HONGRIE

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Hongrie : carte physique

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Hongrie : drapeau

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Parlement à Budapest, Hongrie

Parlement à Budapest, Hongrie
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Hongrie : économie

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Nom officielHongrie (HU)
Chef de l'ÉtatJános Áder (depuis le 10 mai 2012)
Chef du gouvernementViktor Orbán (depuis le 29 mai 2010)
CapitaleBudapest
Langue officiellehongrois
Unité monétaireforint (HUF)
Population9 793 000 (estim. 2017)
Superficie (km2)93 030
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Pays continental et plat, situé à l'est de l'Autriche, dans un espace entouré par les Carpates – espace qu'elle partage avec la Slovaquie, la Transylvanie roumaine, le nord de la Serbie, de la Croatie et de la Slovénie –, la Hongrie est l'un des États les plus anciens de l'Europe centre-orientale. Réduite en 1920 à un tiers de son territoire d'autrefois, elle s'étend sur 93 000 kilomètres carrés, soit un sixième de la France actuelle ; au recensement de 2011, elle comptait 9,93 millions d'habitants (sa population est en diminution constante depuis le début des années 1980).

Hongrie : carte physique

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Carte physique de la Hongrie. 

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Hongrie : drapeau

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Hongrie (1848 ; off. 1957). Drapeau tricolore à bandes horizontales rouge, blanche et verte, dont l'origine des couleurs est fort ancienne : le rouge viendrait, selon la légende, de l'emblème du duc Arpad, fondateur de la première dynastie hongroise au IXe siècle ; le blanc est celui... 

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Le peuple hongrois (« magyar ») appartient, par ses origines et par sa langue, à la famille finno-ougrienne, dont certains groupes habitent toujours l'Oural. Après de longues migrations, pendant lesquelles ils se sont mêlés à des peuplades turques vivant alors sur les steppes au nord de la mer Noire, les ancêtres des Hongrois finirent par se fixer, à la fin du ixe siècle, dans les grandes plaines du Bassin pannonien, entre les Germains et les Slaves de l'Ouest d'une part, les Roumains et les Slaves du Sud d'autre part. Ils devaient par la suite recevoir l'apport ethnique de tous ces groupes ainsi que de certains autres peuples ou fragments de peuple propulsés sur leur territoire tantôt par les invasions mongoles (comme les Coumans), tantôt par leur propre dynamisme (Tsiganes et Juifs de Pologne), tantôt par des politiques de colonisation impériale (Saxons et autres Allemands). Le vocabulaire de la langue magyare porte la trace de toutes ces cohabitations et de tous ces métissages. À présent, les magyarophones forment plus de 95 p. 100 de la population du pays, mais de 3 à 4 millions de Magyars vivent aussi dans les pays limitrophes de la Hongrie, principalement en Roumanie (en Transylvanie), en Slovaquie du Sud, en Ukraine subcarpatique et en Serbie (Voïvodine). On estime le nombre des Hongrois dispersés dans le monde occidental (Europe de l'Ouest et Amériques) à 1,5 million, dont une fraction non négligeable (10 p. 100 ou plus) est de souche juive.

Les Hongrois s'étaient convertis au christianisme à la fin du Ier millénaire ; cette religion leur était venue de Rome, ce qui les a placés depuis lors dans l'orbite de la culture occidentale. Au xvie siècle, la Hongrie a massivement participé à la Réforme et, en dépit de certains succès de la Contre-Réforme, une bonne partie de la population est restée calviniste ou luthérienne (30 p. 100, selon les dernières statistiques exhaustives, qui remontent à l'entre-deux-guerres). Avant la guerre, de 5 à 6 p. 100 de la population était de confession israélite ; comme en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Roumanie, les juifs étaient particulièrement nombreux dans les villes. C'est ainsi que près du quart des habitants de la capitale (Budapest) étaient, encore au début des années 1940, de religion ou d'origine juives. De la fin du xixe siècle à l'époque des persécutions (qui, en Hongrie, avaient débuté en 1919-1920 pour culminer en 1944 avec l'extermination de plusieurs centaines de milliers de citoyens hongrois d'origine juive), les juifs ont joué un rôle éminent dans la vie intellectuelle hongroise, en particulier dans les courants de modernisation.

La Hongrie n'est pas très favorisée par la géographie : elle a un sol fertile mais, pays de plaine (son plus haut sommet dépasse à peine 1 000 m), elle a peu de ressources minérales ; pays continental, elle est dépourvue d'accès à la mer (sauf par voie fluviale). Mais surtout, elle appartient à une zone de l'Europe qui, tant par son exposition géographique que par sa multiplicité ethnique, est rarement arrivée à se soustraire à l'influence de ses puissants voisins de l'Ouest ou de l'Est : l'Empire germanique d'un côté, l'Empire ottoman et la puissance russe, de l'autre côté. Écrasée et envahie par les Turcs au début du xvie siècle, la Hongrie n'a pu se perpétuer comme État que dans le cadre de l'Empire des Habsbourg, ce qui l'a réduite, pendant des siècles, à un statut de colonisé. Associée, plus ou moins à égalité, à l'Autriche dans le cadre de la Double Monarchie (1867-1918), elle n'a pu éviter d'en partager la chute, avec pour conséquence l'amputation des deux tiers de son territoire. Alliée des puissances de l'Axe, elle devait être traitée par l'Union soviétique, à l'issue de la guerre, à la fois en ex-ennemi et en futur satellite. Dans la zone d'influence créée par les Soviétiques en cette partie centrale de l'Europe, les Hongrois seront d'ailleurs les premiers à se révolter les armes à la main en 1956 : mis en échec dans un premier temps, les Soviétiques devront mobiliser toutes leurs ressources pour venir à bout de la révolte hongroise. Une fois de plus, les velléités d'indépendance de la Hongrie seront écrasées par la force mais, trente-trois ans plus tard, en 1989, les Hongrois seront – une nouvelle fois – les premiers, en Europe de l'Est, à engager une transition démocratique. La sortie du système communiste s'est faite sans à-coups, résultat d'un processus arrivé comme à maturité à la veille de la chute du Mur de Berlin ; l'adhésion à l'O.T.A.N. en 1999 et à l'Union européenne en 2004 apparaissent comme son aboutissement logique.

—  Pierre KENDE, Universalis

Géographie et économie

À plusieurs reprises au cours du xxe siècle, la situation géopolitique de la Hongrie a connu des transformations fondamentales. Réduite des deux tiers de son territoire millénaire par le traité de Trianon, signé en 1920, la Hongrie a vécu une intégration forcée dans le bloc soviétique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Avec la fin de l'ordre bipolaire, l'État hongrois a recouvré en 1989 sa pleine souveraineté, et le pays a fait son entrée dans l'O.T.A.N. en 1999 et dans l'Union européenne (U.E.) en mai 2004. Dans ce nouveau contexte géopolitique, le long d'une enveloppe frontalière de 1 800 kilomètres, la Hongrie compte sept voisins : l'Autriche, la Slovaquie, l'Ukraine, la Roumanie, la Serbie, la Croatie et la Slovénie. Grâce à une stratégie graduelle de transition, l'économie hongroise figure parmi les plus avancées d'Europe centrale.

Un pays de plaine

Pays de plaine au cœur du bassin pannonien, entouré par le grand arc carpatique et drainé par le Danube et son affluent la Tisza, la Hongrie s'étend sur 93 000 kilomètres carrés. Une dorsale formée d'une succession de petits massifs montagneux de faible altitude (de 500 à 800 m), s'étire du sud-ouest au nord-est, sur plus de 400 kilomètres, des derniers contreforts alpins aux Carpates. Cette région recèle des ressources minières (bauxite des Vértes et monts Bakony, manganèse, gisements de charbon brun et de lignite) qui ont servi de support aux activités industrielles.

Les principales différenciations topographiques, climatiques et paysagères reposent sur la coupure méridienne du Danube. À l'ouest, la Transdanubie, au relief plus accidenté, est formée d'un ensemble de plaines, de collines et de petits massifs montagneux. Au nord, la Petite Plaine (Kisalföld) s'étend au pied des derniers massifs alpins de Sopron et du Köszeg. Au centre, les monts Bakony et des Vértes dominent le lac Balaton qui forme un plan d'eau peu profond, étendu sur 600 kilomètres carrés, lieu de tourisme balnéaire ceinturé de coteaux de vignes. Entre Balaton et Danube, la plaine de Mezöföld est couverte de lœss. Le domaine des collines s'étend du pays de Zala, à l'ouest, jusqu'aux régions de Somogy et de Tolna, en Transdanubie méridionale. Au pied des monts Mecsek (682 m) s'étendent des collines, aux flancs couverts de vignobles (Villány), et de bonnes terres de culture dans la Baranya. Vers le sud, les fonds alluviaux de la Drave séparent la Transdanubie de la Croatie. À l'est du Danube commence un ensemble très différent comprenant au nord les massifs du Mátra (1 015 m au mont Kékes), de Bükk, de Zemplen qui se raccordent à la grande plaine de l'Alföld par des piémonts de collines dont l'exposition au sud favorise les vergers et les vignobles (Eger, Tokaj).

Étendue sur la moitié de la superficie du pays, l'Alföld (le terme signifie en hongrois « grande plaine ») représente un vaste bassin de subsidence remblayé par les alluvions du Danube et de ses affluents descendus des Carpates. Le Kiskunság (Petite Coumanie), entre Danube et Tisza, et le Nyirség, au nord-est, forment deux cônes de déjection sableux que le vent a modelés en dunes. Une partie des interfluves sont recouverts de lœss fertiles, tandis que des terrains marécageux caractérisent les fonds alluviaux inondables. Les travaux d'aménagement hydraulique, d'amélioration des sols et de plantations de rideaux d'arbres ont transformé les paysages d'une steppe à tendance aride, la puszta, en domaine de grandes cultures céréalières, maraîchères et arboricoles.

Les parcs nationaux du Kiskunság et de l'Hortobágy protègent des écosystèmes originaux. La Hongrie jouit d'un climat tempéré à tendance continentale, avec une température annuelle moyenne de 9 à 11 0C, un maximum de précipitations au printemps et au début de l'été. La Transdanubie et la dorsale montagneuse sont davantage arrosées que la Grande Plaine, plus ensoleillée, qui reçoit moins de 550 millimètres de précipitations par an.

Une population en déclin

La Hongrie compte 9 937 628 habitants (2011), soit 770 000 habitants de moins qu'au début des années 1980. Cette décroissance est imputable à l'ampleur du déficit des naissances qui résulte d'un recul continu de la fécondité et d'un vieillissement accusé de la population (16,6 p. 100 de plus de soixante-cinq ans en 2010).). Le solde migratoire, positif depuis 1990, permet de rééquilibrer les pertes du bilan naturel sans toutefois les combler. Le « retour » des descendants des Hongrois vivant dans les territoires de la « Grande Hongrie », perdus en 1920, nourrit pour l'essentiel ce flux d'arrivants en provenance de Roumanie, d'Ukraine, de Serbie et de Slovaquie.

