ORNEMENT, musique

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Les notes inégales

La liberté d'interprétation que supposait l'ornementation improvisée ne s'appliquait pas seulement à la mélodie ; le rythme, lui aussi, faisait l'objet d'une « interprétation ». Le musicien jouissait d'une certaine latitude dans l'exécution du rythme et, sans aucun doute, personne n'aurait eu l'idée d'interpréter un texte sans y apporter d'éléments personnels.

Contrairement aux compositeurs du xixe siècle et du début du xxe qui, cédant au courant rationaliste, exigent des interprètes une exécution extrêmement rigoureuse de leurs œuvres eu égard à l'écriture de la partition, les musiciens de la Renaissance et du baroque conçoivent la musique comme le résultat des apports conjugués du compositeur et de l'exécutant. Il ne faut voir là, cependant, aucun laisser-aller ; la latitude d'interprétation avait pour but principal la perfection de l'expression musicale : « De même qu'il y a une grande différence entre la grammaire et la déclamation, plus grande encore est la différence entre la théorie musicale et l'art de bien jouer » (François Couperin, L'Art de toucher le clavecin, 1716). Ainsi, la coutume était d'appliquer certaines altérations rythmiques qui portaient en général sur les notes les plus brèves utilisées dans un type de mesure. De la sorte, on valorisait les unités rythmiques représentées par les valeurs immédiatement supérieures. Loys Bourgeois (1510 env.-1559) écrit dans Le Droict Chemin de musique (Genève, 1550) : « La manière de bien chanter les demi-minimes (noires) en ces signes diminués (les signes de mesure) Φ, ₵, O2, C2, O2, C2 est de les chanter comme de deux en deux, demeurant quelque peu davantage sur la première que sur la seconde, comme si la première avait un point et que la seconde fût une croche comme il s'ensuit » (fig. 4). Si, par exemple, l'unité rythmique est la noire, on pointe les croches de deux en deux. Cette tradition est générale pour toute la musique ancienne et ne fut pas désavouée par les compositeurs postérieurs (jusqu'à Bach y compris). Bien entendu, il est d'usage de respecter ces règles avec prudence : « Et que l'on s'avise bien que les notes ainsi écourtées ne le soient pas trop, mais seulement un peu » (Tomás de Santa María, Arte de tañer fantasía, Valladolid, 1565). Et les auteurs précisent souvent les limites du bon goût ; Tomás de Santa María nous apprend que, parmi les façons de jouer les croches, « la plus raffinée de toutes » consiste à les jouer quatre par quatre, les trois premières légèrement pressées de façon à accentuer la quatrième (mais cette pratique ne se rencontra qu'en Espagne). À l'aube du xviie siècle, le courant de la polyphonie s'est estompé. Vincenzo Galilei et Giulio Caccini (Giulio Romano), bientôt suivis par de nombreux compositeurs, entrent en guerre contre la forme contrapuntique et imposent le style récitatif. Les ornements sont utilisés avec modération et l'expressivité de la mélodie est recherchée autant que celle des paroles.

Geoffroy-Dechaume : notes inégales

Dessin : Geoffroy-Dechaume : notes inégales

Dans : « Les Secrets de la musique ancienne » par A. Geoffroy-Dechaume. Éditions Fasquelle, 1964. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Désormais, les diminutions ne s'emploient plus que dans le cas d'un intervalle très long, pour mettre en valeur une syllabe particulièrement importante. Les ornements, au lieu de remplir l'intervalle intégral d'une durée, se concentrent autour des notes sous forme de « groppo » ou de « trillo ». On introduit dans le chant des altérations rythmiques comme le « rubato », l'« esclamazione ». Mais l'emploi de ces « affetti » reste dicté par le sentiment que suggère le texte, et sur ce point tous les théoriciens de l'époque sont unanimes.

Bien que l'ornementation ne fût pas déterminée avec beaucoup de précision, elle répondait à un style d'interprétation en accord avec les canons esthétiques du temps. Les ornements qui se fixent en de petites formules finiront par être connus de tous ; il devient donc possible de les indiquer par des signes conventionnels. À la fin du xviie siècle, ils sont répandus dans toute l'Europe. Mais l'ornementation improvisée continue de jouer un rôle important jusqu'au xviiie siècle. D'ailleurs la principale qualité d'un virtuose réside dans son talent d'improvisateur. Pendant l'ère baroque, les parties de solistes des sonates en trio, des suites instrumentales et même celles de certains concerti (opus 4 et 7 de Haendel, par exemple) sont souvent notées fort succinctement par leurs auteurs, qui attendent de l'interprète toute [...]

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Francesco Landini : colorature pour clavier

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Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Diego Ortiz : cadences conclusives

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Adrian Le Roy : pavane pour le luth

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Geoffroy-Dechaume : notes inégales

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Écrit par :

  • : directeur de la revue Musique ancienne, luthier d'art (copies de luths et clavecins anciens)
  • : ancien critique à Sud-Ouest et à Contact Variété, professeur d'improvisation et d'histoire de la musique

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Pour citer l’article

Joël DUGOT, Antoine GARRIGUES, « ORNEMENT, musique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ornement-musique/