MUSIQUES SAVANTES ET MUSIQUES POPULAIRES

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Le « troisième courant »

Au début des années 1960, plusieurs compositeurs américains cherchent une troisième voie alliant les recherches nouvelles en musique contemporaine aux acquis du jazz. Le 13 mai 1961, le compositeur Gunther Schuller publie dans la Saturday Review of Literature un article intitulé « Third Stream Redefined ». Partisan d'une fusion entre la tradition classique et celle du jazz, il n'entend pas, par ce « troisième courant », attenter à l'intégrité ni de l'une ni de l'autre, prônant au contraire l'égalité des genres : opposé au jazz symphonique, qu'il juge décadent, Gunther Schuller défend l'idée d'une musique subtile qui fait apparaître ce qui existe déjà dans chaque idiome mais que nous n'entendons pas.

Une idée justifiait, aux yeux de Schuller, le rapprochement entre ces deux catégories musicales : la musique européenne et des rythmes venus d'Afrique, dont les berceaux étaient lointains, s'étaient développés indépendamment, mais les premières décennies du xxe siècle les avaient soudainement rapprochés. Jusqu'à la fin des années 1950, les historiens du jazz ne reconnaissaient pas cette convergence et adoptaient des attitudes franchement racistes, aussi bien du côté des Blancs que de celui des Noirs. Ils parlaient soit de l'influence de la musique blanche, soit de musiciens blancs corrupteurs de la grande pureté noire. En 1977, dans une notice historique pour un album de disque de la société New World Music, Schuller écrit : « Ce qui est vrai, c'est que les innovations majeures du jazz ont certainement toujours été noires et que les initiatives commerciales et l'exploitation du jazz sont habituellement venues du côté blanc. Néanmoins, on ne peut dire que toute influence blanche ou européenne sur le jazz ait été a priori négative et corruptrice, à moins que l'on désire simplement maintenir une pureté raciale absolue et défendre que toute fusion multiethnique ou multistylistique est en elle-même non productive. »

Quoi qu'il en soit, et bien que l'idée d'un troisième courant ait été développée par un très bon musicien, on ne peut que constater l'échec de cette idée, qui n'a jamais véritablement aboutie. Ce ne sont pas les tentatives jazzistiques, au demeurant fort intéressantes, de Ravel, Milhaud, Stravinski ou Hindemith qui pouvaient répondre aux vues de Schuller. Les seules tentatives, en dehors des siennes, auxquelles il pouvait être attentif, allaient plutôt dans le sens de City of Glass de Robert Graetinger (1948), du Concerto pour jazz band et orchestre symphonique de Rolf Liebermann (1954), de All Set de Milton Babbitt (1957).

Mais ces compositions ont fait apparaître tous les problèmes que pouvaient poser une telle fusion. Les difficultés ne se rencontraient pas au niveau des interprètes mais bien au niveau du matériau musical : malaise du jazz dans l'atonalité et mal-être de la tonalité à une époque où domine le dodécaphonisme sériel. Lorsqu'en 1967 Schuller devient président du prestigieux New England Conservatory of Music de Boston, il y installe un département dédié au troisième courant. Cependant, lorsqu'il quitte ce poste en 1977, le dernier département au États-Unis dédié à ce troisième courant ferme. L'idée avait donc avorté.

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Écrit par :

  • : musicologue, analyste, chef de chœur diplômée du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, chargée de cours à Columbia University, New York (États-Unis)

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Pour citer l’article

Juliette GARRIGUES, « MUSIQUES SAVANTES ET MUSIQUES POPULAIRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/musiques-savantes-et-musiques-populaires/