Avec une densité moyenne de 107 habitants par kilomètre carré, le peuplement, assez uniformément réparti sur le territoire, atteint ses valeurs les plus élevées dans la région de Budapest et dans les régions du nord-est. Il se distribue entre plus de trois mille localités, dont les trois quarts comptent moins de deux mille habitants et regroupent seulement 17,4 p. 100 de la population. Plus des deux tiers des Hongrois résident dans des localités de plus de cinq mille habitants, qui n'ont pas toutes le statut administratif de ville. Pour des raisons historiques, les formes de peuplement rural diffèrent. Aux gros villages de la Grande Plaine, entourés de fermes dispersées (tanya), s'opposent les petites localités de Transdanubie et du nord-est. Les maillages communaux portent la marque de cette fragmentation qui entrave l'organisation de la desserte socioculturelle. Depuis 1990, une inversion des migrations campagnes-villes s'est produite avec la diffusion d'un processus de péri-urbanisation des espaces ruraux à proximité des pôles urbains.

Parlement à Budapest, Hongrie

Parlement à Budapest, Hongrie

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Le Parlement néo-gothique (fin du XIXe siècle) à Budapest. Vu depuis Buda, sur la rive droite du Danube, il s'étend dans le quartier de Pest (rive gauche). 

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Les vertus d'une transition économique graduelle

L'économie hongroise s'est écartée progressivement du modèle stalinien après l'écrasement par les chars soviétiques de la révolution de 1956. Le dirigeant communiste János Kádár – premier secrétaire du Parti communiste de 1956 à 1988 – a expérimenté une voie réformiste en introduisant, en 1968, le « nouveau mécanisme économique » puis en libérant l'initiative individuelle dans les années 1980. La transition vers l'économie de marché a été conduite avec pragmatisme sur un terrain préparé par la décentralisation des décisions économiques, la libéralisation de l'activité privée et l'ouverture aux échanges avec l'Ouest. Au lendemain de 1989, le gouvernement libéral de Jószef Antall a opté pour une stratégie graduelle d'approfondissement des réformes. Les privatisations ont été étalées dans le temps, les entreprises publiques faisant au préalable l'objet de restructurations. Concernant la propriété des terres et des biens agricoles, le législateur a cherché des solutions de compromis respectant les droits des anciens propriétaires et les intérêts des travailleurs des exploitations collectives.

Au début de la décennie de 1990, les politiques de restructuration ont eu des effets négatifs tant sur le volume de la production que sur le niveau de l'emploi (12 p. 100 de chômage en 1994). Le déficit budgétaire, signe d'une difficile gestion des finances publiques, a nécessité l'adoption d'un programme de stabilisation, en 1995 et 1996, imposant une relative austérité (réduction des dépenses publiques). Le système bancaire et financier a fait l'objet d'un vaste programme de privatisations, lancé en 1995, qui privilégiait les partenaires étrangers stratégiques. La majorité des banques hongroises ont été vendues, notamment aux investisseurs étrangers (allemands, autrichiens, belges, italiens et américains) qui contrôlent plus de 80 p. 100 du secteur. L'adaptation du système productif à la compétition internationale et la transformation du commerce extérieur ont également bénéficié de l'afflux des investissements directs étrangers, et la productivité des entreprises a progressé rapidement à partir de 1995. La réorientation des échanges extérieurs, auparavant tournés vers l'Est, s'est rapidement opérée, la part de l'Union européenne devenant prépondérante. Les réformes structurelles ont atteint leurs objectifs, comme l'indique la progression du P.I.B. (indice 120 en 2004, par rapport à 1989), l'essor des exportations témoignant des performances du secteur industriel. Mais le déficit des finances publiques, le plus élevé parmi les nouveaux membres de l’U.E., reste excessif. L’économie hongroise, encore vulnérable, est particulièrement touchée par la crise économique mondiale de 2008.

La restructuration du système productif

L'héritage industriel de l'économie planifiée a imposé des changements structurels entraînant le déclin des industries extractives et la fermeture de centres miniers, l'effondrement du secteur textile et de l'habillement, le recul de la métallurgie et des produits chimiques. De nombreuses villes mono-industrielles, de taille petite et moyenne, ont été frappées, dès le début de la transition, par la crise de désindustrialisation. D'autres branches d'activité ont enregistré une forte croissance, en grande partie liée à l'arrivée des investisseurs étrangers.

Destination privilégiée des flux de capitaux étrangers au début de la décennie de 1990, le pays se place au troisième rang parmi les nouveaux entrants dans l'U.E. pour le stock des investissements étrangers. Les quatre cinquièmes proviennent de l'U.E.-15 (et notamment d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Autriche). Les grandes firmes multinationales ont été attirées par la rapidité du processus de transition, le mode de privatisation par vente directe, l'accessibilité géographique, la disponibilité d'une main-d'œuvre qualifiée et à faible coût salarial. Plus des deux tiers des nouvelles implantations ont été réalisées dans l'automobile avec la construction d'unités par General Motors, Audi, Suzuki et Ford. La Hongrie est parvenue à attirer des industries de haute technologie (équipement électronique et de télécommunications). L'impact positif de la pénétration des firmes étrangères, qui ont joué un rôle important dans la modernisation et favorisé la compétitivité, est toutefois resté concentré sur quelques secteurs (équipements de transport, équipements électrique et optique, produits chimiques), et limité à quelques régions (Budapest, Győr, Szombathely, Szkésfehérvár).

Les changements dans la structure sectorielle se sont donc accompagnés d'une recomposition géographique. Sous l'effet de nouveaux facteurs de localisation, une nouvelle répartition régionale des activités industrielles s'est substituée à l'ancien clivage nord-sud qui privilégiait les ressources naturelles et les régions d'industrie lourde (Nógrád, Borsod-Abaúj-Zemplén). Trois régions réalisent les deux tiers de la production industrielle sur environ le quart de la superficie du pays. En tête, la Hongrie centrale avec l'agglomération de Budapest et le département de Pest, suivie de la Transdanubie centrale (départements de Komárom-Esztergom, Veszprém, Fejér) et de la Transdanubie occidentale (Győr-Moson-Sopron, Vas). Avec une contribution de 29,5 p. 100 au P.I.B. en 2007, le secteur industriel, qui fournit l’essentiel des exportations, conserve un poids économique significatif. La structure du secteur des services, qui contribue pour 66 p. 100 au P.I.B., s'est considérablement diversifiée et complexifiée. Le système bancaire, l'un des plus solides des pays nouvellement entrés dans l'U.E. et le secteur de l'assurance, tous deux contrôlés par des compagnies étrangères, faisaient figure de facteurs de compétitivité pour l'économie hongroise. Mais, lors de la crise de 2008, avec la dépréciation du forint par rapport à l’euro, les prêts libellés en devises – la grande majorité d’entre eux – sont devenus très chers, ce qui a mis les emprunteurs en grande difficulté.

Une adaptation agricole inachevée

Auparavant fleuron de l'économie hongroise, le secteur agricole a vu son rôle se réduire (4,2 p. 100 du P.I.B. en 2007) et son niveau de production décliner, en particulier dans l'élevage. L'agriculture conserve toutefois une place importante dans les activités de plus de deux millions de personnes (production vivrière, activité d'appoint, hobby). Les effets du processus de décollectivisation (privatisation des terres et des biens non fonciers) ont bousculé les structures sans parvenir à améliorer la productivité et la compétitivité.

L'agriculture hongroise paraît relativement diversifiée par ses structures d'exploitation. En effet, la trajectoire de restructuration postcollectiviste se caractérise par un déclin marqué de la forme coopérative au profit des formes d'exploitation en société. L'ensemble du secteur sociétaire (y compris les coopératives) occupe une place minoritaire (36 p. 100 de la surface agricole utile, S.A.U.). Les exploitations individuelles, de taille inférieure à 5 hectares pour les neuf dixièmes d'entre elles, sont principalement orientées vers l'autoconsommation. Tous types d'exploitations confondus, les unités de production de taille supérieure à 100 hectares représentent 61,9 p. 100 de la S.A.U.

Traditionnellement exportatrice nette de produits agricoles et agroalimentaires (viande, céréales, fruits et légumes transformés), la Hongrie a vu la part de ces produits se réduire dans le commerce extérieur ; de 25 p. 100 des exportations il y a une trentaine d’années, elle a été divisée par quatre.

Des disparités régionales accusées

La structure spatiale de l'économie hongroise porte la marque d'inégalités régionales, dont certaines sont anciennes et d'autres d'apparition plus récente. Elles se déclinent selon trois échelles, nationale avec le dualisme entre Budapest et la province, inter-régionale avec les déséquilibres Est-Ouest, intra-régionale avec le clivage villes/campagnes.

La prééminence de la capitale dans les domaines politique, économique, culturel lui assure un rôle hors de proportion avec son poids démographique (1 729 000 hab. en 2011, soit 17 p. 100 de la population). La métropole nationale est devenue le point d'entrée des investisseurs étrangers et de pénétration de leur influence sur le marché hongrois. L'axe Budapest-Győr-Vienne, en plein développement, relie directement la capitale aux réseaux internationaux des multinationales. Un deuxième axe fort la relie au lac Balaton. L'agencement des réseaux ferré et autoroutier, polarisés par Budapest, renforce l'attractivité de celle-ci aux dépens des centres urbains régionaux mal reliés entre eux.

Les niveaux de développement économique régionaux révèlent un contraste Ouest-Est, de part et d'autre du Danube, qui s'est substitué à la traditionnelle inégalité Nord-Sud. La Transdanubie occidentale et centrale, qui bénéficie d'un avantage de situation à proximité de la frontière occidentale, regroupe les régions les plus dynamiques (Győr-Moson-Sopron, Vas, Fejér). À l'extrémité nord-est du pays, les régions de Borsod-Abaúj-Zemplen, Nógrád et Szabolcs-Szatmár-Bereg forment un pôle en déclin, frappé par l'effondrement industriel et désavantagé par le sous-développement des infrastructures de transport.

Ce même contraste s'observe dans le développement complexe des villes moyennes et grandes, qui est fortement dépendant de la présence des multinationales, des secteurs de haute technologie et des services supérieurs. Dans une économie ouverte à la compétition internationale et où dominent les services, la localisation des activités est devenue plus flexible. Confrontées à l'impact de la globalisation, les régions et les villes apportent des réponses différentes selon leur capacité à créer et à mobiliser l'innovation. Parmi les grandes villes, Györ (129 500 hab. en 2011), Székesfehérvár (100 570 hab.), Tatabánya (67 700 hab.), Kecskemét (111 400 hab.) s’opposent par leur dynamisme aux cités de Miskolc (167 700 hab.), Nyíregyháza (119 700 hab.), Debrecen (211 300 hab.), situées dans le quart nord-est, ou encore Pécs (156 000 hab.) et Szeged (168 000 hab.), dans le sud. Les périphéries rurales, en retard dans leur développement et pauvres en infrastructures, cumulent tous les handicaps. Leurs ressources humaines, vieillies, insuffisamment formées et qualifiées, en font des territoires d'autant plus répulsifs que s'y concentrent les minorités tsiganes marginalisées. Les disparités inter-régionales et intra-régionales, aggravées par le processus de transition, peuvent porter atteinte à la cohésion économique, sociale et territoriale du pays.

Hongrie : économie

Hongrie : économie

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Hongrie. Économie et voies de communication. 

