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La relation entre prose et vérité

Annales, chroniques, histoires sont autant de typologies distinctes qui admettent un degré différent d’élaboration littéraire, critique et intellectuelle. Au cours du xiie siècle, il est possible de rencontrer une telle pluralité d’options en contexte anglo-normand dans les œuvres en vers de Gaimar, Wace, Fantosme, Benoît de Sainte-Maure. En principe, la prose ne semble pas offrir de plus grandes garanties d’efficacité ou de vérité du discours historique. Guernes de Pont-Sainte-Maxence, qui travaille à la Vie de saint Thomas Becket en 1172-1174, adopte une strophe monorime de cinq alexandrins, mais sans renoncer à y inclure des adaptations des Constitutions de Clarendon et des lettres échangées entre le roi et l’archevêque.

Cependant, dans la première décennie du xiiie siècle, quelques textes revendiquent pour la prose un primat dans le rapport écriture-vérité, tandis qu’ils dénoncent le caractère illusoire, voire menteur, des contes en vers. C’est le cas de Nicolas de Senlis, qui proclame dans sa traduction de l’Historia Karoli Magni et Rotholandi du Pseudo-Turpin que « nus contes rimés n’est verais » et vante le fait que sa narration est uniquement fondée sur des sources écrites, traduites « de latin en romanz senz rime ». En réalité, les textes en prose qui inaugurent la polémique sont presque tous dépourvus de valeur historique, du Perceval en prose (dont l’auteur critique Chrétien de Troyes) au Bestiaire de Pierre de Beauvais. Le problème est sans doute plus général. L’auteur de l’Histoire Roger ou Histoire ancienne jusqu’à César (environ 1208-1213) attaque les récits en vers ; cependant, outre qu’il insère dans sa narration des « moralités » en couplets d’octosyllabes, il soulève la question de la vraisemblance de tout récit historique quand il remarque, par exemple, que la description des batailles fait souvent place à l’hyperbole et au mensonge, outre qu’à des considérations qui ne sont ni raisonnables ni édifiantes.

La nécessité d’offrir au lecteur les garanties d’objectivité du récit historique devient encore plus pressante quand le texte s’inscrit dans un cadre idéologique et a une visée monumentale. C’est le cas des Grandes Chroniques de France de Primat de Saint-Denis, l’histoire de la monarchie française (vers 1274). Toutefois, les textes de plus grande valeur historique et littéraire sont sans aucun doute les chroniques des croisades, de Villehardouin et Robert de Clari à Jean de Joinville. Ceux-ci, plus mémorialistes qu’historiens et membres de la grande ou petite aristocratie, ressentent l’urgence de l’écriture après avoir directement vécu les événements (mais Joinville termine son œuvre en 1309, plus de cinquante ans après son retour de la septième croisade). Philippe de Novare (mort autour de 1261-1264), noble et juriste, vassal des seigneurs de Beyrouth, auteur d’une chronique dont on ne connaît qu’un fragment transmis dans La Geste des Chiprois (environ 1320), occupe une place à part. Vers 1265, il écrit le traité moral Quatre tenz d’aage d’ome, qui raconte la vie de l’auteur et dans lequel sont insérés des textes en vers de thématique amoureuse, tropologique et politique.

La relation prose-vérité est instaurée aussi dans d’autres secteurs de la production en prose, plus directement liés à des questions d’ordre pragmatique. L’on doit au prestige et à la consolidation de la monarchie en France la composition d’un nombre croissant de traités sur le gouvernement et sur la gestion du pouvoir, de la loi, de l’administration, souvent conçus et exposés avec la rigueur théorétique propre à la théologie scolastique. Puisque les directives comportementales et éthiques pour les princes étaient détaillées sur la base du système des vertus cardinales, ces textes comportaient un haut degré d’universalité et étaient censés avoir une utilité collective. Un exemple remarquable, qui a eu une vaste circulation, est fourni par les Enseignements de Louis IX, dont on connaît trois rédactions destinées à ses fils (troisième quart du xiiie siècle). Le texte, qui ne suit pas un modèle précis, consiste en une collection de courts conseils de nature morale et religieuse (charité, justice, condamnation de la guerre).

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Écrit par :

  • : professeur, chargé de cours de littérature française du Moyen-Âge, université de Liège (Belgique)

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Pour citer l’article

Nicola MORATO, « MOYEN ÂGE - La littérature en prose », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moyen-age-la-litterature-en-prose/