MUSIQUES SAVANTES ET MUSIQUES POPULAIRES

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Les citations musicales populaires dans la musique savante

De tout temps, les compositeurs ont puisé leur inspiration dans les airs populaires. Cependant, lorsqu'un compositeur recourt à des citations musicales populaires, de quelle manière les intègre-t-il ? S'agit-il d'une simple citation, d'un emprunt qui, au fond, ne change rien au mouvement général, à l'écriture ? Le matériau populaire est-il respecté ? Quelle orientation donne-t-il à l'œuvre ? Quel sens peut avoir un air populaire au sein d'une œuvre ? Il existe de fait de nombreuses techniques d'intégration de mélodies populaires dans la musique savante.

Pendant la période baroque, la musique populaire a exercé une profonde influence sur la musique savante. En effet, à cette époque, les compositeurs écrivent des suites qui comprennent différentes danses comme la chaconne, la gigue, la gavotte, le menuet ou encore l'allemande, la courante, la sarabande, la pavane, la gaillarde. Ces suites de danses sont composées pour petit orchestre ou pour instrument seul, comme le luth, le clavecin ou la viole.

À titre d'exemple, l'opéra-ballet Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau (1735) comporte de nombreuses danses d'inspiration populaires, notamment des tambourins, d'origine provençale. Chez Rameau, le rythme et la danse constituent des éléments extrêmement importants de la musique qu'il compose, et, en dépit du contexte quelque peu artificiel des tambourins, le compositeur rejoint, par l'énergie rythmique déployée, l'esprit des musiques populaires. Cependant, ces musiques populaires ne sont jamais citées directement, et de manière exacte : Rameau, qui avait une connaissance fort approfondie du répertoire populaire, ne prend jamais la matière brute ; il en saisit plutôt l'esprit, s'inspirant de certains rythmes, de certaines couleurs, et compose une pièce à caractère populaire mais dont l'harmonie, notamment, est généralement bien plus complexe que dans les danses populaires originales.

Si Rameau réinvestit des techniques d'écriture populaires, des compositeurs comme Gustav Mahler ou Igor Stravinski intègrent parfois directement des mélodies populaires existantes. Dans sa Première Symphonie « Titan » (1889), Mahler cite la mélodie Frère Jacques (Bruder Martin, en allemand) dans le troisième mouvement. Au début de ce mouvement, sur un rythme de timbales, un violoncelle seul énonce le canon de Frère Jacques ; mais, afin de lui apporter nostalgie et tristesse, le compositeur a recours non pas au mode majeur initial mais au mode mineur. Dans ce même mouvement, il utilise un second thème populaire, issu du folklore bohémien, et qui traduit également ses origines juives.

Dans Petrouchka (1911), Stravinski prend une mélodie populaire – « Elle avait une jambe de bois » – et choisit de la citer telle qu'il l'a entendue de sa fenêtre, à Beaulieu, près de Nice, sans en changer le rythme ou la tonalité. Quelle signification peut prendre cette mélodie à l'intérieur de l'œuvre ? On peut penser qu'elle agit un peu à la manière des collages cubistes, où un fragment de journal ne remet pas en cause le sens, la forme et la perspective de l'œuvre. Par ailleurs, cette citation s'intègre parfaitement bien à Petrouchka, car elle est insérée au cœur d'une œuvre dont l'ensemble se trouve être d'inspiration populaire et présente un tableau coloré, vivant et léger, tout en étant musicalement extrêmement élaboré. L'imagination du compositeur est fécondée par la musique populaire, par son écriture et par son énergie ; cette musique lui permet de créer un langage et un univers radicalement nouveau.

Vaslav Nijinski dans Petrouchka

Photographie : Vaslav Nijinski dans Petrouchka

Vaslav Nijinski dans le rôle-titre du ballet «Petrouchka» d'Igor Stravinski, lors de la création de l'œuvre, le 13 juin 1911, au théâtre du Châtelet, à Paris, par les Ballets russes de Serge de Diaghilev. «Petrouchka» constitue une étape importante dans l'évolution esthétique de... 

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Chez Rameau, chez Mahler comme chez Stravinski, les éléments populaires plus ou moins retravaillés font donc partie du matériau compositionnel qui s'inscrit dans un contexte savant.

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Écrit par :

  • : musicologue, analyste, chef de chœur diplômée du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, chargée de cours à Columbia University, New York (États-Unis)

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Juliette GARRIGUES, « MUSIQUES SAVANTES ET MUSIQUES POPULAIRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/musiques-savantes-et-musiques-populaires/