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La Hongrie a lancé au début des années 1990 un processus de décentralisation qui a mis en place deux niveaux de collectivités territoriales, aux échelons local (3 145 municipalités) et intermédiaire (19 départements et 23 villes à statut de département). Une loi sur le développement régional et l'aménagement du territoire a été adoptée en 1996 après une interruption de toute politique dans ce domaine au début de la transition. Sept grandes régions, qui n'ont pas le statut de collectivité territoriale, ont vu le jour en 1999. Elles doivent être le support de la programmation du développement régional en vue de l'utilisation des fonds structurels européens. Le dispositif institutionnel manque encore de cohérence et le processus de décentralisation reste inabouti.

—  Marie-Claude MAUREL

La difficile conquête de l'indépendance

L'histoire de la Hongrie commence il y a un peu plus de mille ans, au ixe siècle, par la rencontre d'un peuple migrateur, les Hongrois ou Magyars, avec un territoire, le bassin danubien. Jusqu'à cette date, peuple et territoire eurent une histoire séparée. Le bassin danubien fut toujours une terre d'invasions et comme tel occupé successivement par les Celtes, puis les Romains qui laissèrent d'importants établissements en Dacie et Transdanubie (Pannonie) ; le plus illustre fut Aquincum, aujourd'hui Óbuda, dans la banlieue nord de Budapest. Dès le ive siècle, le recul de l'Empire romain livra ces contrées à des invasions multiples et à des dominations éphémères : en particulier le passage d'Attila et des Huns et surtout l'établissement d'un empire avar, contre qui Charlemagne créa la marche orientale de l'Empire (actuelle Autriche).

Les origines du peuple hongrois

Des légendes tenaces ont fait des Hongrois des parents, voire des descendants des Huns. En réalité, les Hongrois sont un peuple d'origine non pas asiatique, mais nordique. De patientes recherches archéologiques sur le territoire de l'Union soviétique et surtout la linguistique comparée des langues finno-ougriennes ont prouvé que les Proto-Hongrois étaient établis au nord de l'Oural au IIe millénaire avant J.-C. et qu'ils sont descendus progressivement vers la moyenne Volga, où ils sont entrés en contact avec des éléments turcs. Pasteurs et pêcheurs à l'origine, les Proto-Hongrois devinrent des nomades pillards. Ils participèrent à cette civilisation de la steppe qui a laissé de splendides bijoux : enterré avec son cheval, le cavalier hongrois conservait dans sa tombe armes et harnachement que l'on peut encore admirer aujourd'hui au Musée national (Nemzeti Múzeum) de Budapest.

Menacées par les Petchénègues, les cinq tribus conduites par leur chef Árpád traversèrent les Carpates en 896 et s'établirent dans la haute vallée de la Tisza, qui demeura toujours leur habitat de prédilection. Ils ne renoncèrent pas tout de suite au pillage, et chaque année ils organisaient des expéditions qui leur apportaient butin et esclaves. Leur tâche était favorisée par la faiblesse de l'État carolingien, qui les laissait exercer leurs rapines quasi impunément.

La victoire des Allemands à la bataille du Lechfeld (955) marqua la fin des grands raids. À ce moment le processus de sédentarisation était suffisamment avancé pour faire de ces nomades pillards des agriculteurs sédentaires.

L'État hongrois médiéval

Le véritable fondateur de l'État hongrois est le roi saint Étienne (996-1038). Il imposa d'abord la conversion au christianisme, malgré les réticences de certains clans. Placé au contact des chrétientés grecques et latines, il choisit le catholicisme romain qui avait pénétré par l'intermédiaire de missionnaires venus de Bohême et de Bavière. Dans un souci d'équilibre, il se déclara vassal du Saint-Siège (couronnement en l'an mille), pour ne pas laisser intégrer la Hongrie dans l'Empire romain germanique. Et jamais le roi de Hongrie ne fut le vassal de l'empereur, ni le royaume une province de l'Empire. De la même façon, il organisa l'Église catholique, en la dotant de vastes domaines, mais il conserva le droit de patronat et le contrôle sur les deux archevêques (d'Esztergom et de Kalocsa) et les quatorze évêques. La fameuse couronne elle-même est un symbole, car il semble prouvé qu'il s'agit d'un joyau composite (byzantin et occidental).

Pour contrebalancer l'influence allemande, saint Étienne fit venir des missionnaires italiens et, dès cette époque, la Hongrie apparaît comme un carrefour d'influences dont la culture latine et la religion catholique constituaient les éléments dominants, tandis que la langue hongroise se maintenait à côté du latin, avant de s'épanouir au xvie siècle comme langue littéraire.

Le peuple hongrois lui-même était composite. Il n'y a pas plus de race hongroise qu'il n'y a de race française et seule l'imagination du touriste occidental a pu créer un type physique hongrois. En fait, au cours du xe siècle, les envahisseurs ont assimilé progressivement les populations existantes avars et slaves, la puissante originalité de la langue hongroise étant un facteur d'intégration ; seules les populations de certains districts montagneux de Slovaquie ont conservé leur langue et leurs coutumes. Mais comme saint Étienne jugeait le pays insuffisamment peuplé, il favorisa l'implantation de colons allemands et les mouvements d'immigration ne cessèrent pratiquement pas jusqu'au xixe siècle. Après chaque catastrophe démographique (invasion tatare au xiiie siècle, grande peste du xive siècle, guerres turques des xvie et xviie siècles), le pouvoir royal essayait d'attirer des étrangers pour mettre en valeur des terres dévastées. Cependant saint Étienne imposa à cette colonisation de fâcheuses traditions : sous prétexte qu'un royaume où l'on parlait plusieurs langues était plus fort, il laissa aux nouveaux venus langues et coutumes d'origine ; à la fin du xviiie siècle, la Hongrie, faute d'avoir naturellement assimilé des éléments allogènes, prit l'aspect d'une mosaïque de groupes ethno-linguistiques et l'État hongrois se trouva dans une situation de faiblesse au moment où s'éveillaient des nationalités.

Il est vrai qu'au xie siècle la monarchie de saint Étienne était l'une des plus solides d'Europe, car elle connaissait déjà une centralisation rudimentaire. Le territoire était partagé en unités territoriales de superficie à peu près égale et correspondant à la moitié d'un département français. Au centre de ce comitat (megye), il y avait un château fort, tenu par une garnison royale et confié à un comte (ispán) que nommait le roi. Cette division administrative était si rationnelle qu'elle s'est maintenue en gros jusqu'à nos jours. En outre, le roi se garda bien de distribuer les terres, sources de richesse et de pouvoir, dans une économie basée sur l'agriculture de subsistance. Les chefs de clan étaient devenus les barons, c'est-à-dire les membres du conseil et les fidèles du roi. Les hommes libres constituaient la foule des servientes, soldats qui sont à l'origine de la petite noblesse. Quant aux Hongrois plus pauvres, aux Slaves et aux esclaves, ils ont constitué peu à peu la masse paysanne d'où émergeaient les laboureurs (jobbágyság). Cependant jamais la Hongrie n'a connu la hiérarchie féodale française, le propriétaire terrien étant le vassal direct du roi avec autorité immédiate sur ses paysans.

À la fin du xiie siècle, l'État hongrois atteignit les limites qui devaient rester les siennes jusqu'en 1918. En effet, le roi Coloman (Kálmán) réussit à incorporer le royaume de Croatie-Slavonie et à étendre son protectorat sur la Dalmatie. Malgré cette fenêtre sur l'Adriatique, la Hongrie demeura une puissance continentale, même si la mer exerça souvent une véritable fascination sur ses poètes. Jusqu'à 1918 la Croatie conserva son autonomie à l'intérieur de l'État hongrois, qui englobait ainsi une bonne partie de ce qui devint la Yougoslavie, la Transylvanie, l'Ukraine subcarpatique et la Slovaquie.

L'apogée de la puissance hongroise

Au Moyen Âge, en dépit d'inévitables vicissitudes, le royaume de Hongrie était une grande puissance économique et politique.

La découverte d'importants gisements de cuivre et d'argent en Slovaquie (autour de Banská Bystrica) et d'or en Transylvanie (à Baia Mare) apporta au roi de substantielles ressources et dota le pays d'une solide monnaie : on y frappa, à partir du xive siècle, un florin d'or à l'imitation des monnaies florentines et vénitiennes. La fertilité du sol facilita la production agricole, tandis que les immigrants allemands développaient la production industrielle dans les villes, qui furent dotées de privilèges. La capitale Buda, les villes de Kassa (Košice), Pozsony (Bratislava), Pécs, Szeged n'avaient rien à envier aux villes allemandes ou françaises. Signe visible de prospérité, le royaume s'était couvert d'églises gothiques et de palais et tous les voyageurs étaient frappés par la richesse du pays et l'abondance relative de la population (3,5 à 4 millions d'habitants au xve siècle).

Comme tous les autres monarques, les rois de Hongrie nourrirent des chimères et rêvèrent d'annexer des provinces polonaises (Galicie au xiie siècle), tchèques (Moravie, Silésie au xve siècle) ou allemandes (Basse-Autriche en particulier au xve siècle). Ils gaspillèrent donc fréquemment hommes et argent dans des buts impérialistes ou dans la poursuite d'une politique familiale (comme les tentatives de Charles Robert d'Anjou à Naples au xive siècle). Mais ils n'en eurent pas moins un double mérite.

D'une part, la Hongrie servit de bastion à l'Empire contre les Tatares au xiiie siècle. Le pays fut ravagé, mais Gengis khān ne dépassa pas Buda. À partir de 1350 elle protégea les États balkaniques contre la menace turque croissante. Au xve siècle, les Hongrois firent preuve d'héroïsme pour défendre Belgrade, clé des plaines danubiennes.

D'autre part, la Hongrie tenta de s'intégrer dans un vaste complexe d'États chrétiens sous l'autorité des Jagellon qui, au début du xvie siècle, regroupèrent les couronnes de Bohême, de Pologne et de Hongrie pour mieux lutter contre les ambitions allemandes et le danger ottoman. Néanmoins, en Hongrie comme ailleurs, on constate une mise en question fréquente de l'autorité monarchique. L'aristocratie parvint à plusieurs reprises à concentrer entre ses mains d'immenses domaines et à paralyser l'autorité du souverain. Elle réussit à imposer dès 1222 une Bulle d'or qui fut pour plusieurs siècles la charte des libertés nobiliaires. Malgré des guerres civiles fréquentes, le pouvoir monarchique recouvra la plénitude de son autorité sous la dynastie angevine (des neveux de Saint-Louis et des parents de Charles d'Anjou) et surtout sous Mathias Corvin (1458-1490).

Issu lui-même d'une famille d'origine romaine, Mathias Corvin fut imposé par la petite noblesse qui voulait mettre un terme à l'anarchie entretenue par les magnats. Le roi Mathias tenta de créer un État fort. Il s'appuya sur une armée de métier, développa la fiscalité et s'entoura d'humanistes, s'inspirant de l'idéal politique et artistique du Quattrocento italien. Son œuvre ne fut pas poursuivie, mais le règne du roi Mathias eut valeur de symbole pour les patriotes hongrois au cours de la période suivante.

