inspira et personnifia toutes les étapes du suprématisme.

Tableaux de Kasimir Malévitch

Photographie : Tableaux de Kasimir Malévitch

Tableaux de Kasimir Malévitch présentés à la «Dernière Exposition futuriste de tableaux : 0,10» à Saint-Pétersbourg, 1915. 

Crédits : Stedelijk Museum, Amsterdam, Pays-Bas

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Composition suprématiste, K. Malévitch

Photographie : Composition suprématiste, K. Malévitch

Kasimir Malévitch, «Composition suprématiste», 1915. Huile sur toile. Wilhelm-Hack-Museum, Ludwigshafen. 

Crédits : Erich Lessing/ AKG

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Indépendante à l'égard des schémas de la pensée occidentale et traduisant une volonté typiquement russe de trouver un nouveau réalisme pictural (tel est le sous-titre de Du cubisme et du futurisme au suprématisme), l'évolution artistique de Malevitch reflète l'originalité de l'école russe. Après la découverte de l'impressionnisme et du fauvisme, qui influencèrent fortement les peintres russes du début du siècle (Kandinsky, Larionov), ce fut au cubisme parisien et au futurisme italien de guider dans les années 1910-1913 la jeune avant-garde russe. Dans une première phase, allant jusqu'à la fin de l'année 1912, ce fut la conversion spontanée aux postulats formels du cubisme et à la rage créatrice du futurisme. Si le nom de Picasso est vénéré en tant que mythe d'une certaine « modernité », c'est la peinture de Léger qui intéressa véritablement la jeune génération russe, sensible à la puissance coloriste et à la solidité plastique de ses volumes picturaux, dans lesquels dès 1912 s'émancipent les plans de couleur pure. Le futurisme russe constitue l'autre source d'inspiration de Malevitch. Dès 1912, il cherchera à dépasser la seule manipulation esthétique des formes cubistes. Condamnant ouvertement la « sénilité contemplative du cubisme » (Aksënov, 1914), la jeune génération russe s'aventure dans une expérience artistique placée sous l'égide de la théorie du transrationnel (zaoum), promue par les « avenaristes » (futuristes russes) en idéologie artistique et système d'action. Exprimée dès 1910 par Vélémir Khlebnikov dans ses poèmes phonétiques, cette idée trouvera sa réalisation plastique dans les collages cubo-futuristes de Malevitch, qu'il appellera tantôt « alogiques », tantôt « transformationnistes » (sdvigologija). L'appel à cette logique autre (le transrationnel pour Malevitch en 1913, le surréel pour Apollinaire en 1917) sera commun à toute une génération avec laquelle l'art de Malevitch – si original et éloigné des canons occidentaux soit-il – a des résonances. Ainsi, dans son manifeste, insiste-t-il sur la force de l'intuition qui au même moment trouvait une consécration dans la philosophie bergsonienne et dans les textes de Benedetto Croce.

Animé par la rage mallarméenne, Malevitch s'attaquera à la « sereine ironie de l'éternel azur » du poète français et s'attribuera la tâche prométhéenne de libérer « le rien ».

La surdétermination symboliste du sens de l'image et la surcharge formelle cubo-futuriste conduir [...]

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Tableaux de Kasimir Malévitch

Tableaux de Kasimir Malévitch
Crédits : Stedelijk Museum, Amsterdam, Pays-Bas

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Composition suprématiste, K. Malévitch

Composition suprématiste, K. Malévitch
Crédits : Erich Lessing/ AKG

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Architectonique picturale, L. Popova

Architectonique picturale, L. Popova
Crédits : Bridgeman Images

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Suprématisme (croix noire sur ovale rouge), K. Malévitch

Suprématisme (croix noire sur ovale rouge), K. Malévitch
Crédits : AKG

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Pour citer l’article

Andréi NAKOV, « SUPRÉMATISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/suprematisme/