SPIELBERG STEVEN (1946- )

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Lorsqu'ils découvrent Duel (1973), simple film de télévision au suspense si puissant qu'il est presque aussitôt diffusé sur grand écran, puis Les Dents de la mer (Jaws, 1975), les spectateurs ne se doutent pas qu'avec Steven Spielberg s'ouvre une nouvelle ère de l'histoire d'Hollywood. Au-delà des records absolus de recettes, des budgets vertigineux, des stratégies de marketing, des performances technologiques, c'est un nouvel état d'esprit qui s'installe, à tel point qu'on pourra parler, dans la décennie suivante, de « planète Spielberg ».

Steven Spielberg n'a pas fréquenté de grande école de cinéma comme Francis Ford Coppola, Brian De Palma, Martin Scorsese, George Lucas, John Milius, Oliver Stone... C'est en discutant avec De Palma ou Scorsese qu'il découvrira que le cinéma, jusque-là « merveilleux train électrique », selon la formule d'Orson Welles, peut aussi permettre d'exprimer une vision de la vie... Comme George Lucas avec la série des Star Wars, il renoue avec l'ère de l'entertainment, avec Walt Disney, Cecil B. DeMille, les cartoons de Chuck Jones, le fantastique et la science-fiction tels qu'on les pratiquait dans les années 1950. Nostalgiques de la machine à rêves et jeune public vont retrouver dans ses films, jusqu'à La Liste de Schindler (1993), la magie des contes de fées de leur enfance, tandis que le public cinéphile et une certaine critique, nourris de Godard, d'Antonioni, de Penn ou de Cassavetes, réagissent par un mépris et un ostracisme radicaux. Progressivement pourtant se construit un discours personnel qui met à mal l'enchantement et l'imagerie lénifiante des débuts.

L'esprit d'enfance

Si nombre de films du cinéaste s'inspirent des contes de fées, la carrière du réalisateur y ressemble beaucoup. Né le 18 décembre 1946 dans l'Ohio au sein d'une famille aisée, Steven Spielberg a été formé par une cinéphilie nouvelle. Il découvre pêle-mêle films, séries, shows ou téléfilms, à la télévision plus qu'en salles, sans autre guide que son plaisir immédiat : dessins animés, shows de Jerry Lewis et Dean Martin, séries (Twilight Zone). Il tourne des films d'amateur dès l'âge de douze ans et son premier court-métrage en 35 mm, Amblin', lui ouvre les portes de Universal Television. Mais c'est pour N.B.C. qu'il réalise, à vingt-deux ans, son premier film professionnel, Eyes, un épisode de la série Night Galery, avec Joan Crawford. Plus tard, il fréquentera davantage les techniciens et les cinéastes que les films eux-mêmes. Certes, peu à peu il se construit un panthéon personnel : Walt Disney, Stanley Kubrick, Alfred Hitchcock, David Lean... Après des épisodes de séries télévisées (The Psychiatrist, Amazing Stories ou le premier film de la série Colombo), Duel (1971), qui était au départ un téléfilm, remporte un gros succès international. Après l’échec commercial de The Sugarland Express (1974), Jaws (Les Dents de la mer, 1975) bat le record absolu des recettes, détenu depuis peu par Le Parrain (1972) et L'Exorciste (1973).

Les quelques échecs commerciaux seront vite oubliés au profit des réussites du producteur, sous l'égide d'Amblin Entertainment, puis de DreamWorks SKG : Retour vers le futur, Qui veut la peau de Roger Rabbit ?, Poltergeist, Gremlins 1 et 2, Chicken Run... La série Urgences, dit-il, lui a rapporté plus que tous ses autres films réunis ! Et il sait développer plus que tout autre une remarquable stratégie de marketing, avec les sequels des Aventuriers de l'arche perdue (1981) ou de Jurassic Park (1993), comme avec leurs produits dérivés : figurines d'Indiana Jones, E.T. et autres dinosaures... Il prend ainsi la suite de Disney, qu'il concurrence bientôt dans la conquête d'un public de jeunes adolescents.

Il en résulte – particulièrement en France, pays de la « politique des auteurs » – une vision de Spielberg comme pur entrepreneur qui transforme le cinéaste en exploiteur cynique des filons qui marchent, particulièrement celui de l'enfance, qui est à la fois un motif et une approche du monde. Parfois qualifiés d'« infantiles », les films de Spielberg reposent en effet sur l'« esprit d'enfance ». Entendons par là d'abord l'enfance du cinéma, où la féerie de Méliès est étayée par le réalisme des frères Lumière : même lorsque les films font appel aux effets spéciaux et à des êtres venus d'ailleurs (E.T.), le contexte s'appuie sur un décor familial typique, comme les très conventionnels pavillons de la banlieue américaine qui rendront d'autant plus efficace les climax de E.T., Rencontres du troisième type ou Jurassic Park. Par ailleurs, le drame est vu avec des yeux d'enfants ou d'adultes ayant conservé leur faculté d'émerveillement. Quant au monde réellement adulte, il se révèle, lui, négatif : foules ébahies et manipulées, policiers obtus, égoïsme, préjugés, corruption des autorités, mères de famille aveugles, couples parentaux désaccordés... Déjà, Spielberg ne croit guère aux valeurs traditionnelles américaines : le seul espoir de salut réside dans l'au-delà, auquel il donne une existence tangible et moralement, voire métaphysiquement, positive. Chaque film de cette époque ressemble à un parcours initiatique dont le caractère quasi religieux apparaît clairement dans la série des Indiana Jones (de l'Arche d'alliance au Saint-Graal, en passant par les rites païens du volet central). Il en résulte des finales relevant du cérémonial dans Rencontres du troisième type (1977) ou La Couleur pourpre (1985), mais aussi dans La Liste de Schindler (The Schindler's List, 1993). Cette vision schématique, déjà présente dans l'univers minimaliste et abstrait de Duel, aura son revers lorsque Spielberg abordera des sujets « adultes ». Bien enraciné dans la convention, le décor ne se réfère jamais à une réalité sociale ou politique profonde, attaché qu'il est à reproduire le monde clos et protégé de l'enfance, la maison familiale.

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  • : critique et historien de cinéma, chargé de cours à l'université de Paris-VIII, directeur de collection aux Cahiers du cinéma

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Pour citer l’article

Joël MAGNY, « SPIELBERG STEVEN (1946- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/steven-spielberg/