Les guerres turques (XVIe-XVIIe siècle)

Deux périls menaçaient l'État hongrois : l'anarchie nobiliaire et les conquérants turcs. Après 1490 les Jagellon laissèrent les nobles gouverner le pays, qui se mirent à exploiter durement leurs paysans. La jacquerie de 1514 eut pour résultat d'établir, au moins formellement, le servage qui n'avait jamais existé jusqu'alors (Opus tripartitum du juriste Étienne Werbőczi), tandis que la noblesse perdait toute audience auprès des masses paysannes. À la bataille de Mohács (1526), cette même noblesse fut écrasée par l'armée de Soliman le Magnifique (Süleyman II). Désastre comparable à celui d'Azincourt pour la noblesse française, la défaite de Mohács, où le roi Louis II Jagellon trouva la mort, entraîna après diverses péripéties la division du pays en trois parties. La plaine, avec la capitale Buda, fut occupée par les Turcs, la Transylvanie conserva son autonomie tandis que la Slovaquie et la Croatie passaient sous le contrôle des Habsbourg, élus rois de Hongrie. Les Turcs chassèrent les nobles et le clergé, et rasèrent les églises. Des garnisons ottomanes occupèrent les villes et la plaine hongroise fut considérée comme un glacis par le gouvernement d'Istanbul. Les anciens domaines furent assignés à des timariotes (le timar étant un fief militaire), mais les paysans hongrois restèrent sur place, moyennant l'acquittement d'impôts spéciaux.

La Transylvanie, peuplée de Hongrois, de Sicules, d'Allemands (« Saxons ») et de Roumains, était dominée et gouvernée par la noblesse hongroise, qui élisait un prince. Certains d'entre eux, comme Sigismond Báthory, Gabriel Bethlen et les Rákóczi jouèrent dans la politique européenne un rôle disproportionné avec les dimensions et la puissance de leur petit État.

Quant à la Hongrie royale, elle servit de glacis à la monarchie des Habsbourg et à l'Empire. La noblesse eut en outre à lutter contre le gouvernement de Vienne pour défendre les privilèges politiques et religieux. Le pays, en effet, était déjà gagné aux idées de la Réforme. Alors que les minorités allemandes et les populations slovaques adoptaient la Confession d'Augsbourg, la noblesse hongroise passait au calvinisme après 1540. Magnats et petite noblesse se convertirent au protestantisme, entraînant les masses paysannes, de sorte que vers 1580 l'avenir du catholicisme paraissait très compromis. Il fallut toute l'énergie et la ténacité dont les Habsbourg savaient faire preuve dans ce domaine pour ramener, au cours du xviie siècle, une partie des classes dirigeantes au catholicisme. Bien souvent la cause nationale se confondait avec la cause religieuse et, à l'issue d'une lutte armée de quarante ans (1671-1711), la petite noblesse obtint le maintien du pluralisme confessionnel (Diète de Sopron,1681) et l'autonomie de l'État hongrois à l'intérieur de la monarchie autrichienne (paix de Szatmár, 1711). Après la libération du pays de l'occupation turque (paix de Karlowitz, 1699), les Hongrois se soulevèrent pour défendre leurs libertés traditionnelles et pour essayer de ressusciter la Hongrie indépendante d'avant Mohács (guerre d'indépendance du prince de Transylvanie François II Rákóczi, 1703-1711). Mal soutenus par Louis XIV, les Hongrois durent finalement accepter le compromis de 1711 et se soumettre à l'autorité des Habsbourg qui les avaient délivrés des Turcs.

La Hongrie et les Habsbourg

Il s'agissait en fait d'un mariage de raison car, à quelques exceptions près, il n'y eut jamais beaucoup de sympathie entre les rois Habsbourg et leurs sujets. Ceux-ci se méfiaient des souverains étrangers à qui ils demandaient protection contre les Turcs. Ils les soupçonnaient de vouloir germaniser le pays et les accusaient de ne pas respecter les libertés politiques de la noblesse.

Depuis le début de l'union personnelle entre l'Autriche et la Hongrie, celle-ci dut batailler pour obtenir la réunion de la Diète, véritable parlement où siégeaient les représentants des quatre ordres (prélats, magnats, nobles et villes). La noblesse contrôlait l'administration locale, au niveau des comitats. Jusqu'à 1848 le gouvernement de Vienne n'eut pratiquement aucune autorité sur ces préfets et ces juges élus par leurs pairs. Il pouvait tout au plus éviter les débats houleux de la Diète en la convoquant le moins souvent possible et en recherchant la collaboration des magnats les plus dociles (Eszterházy, Pálffy, Forgách).

Les rapports entre la noblesse hongroise et la maison d'Autriche furent orageux de 1526 à 1711 et la Diète d'Ónód, en 1707, alla jusqu'à proclamer la déchéance de celle-ci pour élire un souverain hongrois, François II Rákóczi ; en revanche, la période 1711-1848 fut beaucoup plus calme. Dans la mesure où les Habsbourg respectaient l'autonomie politique, les libertés religieuses, l'immunité fiscale, les Hongrois restaient calmes. Mais lorsque Joseph II voulut imposer l'allemand comme langue de l'administration (en remplacement du latin et du hongrois), il se heurta à la résistance de tout le pays. La philosophie des Lumières fortifiait en effet une conscience nationale demeurée vive et suscitait le besoin d'une rénovation profonde.

Si dans une large mesure les milieux de l'aristocratie étaient ralliés aux vues de la cour de Vienne, la moyenne noblesse et les intellectuels manifestèrent leur opposition en épurant la langue hongroise (vers 1780) puis en réclamant des réformes politiques radicales (mouvement révolutionnaire d'Ignác Martinovics). Une répression policière brutale étouffa les velléités révolutionnaires en 1794 et ce n'est qu'après 1820 que le comte Széchényi réclama des transformations profondes, tant du point de vue politique que du point de vue économique. La Hongrie était en effet demeurée dans l'état semi-colonial où l'avait placée le gouvernement de Vienne au début du xviiie siècle. Elle fournissait la monarchie en grains et en bétail et, comme l'industrie y était rudimentaire, elle offrait un marché idéal aux industriels de Bohême et aux négociants de Vienne. En dehors du Danube, les voies de communication y étaient médiocres. Quant aux mines, leur importance relative n'avait cessé de diminuer depuis le Moyen Âge. La bourgeoisie ne s'était guère développée ; le mouvement national et libéral du xixe siècle fut essentiellement l'œuvre de la noblesse, qui monopolisa les cadres de l'État jusqu'à 1945.

Dans le domaine politique les réformateurs réclamaient la convocation régulière de la Diète, le remplacement du latin par le hongrois comme langue administrative, l'abolition de la censure et la liberté de la presse. Ils prenaient leurs modèles en Occident ; pour les modérés c'était l'Angleterre et pour les radicaux la Révolution française. Quant aux paysans, ils souhaitaient l'abolition du régime seigneurial qui les maintenait dans l'étroite dépendance du grand propriétaire foncier.

Aussi, le 15 mars 1848, lorsque le poète Sándor Petőfi invita ses compatriotes à se dresser contre l'Ancien Régime, il trouva un public enthousiaste parmi la jeunesse de Pest. Très vite les réformateurs de la génération précédente furent débordés par les radicaux de Lajos Kossuth. En octobre 1848, le gouvernement hongrois responsable devant l'Assemblée nationale fut obligé de rompre avec l'Autriche. Mais il ne s'agissait pas seulement de la lutte traditionnelle avec la maison d'Autriche, il fallait également tenir compte des autres mouvements nationaux, roumains, serbes et croates. Kossuth dirigea la résistance et l'Autriche de Schwarzenberg ne fut victorieuse que grâce à l'aide des armées russes. La répression fut féroce ; la plupart des dirigeants qui n'avaient pas réussi, comme Gyula Andrássy ou Kossuth, à fuir en Turquie furent exécutés (des généraux, des ministres) et la Hongrie fut réduite au rang de province autrichienne, la vieille Constitution abolie. Toutefois le peuple hongrois ne désespéra pas et obtint sa revanche après Sadowa avec le compromis de 1867.

La Hongrie du Compromis (1867-1918)

Par-delà les malheurs de 1848-1849, l'État hongrois restauré vit l'aboutissement des souhaits des réformateurs.

Politiquement, c'était un retour au système de l'union personnelle qui avait prévalu aux xvie et xviie siècles. La réalité du pouvoir politique appartenait à l'Assemblée nationale qui était toujours divisée en Chambre haute composée des magnats et en Chambre basse où siégeaient les députés et où dominait encore la noblesse. Il n'était pas question de suffrage universel : les masses paysannes étaient encore exclues de la vie politique. Mais la Hongrie consacra le régime parlementaire adopté en 1848 : le président du Conseil nommé par le roi François-Joseph devait avoir la confiance des chambres.

Un problème difficile se posait néanmoins : la question des nationalités La Hongrie contenait d'importantes minorités slaves (Serbes, Slovaques, Ukrainiens), roumaines et allemandes. Leur importance relative par rapport au groupe ethno-linguistique hongrois n'avait cessé de croître : en 1870, celui-ci ne représentait plus que 54 p. 100 de l'ensemble ; en 1910, il n'avait même plus la majorité absolue puisqu'il n'atteignait plus que 48 p. 100 d'un total légèrement supérieur à 20 millions d'habitants. Le problème croate avait été aisément résolu dès 1868 en rétablissant l'autonomie du royaume de Croatie-Slavonie. En revanche Serbes et Roumains s'appuyaient sur des États balkaniques de plus en plus vigoureux. En 1868, Andrássy, tout en proclamant la primauté du hongrois comme langue de l'État, avait fait voter une législation libérale favorable aux langues des minorités. Dans la pratique, l'ascension sociale passait de plus en plus par la connaissance de la langue hongroise.

Cette période est caractérisée par un essor économique sans précédent, qui se traduisit par la construction du réseau ferré en étoile autour de Budapest, la transformation de cette dernière ville qui prit alors son caractère monumental de grande capitale (en particulier Pest) et le développement de l'industrie. Après 1890, pourtant, la question sociale était un problème agraire : la propriété foncière était concentrée entre les mains de l'aristocratie (6 000 propriétaires possédaient plus de 500 hectares chacun), une foule de petits propriétaires se partageaient des microfundia de 2 à 3 hectares et surtout des masses agricoles vivaient dans un état de chômage chronique ; pour échapper à la misère, plus d'un million d'entre eux (en particulier des Slovaques) émigrèrent aux États-Unis. Le prolétariat agricole était beaucoup plus malheureux et beaucoup plus dangereux que le prolétariat industriel.

Le système même de la double monarchie était remis en question par les radicaux ; les partisans de l'indépendance, regroupés autour du fils de Kossuth et du comte Károlyi, triomphèrent aux élections de 1906, mais n'appliquèrent pas leur programme et, au moment de la déclaration de guerre, en 1914, les libéraux étaient à nouveau au pouvoir. C'est sans conviction et par loyauté que leur chef, le président du Conseil István Tisza, s'engagea dans un conflit qui devait aboutir à l'effondrement de la monarchie et au démantèlement de l'État hongrois.

Les conséquences de la Première Guerre mondiale

Les conséquences de la Première Guerre mondiale furent au nombre de trois et tout aussi néfastes les unes que les autres. En octobre 1918, le comte Mihály Károlyi prit le pouvoir et tenta de négocier avec l'Entente. Or les militaires de l'armée d'Orient furent intraitables, tandis que les Roumains occupaient la Transylvanie, les Tchèques la Slovaquie et que les Croates se fondaient dans une Yougoslavie en plein devenir. Károlyi laissa alors le pouvoir à Béla Kun qui, au cours de l'été 1919, instaura une république des Conseils sur le modèle des Soviets. Pouvoir fragile à l'intérieur, hostilité des puissances de l'Entente et de leurs alliés tchèques et roumains, tout concourut à faire de cette expérience prématurée un échec. C'est l'armée, conduite par l'amiral Miklós Horthy et encouragée par les militaires français, qui reprit la capitale et organisa la répression. L'amiral Horthy institua un régime contre-révolutionnaire, une monarchie sans roi qui devait durer jusqu'en 1944, en se donnant, à partir de 1921, toutes les apparences de la légalité. Régime conservateur par excellence, il maintint au pouvoir la noblesse, tandis que la communauté juive était victime de lois d'exception (elle fut ensuite livrée à l'extermination nazie). Horthy dut cependant signer le traité de Trianon, en 1920, qui laissait d'importantes minorités hongroises hors du territoire national. Celui-ci était une caricature de la Hongrie millénaire et ne pouvait qu'encourager l'irrédentisme hongrois. Un nationalisme étroit devait servir d'alibi au régime de Horthy pour esquiver tous les vrais problèmes (chômage, réforme agraire). La Petite Entente (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) avait pour but d'isoler et de neutraliser la Hongrie. Après avoir réclamé une révision du traité de Trianon, le gouvernement hongrois se rallia, sans beaucoup d'illusion, à la cause du Reich qui lui laissa reprendre Košice (1939) et récupérer une partie de la Transylvanie (1940). En revanche il fut contraint d'entrer en guerre contre l'Union soviétique et dut participer sans enthousiasme aux opérations sur le front russe. Débordé sur sa droite par les Croix fléchées, Horthy ne sut pas se dégager du conflit, qui se termina par un désastre pour son pays : l'occupation allemande, Budapest transformé en champ de bataille (1944-1945), puis l'occupation soviétique. Finalement, un gouvernement issu de la Résistance se constitua à Debrecen pour relever les ruines de la guerre et bâtir une société nouvelle.

La république des Conseils en Hongrie

La république des Conseils en Hongrie

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De gauche à droite, Joseph Pogany, Sigismund Kanh et Bela Kun, les leaders communistes hongrois qui ont instauré une république des Conseils sur le modèle des soviets, en Hongrie, en 1919. Ils seront déposés quatre mois plus tard. 

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La Petite-Entente

La Petite-Entente

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Roumains membres de la Petite-Entente, à Belgrade, vers 1930. 

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—  Jean BÉRENGER

La Hongrie sous le communisme (1945-1989)

Le fait d'avoir de 1941 à 1944 (et même au-delà) combattu aux côtés de l'Allemagne nazie a livré la Hongrie, pays vaincu, à la puissance soviétique. S'y installant dès l'automne de 1944, les Soviétiques ont dans un premier temps (1945-1948) toléré qu'il y règne une relative liberté sous la forme d'un parlementarisme à l'occidentale, encore que le nouveau régime ait dû se plier à la volonté de la puissance occupante et concéder des privilèges exorbitants à un Parti communiste agissant de concert avec Moscou. Mais, dès 1947, les forces non communistes du pays ont subi d'immenses pressions tant du côté des Soviétiques que de la part des communistes locaux et finirent par être liquidées les unes après les autres. L'année 1949 vit la proclamation d'une « république populaire » à la soviétique qui devait durer quarante ans.

L'histoire de la Hongrie communiste a été marquée par un soulèvement général (automne de 1956) qui a fortement impressionné les Soviétiques comme d'ailleurs le monde occidental et asiatique, peu habitué jusque-là à voir un peuple tout entier se révolter contre le communisme. Pendant les trois décennies suivantes, les Hongrois ont réussi à arracher à Moscou des concessions leur permettant d'aménager le système de façon à le rendre à la fois plus viable et plus supportable. D'aucuns ont comparé cet aménagement au compromis de 1867 ; cependant, à la différence de celui-ci, les tolérances obtenues après 1956 n'ont pas été négociées dans la clarté ni inscrites dans les lois du pays.

Morts pour la liberté

Morts pour la liberté

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Des journalistes occidentaux sont témoins de la brutalité avec laquelle les troupes soviétiques écrasent le soulèvement anticommuniste de Hongrie, en novembre 1956. Des adolescents et des femmes avaient aussi pris les armes contre les forces de Moscou. 

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En dépit de cette situation exceptionnelle qui fit de leur pays pendant un quart de siècle (1964-1989) la « vitrine » du monde soviétique, les Hongrois devaient être en 1989 les premiers, avec les Polonais, à rejeter le communisme et à se donner à nouveau un système institutionnel s'inspirant des principes de la démocratie occidentale.

La mise en place de la domination communiste

Dès l'automne de 1944, les Soviétiques, s'emparant de l'est et du nord-est de la Hongrie, s'emploient à y constituer un rassemblement politique antiallemand et antifasciste avec l'aide des personnalités de gauche et des généraux ayant déserté l'alliance allemande. Sous l'impulsion des communistes moscovites arrivés avec les troupes soviétiques et mandatés par le Kremlin, un Parlement provisoire est créé à Debrecen, qui « désigne », le 21 décembre 1944, un gouvernement provisoire conformément à la liste arrêtée peu avant à Moscou par Molotov et ses collaborateurs. Ce gouvernement sera présidé par un partisan de l'amiral Horthy, le général Béla Miklós, militaire de carrière sans envergure et sans assise politique. Après la signature de l'armistice, le 20 janvier 1945 à Moscou, et à mesure que les troupes allemandes sont chassées du territoire hongrois, ce gouvernement provisoire commence à prendre forme ; il s'installe dans la capitale et essaye de remettre en marche une administration décomposée par la fin de la guerre et l'occupation du pays. Au printemps de 1945, une réforme agraire de grande envergure est décidée et immédiatement mise en application en dépit des réserves des partis modérés. Le Parti communiste, considéré comme le porte-parole des forces d'occupation, s'installe un peu partout et s'assure surtout des postes clés dans la police et les forces armées.

Mais, de la volonté même des Soviétiques, le jeu politique garde encore certaines apparences d'ouverture. Les élections législatives du 4 novembre 1945 consacrent la victoire du parti modéré, celui des « petits propriétaires indépendants », qui obtient 57 p. 100 des suffrages. Sous la pression du maréchal Vorochilov, président omnipotent de la commission militaire alliée, un gouvernement de coalition sera constitué avec un communiste comme ministre de l'Intérieur. En février 1946, l'Assemblée nationale proclame la République et le chef de gouvernement, le pasteur Zoltán Tildy, est élu président de la République ; il sera remplacé à la tête du gouvernement par l'homme fort du parti des petits propriétaires, Ferenc Nagy. À partir de cette date, la pression des communistes s'accentue avec, comme double but, de disloquer le parti majoritaire et de phagocyter les autres partis « de gauche ». C'est à cette époque que le leader tout-puissant du Parti communiste hongrois, Mátyás Rákosi, inaugure la tactique « du salami » consistant à neutraliser ou à chasser, les uns après les autres, les éléments les plus dynamiques du camp adverse, voire des partis alliés. La police politique – solidement tenue entre les mains du P.C. – « découvre » une conspiration politique et réclame, au début de 1947, la tête du secrétaire général chevronné du parti majoritaire, Béla Kovács ; devant le refus réitéré de l'Assemblée nationale de le livrer à la police, ce dernier sera arrêté directement par les Soviétiques et emmené dans une prison de Russie (d'où il ne reviendra que huit ans plus tard !). C'est la panique totale dans les rangs des forces non communistes ; des centaines d'hommes politiques prennent la fuite, et le chef du gouvernement, Ferenc Nágy, qui se trouve en voyage en Suisse, préfère lui-même ne plus rentrer une fois mis au courant – téléphoniquement, par Rákosi en personne – des « graves présomptions » pesant sur lui. Ses successeurs, Lajos Dinnyés, puis István Dobi, bien que choisis dans le parti ex-majoritaire, ne seront plus que de simples fantoches sans la moindre influence réelle. Le renouvellement anticipé de l'Assemblée nationale, le 31 août 1947, permettra au Parti communiste de devenir – avec 21,8 p. 100 des suffrages acquis pour une partie frauduleusement – premier parti de la nation : toutes les autres forces politiques se trouvent, en effet, brisées. Ce qui subsiste des opposants sera muselé – pour ne pas dire liquidé – dans les mois suivants. En juin 1948, le Parti social-démocrate, purgé de ses éléments « droitiers », décide de fusionner avec le Parti communiste dont il adopte le credo léniniste. Compromis dans une affaire montée de toutes pièces, le président de la République est acculé à la démission.

Mátyas Rákosi et Arpad Szakasits, 1948

Mátyas Rákosi et Arpad Szakasits, 1948

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Le leader du Parti communiste hongrois Mátyas Rákosi (1892-1971) et le chef du Parti social-démocrate Arpad Szakasits (1888-1965) après l'annonce de la fusion de leurs deux partis, en juin 1948. 

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La soviétisation du régime

Les obstacles à la soviétisation pure et simple sont désormais levés et, en mai 1949, l'Assemblée nationale issue des dernières élections plus ou moins libres est remplacée par une pseudo-assemblée, « élue » à partir d'une liste unique établie par la direction du Parti communiste au nom d'un « Front national » fantomatique. Le 18 août 1949, cette assemblée va adopter une nouvelle constitution, calquée sur la Constitution soviétique de 1936, et la République – privée de pluralisme et de toute liberté d'expression – sera désormais appelée « populaire ». Entre-temps, les nationalisations intervenues entre 1945 et 1948 ont achevé de rendre l'économie hongroise perméable aux méthodes soviétiques de planification et de gestion centralisées. Dès 1949, la suppression de la petite propriété agricole – c'est-à-dire de la réforme agraire – est également inscrite au programme du régime ; une collectivisation forcée s'ensuivra.

La soviétisation se manifeste aussi au sein du Parti communiste. Après l'emprisonnement des adversaires politiques et des chefs d'Église – notamment, au début de 1949, du cardinal Mindszenti –, à partir de mai 1949 vient le tour de l'ennemi intérieur. Un procès monstre est mis en scène, à Budapest, contre László Rajk, ex-ministre de l'Intérieur et rival potentiel de Mátyás Rákosi, accusé, tout communiste exemplaire qu'il soit, de connivence avec le régime yougoslave et l'« impérialisme ». Ce procès servira d'ailleurs de modèle à d'autres, tant en Hongrie que dans les pays voisins. À travers Rajk, le metteur en scène – Staline – vise d'une part toute velléité d'indépendance des partis communistes au pouvoir, d'autre part le « révisionnisme » yougoslave expulsé peu avant de la communauté des Partis communistes. Mais la condamnation à mort et l'exécution de Rajk (et de quelques autres dirigeants) ne sont que la partie visible d'un iceberg de persécutions : on estime, en effet, qu'au début des années cinquante près de 5 p. 100 de la population hongroise a connu les prisons et les camps de concentration et des milliers de personnes y ont péri. Mátyás Rákosi (depuis 1952 à la fois chef du parti et chef du gouvernement) a su imposer à la Hongrie un régime authentiquement stalinien.

Cette première période du communisme triomphant apparaît rétrospectivement non seulement comme celle de la terreur intégrale mais aussi comme celle d'un gâchis non moins absolu. Destruction d'une agriculture florissante, projets d'industrialisation absurdes et coûteux, chute brutale du niveau de vie ont été les conséquences les plus visibles de la politique de cette période. Du côté de la population, le mécontentement a été d'autant plus vif que, jusqu'en 1949, le pays, rapidement remis des ruines de la guerre, semblait évoluer vers une certaine prospérité, modeste mais réelle.

Après la mort de Staline en 1953, un vent nouveau souffle à Budapest. Désavoué par les dirigeants soviétiques, héritiers de Staline, Rákosi doit se démettre de sa fonction de chef de gouvernement (qui sera confiée à un communiste plus modéré) tandis que la direction du parti est seulement remaniée. Investi le 4 juillet 1953, le nouveau chef de gouvernement, Imre Nagy, annonce immédiatement un « nouveau cours » plus humain, très en avance sur la déstalinisation soviétique : fermeture des camps d'internement, arrêt de la collectivisation de l'agriculture, abandon des projets d'industrialisation de prestige au profit de la production des biens de consommation, revitalisation de l'artisanat privé, respect de la légalité. Encouragés par la politique d'Imre Nagy, des écrivains font état des doléances de la population, la vie publique se dégèle. Mais Rákosi, toujours chef de parti, n'a pas abandonné la partie : il contrecarre les réformes gouvernementales et dresse l'appareil du parti contre Nagy. Au printemps de 1955, ce dernier sera relevé de toutes ses fonctions et remplacé à la tête du gouvernement par un jeune assistant de Rákosi, András Hegedüs.

Imre Nagy, 1954

Imre Nagy, 1954

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Le Premier ministre hongrois Imre Nagy (1896-1958) au Parlement, en 1954. Emmené en Roumanie lors de l'intervention soviétique de 1956, il sera ramené à Budapest en 1958, puis jugé, condamné à mort et exécuté par le régime de János Kádár. 

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Toutefois, après la réconciliation entre Belgrade et Moscou (mai 1955) et, surtout, après la dénonciation de Staline par Khrouchtchev (févr. 1956), des troubles apparaissent de nouveau en Hongrie. En juillet 1956, Mátyás Rákosi est contraint par les Soviétiques à donner sa démission, cette fois définitive ; il est vrai que sa place sera occupée par un autre stalinien, Ernö Gerö. Ce changement est d'autant plus dérisoire qu'entre-temps Budapest est devenue le théâtre d'une effervescence intellectuelle de plus en plus ouvertement oppositionnelle. Celle-ci est attisée par le journal des écrivains ainsi que par les débats – publics – d'un club politique nouvellement surgi, le cercle Petöfi. L'opinion exige une déstalinisation réelle, voire un retour à la démocratie de l'après-guerre immédiat. Au début d'octobre, les funérailles officielles de Rajk – officiellement « réhabilité » – se transforment en une grandiose manifestation d'indignation silencieuse. Il ne faut plus qu'une étincelle pour que tout explose.

La révolution de 1956

L'étincelle viendra de Varsovie, avec les changements dramatiques qui ramènent Wladislaw Gomulka au pouvoir. Le 22 octobre 1956, des tracts d'étudiants circulent à Budapest et sont collés sur les murs de la ville : ils explicitent les revendications de la nation, parmi lesquelles le retour d'Imre Nagy, des élections libres et la révision des rapports avec l'Union soviétique. Le 23 octobre, une réunion de solidarité avec la Pologne, convoquée par le cercle Petöfi, se transforme en manifestation gigantesque devant le Parlement : la foule s'y entasse et attend qu'un miracle se produise. À l'issue de tout un après-midi d'attente vaine, des émeutes éclatent dans la soirée : devant la Radio (dont les responsables refusent de donner lecture des « postulats » des manifestants) et autour de la statue de Staline (qui sera déboulonnée dans une allégresse sauvage). Des coups de feu partis de l'édifice de la Radio déclenchent l'insurrection armée. Celle-ci est le fait de jeunes gens inorganisés qui se découvrent et se regroupent dans le feu de l'action. Dans la nuit, les dirigeants du Parti, retranchés derrière les murs du comité central, appellent – trop tard – Imre Nagy à la tête du gouvernement et demandent aux forces soviétiques de rétablir l'ordre. Dès lors, les insurgés s'attaquent aux chars soviétiques qui cherchent en vain à investir par la force les rues de la capitale. L'ordre communiste est débordé par des comités révolutionnaires et des conseils ouvriers qui se mettent spontanément en place, d'abord à Budapest, puis en province. Pendant une semaine troublée, Imre Nagy, dont le gouvernement sera plusieurs fois remanié, se trouve coincé entre les exigences du peuple en révolte et la pression des Soviétiques. Il cherche à sauver ce qui, du passé, est sauvable, tout en évoluant vers une démocratie nouvelle. Le 30 octobre, il annonce le retour au système multipartiste et fait appel aux personnalités les plus éminentes de la coalition d'après guerre. Toujours sous sa présidence, et alors que les groupes d'insurgés acceptent enfin de collaborer, un gouvernement de coalition, majoritairement non communiste, se met en place et demande le retrait des troupes soviétiques, requête à laquelle Moscou répond d'abord favorablement. Mais les assurances données par l'ambassadeur soviétique, Youri Andropov, sont contredites par l'entrée massive de troupes venues d'Ukraine. Le 4 novembre, un groupe d'anciens communistes réfugiés sous la protection des autorités soviétiques et se réclamant de la direction de János Kádár – nommé par les Soviétiques chef du parti à la place de Gerö discrédité –annoncent la formation d'un contre-gouvernement. Alors que le gouvernement légal d'Imre Nagy vient de proclamer la neutralité de la Hongrie et son retrait du pacte de Varsovie, les chars soviétiques réoccupent peu à peu tout le pays. La résistance armée sera brisée en une semaine, les conseils ouvriers et les comités révolutionnaires démantelés en un mois et demi, et les arrestations massives commenceront à la fin de novembre avec la déportation (d'abord vers la Roumanie) d'Imre Nagy.

Le soulèvement hongrois d'octobre 1956

Le soulèvement hongrois d'octobre 1956

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Des jeunes Hongrois ont déboulonné la statue de Staline et brandissent le drapeau hongrois, lors du soulèvement de Budapest, en octobre 1956. 

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Intervention soviétique à Budapest

Intervention soviétique à Budapest

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Une colonne de blindés soviétiques dans les rues de Budapest, lors de l'intervention de l'U.R.S.S. en Hongrie, en octobre 1956. 

Crédits : Hulton Getty

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Fin de la révolution en Hongrie

Fin de la révolution en Hongrie

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Novembre 1956. Fin de la révolution en Hongrie. Alors que les chars soviétiques occupent le pays, des Hongrois brûlent un portrait de Staline. 

Crédits : Hulton Getty

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La défaite de la révolution hongroise de 1956, qui était sans doute inscrite dans le rapport des forces, n'enlève rien à la signification de cet événement. Le message de la Hongrie révoltée a été immédiatement reçu à travers le monde, peuple et gouvernement soviétiques compris. Première tentative d'une nation entière visant à se débarrasser du communisme – que les autres tentatives analogues, en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Afghanistan devaient suivre douze ou vingt-quatre ans plus tard –, l'événement est resté gravé dans la mémoire collective non seulement comme un acte de bravoure et d'héroïsme mais aussi comme une page de l'histoire universelle de la liberté.

La consolidation du régime communiste et le nouveau compromis hongrois

Avec l'écrasement de l'insurrection nationale, c'est János Kádár qui s'installe à la tête du pays, d'abord comme chef de gouvernement, puis comme chef du parti ; il sera réélu secrétaire général à chaque congrès du parti, de 1957 à 1984, jusqu'au congrès extraordinaire (« conférence ») de mai 1988 qui fera de lui un président honorifique. Le règne de János Kádár aura donc duré plus de trente et un ans, un record de longévité dans le monde communiste centre-européen et, quoi qu'on pense de l'homme, son règne a bien marqué une période ascendante dans un pays par ailleurs très éprouvé. Pendant les trois décennies de son pouvoir, Kádár a non seulement consolidé le régime communiste blessé à mort en 1956 mais il en a fait l'un des moins contestés par la population. Lui qui avait commencé sa carrière sous le visage d'un traître à sa nation et qui avait été pendant des années l'homme le plus haï de Hongrie a fini par être accepté comme l'artisan d'une certaine paix civique, et vénéré comme une sorte de monarque bienveillant. Ce n'est que tout à la fin de son règne que les Hongrois, de nouveau saisis par le mécontentement et acquis à la contestation, ont recommencé à les détester : moins pour son passé que pour les fautes commises par lui et ses coéquipiers et parce qu'il est devenu un obstacle au changement. Les Soviétiques, eux, l'ont au contraire considéré comme un lieutenant et un allié particulièrement fiable qui, après avoir pacifié son pays, en a fait une province sûre et exemplaire.

János Kádár, 1980

János Kádár, 1980

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Janos Kádár (1912-1989) est arrivé au pouvoir en Hongrie lors de l'intervention soviétique contre le soulèvement de 1956. Il occupe les fonctions de chef de gouvernement jusqu'en 1965 et de premier secrétaire du parti jusqu'en 1988. Ici, en 1980, lors d'un congrès du Parti socialiste... 

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Le règne de János Kádár avait pourtant débuté par la terreur et la répression. Quelque vingt-six mille personnes ont été jugées par les tribunaux militaires et civils à la suite de l'insurrection, alors même que des dizaines de milliers de militants de la cause nationale et démocratique, armés ou non, avaient choisi, vers la fin de l'année 1956, la fuite. (Au total, près de 200 000 personnes quittèrent la Hongrie, via l'Autriche ou la Yougoslavie, dans les trois mois qui suivirent l'intervention soviétique.) Sur le nombre des internements dits administratifs (c'est-à-dire sans jugement), on ne dispose pas de donnée chiffrée, pas plus que sur les personnes chassées de leurs emplois, mises en résidence surveillée ou autrement sanctionnées. Entre 1957 et 1959, des tribunaux d'exception, œuvrant en secret, ont envoyé à l'échafaud près de cinq cents personnes. Fait particulièrement odieux : de jeunes insurgés, condamnés à mort à l'âge de seize ou dix-sept ans, devaient être gardés en prison et conduits à l'échafaud lorsqu'ils atteignaient l'âge de la majorité légale ! Imre Nagy et ses compagnons, sortis d'une ambassade en novembre 1956 contre une promesse d'impunité, allaient être condamnés à mort et aussitôt exécutés en juin 1958 à l'issue d'un procès secret. D'autres promesses faites par Kádár au moment de son arrivée ne seront pas davantage respectées. C'est ainsi que, dès 1959, la collectivisation des campagnes reprend de plus belle pour être poussée, en moins de deux ans, jusqu'à son terme. Dans la vie politique du pays, si les grands responsables de l'époque stalinienne – du moins les plus compromis – sont bannis (Rákosi en particulier finira sa vie quelque part en Russie), le retour à la « normale » communiste est rapide et les institutions ne connaîtront aucune modification notable. La résistance des écrivains est vite surmontée, et la censure idéologique retrouve la place qui était la sienne jusqu'en 1956. Le P.C. renaissant de ses cendres, et s'appelant désormais Parti ouvrier socialiste hongrois (MSzMP), se remet au travail et se comporte de nouveau comme un agent de la soviétisation. Il ne se rend pas compte qu'il humilie la nation en l'astreignant à abjurer sa révolte.

Le temps des réformes

Mais au début des années soixante l'atmosphère commence à se détendre. Constatant les succès de la pacification, le gouvernement prend d'abord quelques mesures individuelles de clémence, puis, en 1963, décrète une large amnistie pour les peines prononcées en rapport avec les événements de 1956. Sur le plan économique, le régime cherche à remédier aux conséquences néfastes de la collectivisation forcée en faisant d'importantes concessions aux paysans concernant la mise en valeur des lopins familiaux. La réforme de la planification – revendication vite enterrée après 1956 – revient à l'ordre du jour. Le gouvernement –ou, plus exactement, le parti – invite les experts à réfléchir à haute voix en disant librement tout ce qu'ils pensent du fonctionnement des institutions économiques. Ce grand débat économique aboutit, en 1966, à une résolution solennelle du comité central du parti, par laquelle ce dernier s'engage à rompre avec la planification bureaucratique, à promouvoir une politique économique, respectant avant tout les besoins de la population, et cela en mettant en place des « mécanismes nouveaux » fondés sur l'autonomie des entreprises et sur l'adaptation (« socialiste ») des pratiques marchandes. Dorénavant, la rénovation des mécanismes de la planification et de la gestion sera au centre des préoccupations du régime. Elle subira, toutefois, les aléas de la conjoncture politique.

La période de la rénovation atteint son apogée avec la mise en place, le 1er janvier 1968, d'une réforme générale des règles de fonctionnement du système économique. Pour le malheur des réformistes, cet événement coïncide à quelques mois de distance – mais cette coïncidence n'est pas l'effet du hasard – avec le Printemps de Prague suivi de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et alliées. La Hongrie fait partie des envahisseurs, à contrecœur, semble-t-il, mais sans se distancier par quelque geste que ce soit de l'action soviétique. On s'attend en Hongrie à la mise en veilleuse de la réforme : celle-ci se produira en effet mais avec un décalage de quatre ans. En Hongrie, à la différence de la Tchécoslovaquie, la réforme reste strictement limitée au domaine économique. Mais les oppositions seront plus nombreuses à partir de 1972. Pendant quelques années, la Hongrie connaîtra de nouveau un certain durcissement qui se traduira notamment par la révocation partielle des règles favorisant la mobilité de la main-d'œuvre, par des restrictions apportées au commerce privé effectué par les paysans, voire des coopératives, ainsi que par un certain nombre d'épurations et de sanctions parmi les intellectuels. Surtout, les projets visant à reconvertir l'industrie en l'incitant à s'adapter aux marchés extérieurs resteront lettre morte, ce qui aura pour effet de plonger le pays dans une crise économique. Souhaitant garder un niveau de vie confortable et profitant des bonnes dispositions de ses partenaires occidentaux mais cependant incapable d'équilibrer ses échanges extérieurs, la Hongrie se sera endettée à un degré jamais connu (en 1988, le service de la dette a représenté plus de 40 p. 100 des recettes courantes du pays en devises fortes). L'heure de l'austérité ayant sonné, le niveau de vie – qui a cru quasi régulièrement de 1957 jusqu'au début des années 1980 – recommencera à baisser, provoquant un vif mécontentement.

Le vent de la réforme et de la conciliation va souffler cependant à nouveau à partir de 1977. Avec la Pologne, la Hongrie sera le seul pays du bloc soviétique à tolérer un minimum de dissidence intellectuelle. De 1977 à 1987, cette tolérance concerne surtout l'expression littéraire autoéditée, mais ne va pas jusqu'à permettre aux opposants de se réunir régulièrement ou de s'organiser légalement. Pendant la crise polonaise de 1980-1981, les autorités hongroises découvrent l'intérêt d'un syndicalisme plus actif tout en cherchant à discréditer l'idée de grève et la confrontation à la polonaise. Les années quatre-vingt seront par-dessus tout marquées par la réhabilitation de la petite entreprise privée : une réforme de portée certes limitée mais qui aura eu le mérite d'avoir considérablement rapproché le style de la vie urbaine de celui de l'Europe occidentale. L'ouverture des frontières ira dans le même sens.

Dans cette ambiance caractérisée, d'un côté, par l'occidentalisation de la vie quotidienne et, de l'autre, par l'aggravation de la situation économique, la contestation politique ira bon train, en particulier de la part des intellectuels mêlés aux affaires publiques (économistes, sociologues, historiens, juristes...). L'année 1987 fera basculer la Hongrie dans une crise politique minant l'autorité de celui qui jusque-là personnifiait la continuité du régime. Cette crise se conclura deux ans plus tard par un changement de régime.

Bilan du kadarisme

La longévité de János Kádár a prêté au régime une apparence de stabilité institutionnelle et de continuité politique. Ni celle-ci ni celle-là n'ont été entièrement fictives dans la mesure où la présence de Kádár – et, plus encore, celle des Soviétiques – a permis au régime communiste, de 1957 à 1988, de se « reproduire » tout en préservant son identité profonde. Si la ligne politique a connu des changements nombreux – ce qui est, après tout, normal –, il y avait une réelle continuité au niveau des objectifs généraux, des méthodes de gouvernement et des manières dont le numéro un du régime exerçait ses arbitrages.

Pendant le premier quart de siècle après 1956, le débat politique au sein du Parti communiste hongrois a opposé en premier lieu les pragmatiques et les tenants d'une ligne plus dure, Kádár ayant été lui-même plus proche des premiers que des seconds. L'approche « pragmatique » avait pour but principal de se concilier le peuple en évitant les excès du communisme utopique ; au milieu des années soixante, elle a conduit les dirigeants hongrois à mieux respecter les impératifs de l'économie. Mais, avec le vieillissement du régime, le réalisme a cédé le pas à l'immobilisme, tandis que le mécontentement de la société a fait naître, au sein du parti, deux nouvelles tendances : celle des réformistes hardis et celle des « défenseurs de l'ordre ». Le régime devait s'effondrer au moment précis où les « réformistes » étaient sur le point de l'emporter, en 1988-1989.

Sur le plan des relations internationales, l'évolution de la Hongrie, postérieure à 1956, n'a posé aucun problème aux Soviétiques. La Hongrie, privée de tout moyen d'action autonome, est devenue un membre exemplaire du pacte de Varsovie : sa minuscule armée a pu être solidement encadrée par le commandement soviétique, et sa diplomatie, pendant longtemps dépourvue de toute ambition spécifique, nationale, agissait en honnête courtier des Soviétiques, tout particulièrement dans les affaires européennes. Membre du C.A.E.M. (ou Comecon), la Hongrie a activement participé à la mise en place, depuis 1959, des organismes de coordination économique du bloc ; elle a accepté de se spécialiser là où les plans du C.A.E.M. lui avaient désigné une place. Ce n'est qu'avec la crise pétrolière de 1973 qu'elle a commencé à prendre quelques distances avec le C.A.E.M. Depuis la relance, au début des années quatre-vingt, d'une réforme économique plus radicale, la Hongrie avait d'ailleurs de plus en plus de mal à se conformer aux rigidités des échanges intrabloc, aussi, elle demandait, avec de plus en plus d'insistance, l'assouplissement (la modernisation) des règles qui y prévalaient

Les relations de la Hongrie avec l'Occident se sont améliorées. Dans les années soixante, la Hongrie est progressivement sortie de l'isolement diplomatique où l'avaient plongée les événements de 1956. En 1978, elle entretenait des rapports diplomatiques avec cent cinq pays. La même année, elle avait l'honneur de se voir restituer la couronne de saint Étienne, gardée aux États-Unis depuis 1945 ; celle-ci lui fut rendue par une délégation américaine dirigée par le secrétaire d'État Cyrus Vance en personne.

Dans ses rapports de voisinage, la Hongrie communiste a évidemment privilégié les « pays frères », membres du pacte de Varsovie, sans pour autant s'isoler de la Yougoslavie indépendante et neutraliste ni de l'Autriche, seul voisin à appartenir au monde libre et « capitaliste ». Avec ce dernier pays, particulièrement proche par une longue histoire commune, le régime Kádár a fini par nouer des rapports spéciaux, très détendus, presque confiants alors qu'avec Belgrade les rapports officiels (et même officieux) sont, jusqu'à la fin de l'ère communiste, restés hypothéqués par les séquelles du conflit soviéto-yougoslave des années cinquante. Avec la Tchécoslovaquie, la Hongrie communiste a entretenu des relations correctes – sans plus –, qui devaient toutefois se détériorer dans les années quatre-vingt à la suite d'un différend écologique. Avec la Roumanie communiste, complice très active de Moscou dans l'opération visant à surmonter les conséquences de la rébellion de 1956, les rapports du régime Kádár ont été excellents au début pour se compliquer à la suite des frictions opposant depuis les années soixante Bucarest à Moscou. Un autre facteur a pesé aussi sur l'amitié officielle entre les deux régimes : la présence en Roumanie d'une minorité hongroise forte de 2 millions d'âmes au sort de laquelle l'opinion hongroise continuait de s'intéresser en dépit d'une propagande officielle cherchant à faire croire que tout allait au mieux grâce au socialisme se construisant de part et d'autre de la frontière. Prêchant le réalisme, le régime Kádár a fini par se discréditer en raison de son indifférence pour les communautés hongroises vivant sous la juridiction des « pays frères ». Ses gestes tardifs visant à prouver sa solidarité ethnique ont semé la discorde avec la Roumanie de Ceauşescu sans pour autant se concilier l'opinion domestique.

D'une manière générale, János Kádár et son régime ont mieux réussi que leurs homologues est-européens à pacifier la société et à lui donner le sentiment d'une certaine normalité tout en l'intégrant aux rouages du pouvoir communiste omniprésent. Du fait de l'amélioration sensible – spectaculaire à la campagne – des conditions de vie, l'époque Kádár a laissé un bon souvenir que les premières années du postcommunisme ne sont pas près d'effacer.

La vie des Églises

Le retour à la paix civile a concerné aussi la vie de Églises. Pendant plus de deux décennies, la situation du cardinal József Mindszenty, emprisonné de 1949 à 1956, et réfugié par la suite à l'ambassade des États-Unis à Budapest, a empêché toute normalisation des rapports entre l'Église catholique et les autorités communistes de Hongrie, quelle que fût d'ailleurs depuis le début des années soixante l'envie de ces dernières d'y arriver. Petit à petit, la plupart des diocèses de Hongrie ont perdu leur titulaire. Pour remédier à cette anomalie, des initiatives ont été prises de part et d'autre et, en 1964, un premier protocole fut signé entre le gouvernement hongrois et le Saint-Siège. Toutefois, ce n'est que cinq ans plus tard, en 1969, que le pape Paul VI a pu procéder aux premières nominations d'évêques depuis 1948 (une dizaine de postes vacants furent pourvus à cette occasion). Trois ans plus tard, après y avoir opposé un refus catégorique, le cardinal Mindszenty finit par accepter de quitter son refuge pour s'établir en Autriche après s'être rendu à Rome. En 1974, il s'est vu enlever son titre d'archevêque d'Esztergom ainsi que sa dignité de primat de Hongrie. Le dernier obstacle formel à la « normalisation » étant ainsi écarté, le pape Paul VI a procédé en février 1976, avec l'approbation des autorités hongroises, à la nomination d'un nouveau titulaire de l'archidiocèse d'Esztergom en la personne de Mgr László Lekai. Avec deux autres nominations intervenues au même moment, la conférence épiscopale de Hongrie est ainsi redevenue complète pour la première fois depuis la fin de la guerre. Mais il était entendu, conformément au protocole de 1964, que les nominations seraient désormais effectuées avec l'accord explicite du gouvernement hongrois. (Depuis 1948, ce fut là un point litigieux entre l'État hongrois et l'Église romaine.)

Était-ce la « normalisation » des rapports de l'État avec les Églises ainsi que le proclamaient de part et d'autre les protagonistes (rappelons qu'un petit tiers de la population hongroise se réclame du protestantisme) ? Oui et non. Oui, dans la mesure où la période des persécutions massives a pris fin. Non, dans la mesure où l'État communiste n'avait pas renoncé à son projet d'intervenir dans la vie des Églises en les contrôlant, intimidant et – quand les intéressés s'y prêtaient – noyautant. De toute façon, les Églises n'ont pas retrouvé le droit de se manifester en dehors des lieux de culte, par exemple en organisant des activités sociales et culturelles dans le cadre de la paroisse : en violation des accords, elles ont notamment été empêchées de délivrer, en marge de l'école, un enseignement religieux normal. Un office d'État puissant et secret régnait sur les Églises dont il tenait les fichiers et supervisait toutes les promotions intérieures (il devait être dissous en 1989 seulement). En somme, la vie religieuse était loin d'être libre et autonome ; bien au contraire, elle continuait d'être proscrite dans son principe. En Hongrie « kadarienne », quiconque se préparait à un poste de responsabilité autre que technique avait intérêt à ne pas afficher de convictions religieuses.

Conjointement avec les progrès de l'urbanisation et la propagation de l'athéisme, la marginalisation des Églises n'a pas manqué d'avoir des effets sur la vie religieuse du pays. Selon des enquêtes sociologiques menées à partir du milieu des années soixante, une proportion croissante de Hongrois (une nette majorité vers le milieu des années quatre-vingt, en particulier chez les protestants) s'est déclarée indifférente à la religion. Il semblerait toutefois que, vers la fin des années quatre-vingt, la tendance se soit renversée ; cela se traduisait notamment par l'essor des sectes. L'Église catholique quant à elle a vu naître en son sein des « communautés de base » cherchant à pratiquer la foi en dehors des contrôles de la hiérarchie officielle.

Au cours de la décennie de 1980, une évolution lente mais significative s'est produite dans les rapports de l'État avec les Églises et aussi dans le comportement des hiérarchies des Églises chrétiennes. Sous la pression des fidèles, celles-ci sont devenues plus exigeantes face à l'État communiste qui s'est fait, quant à lui, plus conciliant à l'égard du fait religieux. À la faveur de cette tendance, l'Église catholique a pu reconstituer des couvents, et les Églises protestantes, récupérer quelques-unes de leurs écoles confisquées en 1948. Le changement à la tête de l'Église catholique (en 1986, Mgr Lekai, décédé, fut remplacé par Mgr László Paskai) a favorisé les évolutions en cours sans toutefois introduire une rupture dans la nature des rapports entre l'Église et l'État. Il a fallu attendre l'année 1989, c'est-à-dire la chute du communisme, pour que ces rapports soient redéfinis d'une façon radicalement autre.

Les mutations des années 1989-1990

Dans la chaîne des révolutions est-européennes de 1989, la Hongrie fut, après la Pologne, le deuxième maillon. À quel moment exact a-t-elle franchi « le cap » ? Quand a-t-elle cessé d'être un pays de type soviétique ? Impossible de répondre avec précision. Car, pour la Hongrie, le passage à la démocratie s'est effectué à la faveur d'une évolution sans éclats, au moyen de petites étapes dont chacune n'a apporté que des compléments aux innovations précédemment acquises.

Aux origines de cette évolution, deux séries d'événements (pour autant qu'on se limite au paysage national en laissant de côté une troisième série non moins décisive : celle des changements survenus à Moscou sous l'impulsion de Mikhaïl Gorbatchev). La première série remonte aux années soixante-dix, elle est liée au réveil de la société hongroise. L'autre série concerne les structures mêmes du pouvoir communiste, elle se présente comme une crise multiple (de gestion économique, de succession politique et de légitimité idéologique) que le régime ne parvenait plus à surmonter. L'année 1989, marquée par une conjonction d'événements externes, les uns plus favorables que les autres, permit alors à la société hongroise de résoudre la crise du régime communiste en mettant fin à celui-ci.

Le réveil de la société hongroise

Après une longue léthargie due à la défaite de 1956, c'est au cours des années soixante-dix que la société hongroise en est venue à se réactiver. En 1968, seule une poignée d'intellectuels osa élever la voix contre l'invasion de la Tchécoslovaquie voisine. Mais quelques années plus tard, encouragée sans doute par une relative tolérance des autorités, la création intellectuelle a pris ses distances avec l'idéologie officielle. Dans la production littéraire et artistique comme dans les publications touchant à l'histoire ou aux sciences sociales, le choix des thèmes devenait plus libre de même que la manière dont on les traitait : le parler marxiste-léniniste a perdu son monopole (tout en restant prédominant). Les décennies qui séparent 1968 de la crise finale n'ont, certes, pas été exemptes de répressions ni d'intimidations envers les rebelles mais après 1975, année où une tentative maladroite a été faite pour instituer le procès d'un livre-reportage critique sur la condition ouvrière (Salaire aux pièces, de Miklos Haraszti), aucun intellectuel n'a été mis en prison. C'est d'autant plus remarquable que la décennie et demie suivante a vu naître en Hongrie – à Budapest surtout – le samizdat organisé et de plus en plus « politique ». Le public de cette nouvelle littérature oppositionnelle était, certes, restreint, de même que le nombre encore plus limité de ceux qui risquaient leur emploi pour y participer activement (celui qui publiait dans le samizdat – ou qui signait une pétition – perdait vite son poste d'enseignant, de journaliste ou de chercheur) ; le petit monde du samizdat n'en a pas moins apporté une révolution : la fin du contrôle absolu exercé par le pouvoir sur l'opinion publique.

Loin de la capitale, un autre segment de la société hongroise commençait à donner des signes d'impatience : celui des patriotes frustrés. Dans les années soixante, en effet, le rétablissement de la liberté de circulation entre les États communistes avait permis à des centaines de milliers de Hongrois de découvrir leurs parents ethniques – souvent leurs parents au sens littéral – vivant au-delà des frontières, sous administration roumaine, yougoslave ou tchécoslovaque. (L'U.R.S.S. elle-même, où vivaient pourtant d'autres Hongrois détachés de la mère patrie en 1919, puis en 1944, est restée fermée jusqu'à la fin.) Ces retrouvailles, que les autorités roumaines ont tout fait pour rendre pénibles, ont fait naître du côté hongrois des sentiments d'identité blessée et de nostalgie, début d'un éveil nationaliste. C'est là que le courant national-populiste, groupé autour de l'illustre Gyula Illyés, poète et tribun, a trouvé son public naturel en développant un discours qui, littéraire et symbolique au départ, a pris des couleurs de plus en plus sociales et politiques. Vers le milieu des années quatre-vingt, dans le commun refus du communisme déclinant, un rapprochement se dessine entre les deux milieux : « démocrates » (formés par le samizdat) et « nationaux » (issus des mouvements de solidarité ethnique avec les minorités hongroises au-delà des frontières). Mais la mouvance nationale-populiste rencontre aussi un écho du côté du parti dirigeant qui, précisément en ces années, se trouve confronté à une crise d'insuccès politique et économique.

Cette crise a en effet réactivé au sein du parti dirigeant le P.S.O.H. (Parti socialiste ouvrier hongrois) les éléments mécontents dont les uns (Rezsö Nyers) préconisaient des réformes économiques hardies, les autres (Mátyás Szürös) s'opposaient à la tiédeur nationale de la ligne officielle, la contestation la plus générale venant d'un autre ami des « populistes » (Imre Pozsgay), considéré pendant un moment comme « le Gorbatchev hongrois ». Dès 1987, la crise du système – et d'abord, de la situation économique du pays – est devenue si aiguë qu'en juillet János Kádár dut se résigner à partager son pouvoir en nommant un nouveau chef de gouvernement en la personne du dynamique et ambitieux Károly Grósz. Mais les mécontents n'ont pas désarmé et, au début de 1988, le désarroi est devenu tel que la direction du P.S.O.H. s'est vue contrainte d'annoncer un « nouveau départ » en convoquant une « conférence extraordinaire » du parti. Réunie en mai 1988, et dotée des attributs d'un « congrès », cette conférence s'est débarrassée de János Kádár (en le reléguant à un rôle purement honorifique) et a renouvelé de fond en comble les organes dirigeants du parti. Élu secrétaire général à la place de Kádár, le conservateur prudent Károly Grósz dut faire place dans le bureau politique comme dans le gouvernement aux réformateurs Rezsö Nyers et Imre Pozsgay. La nouvelle équipe s'est prononcée en faveur d'une réforme « radicale » tant en matière économique que pour les méthodes d'exercice du pouvoir. Elle a reconnu que la méthode léniniste était à revoir et que le temps était mûr pour « un pluralisme socialiste ». Le pays comprit qu'on allait vers des mutations majeures.

La transition vers la démocratie

Déjà, la fin de l'année 1988 connaîtra un infléchissement de la pratique législative (élargissement du rôle du Parlement) en dépit des tentatives du pouvoir visant à imposer des limites au débat public. Profitant des hésitations des différentes instances gouvernementales, la presse commence à s'émanciper et des mouvements indépendants entrent en scène. Avec la complicité du ministre de la Justice, un communiste libéral, la séparation de l'État et du « parti », une loi fort généreuse sur le droit d'association et même le multipartisme vont être arrachés par l'opinion publique ou, plus exactement, lui être offerts en cadeau. L'idée d'une économie mixte est substituée au socialisme étatique, et le gouvernement accepte en principe que de vastes secteurs de l'industrie soient privatisés avec ou sans participation étrangère. Le 23 novembre, le chef du parti, Grósz, cède son poste de Premier ministre au jeune économiste Miklós Németh qui, tout en venant du sérail, va bientôt s'en détacher ostensiblement.

Une deuxième étape commence en mars 1989, durant laquelle les deux principaux courants de l'opposition (le Forum démocratique, de tendance nationale-populiste, et l'Alliance des démocrates libres, de tendance sociale-libérale) se transforment en partis et où les mouvements d'opposition, une petite dizaine au total, se liguent sous la forme d'une conférence permanente appelée Table ronde de l'opposition. Ces mouvements, qui jusque-là avaient affronté le pouvoir en ordre dispersé, vont désormais agir de façon concertée. En avril 1989, un dialogue s'établit entre l'opposition et le pouvoir sous la forme de commissions (dites « triangulaires » mais en réalité paritaires) dans lesquelles vont être négociées les dispositions légales nécessaires à la transition, dont une loi électorale instituant le pluripartisme et la refonte totale de la Constitution. Dans un premier temps, le pouvoir refuse de concéder l'essentiel et voudrait limiter les changements pour les maintenir dans le cadre d'un « socialisme démocratisé ». Surviennent alors quelques événements dans le pays et au-delà des frontières, qui minent la résistance d'un pouvoir déjà fortement divisé. Ce sont : l'impact symbolique des obsèques solennelles des martyrs de 1956 (16 juin) ; cinq ou six élections partielles, toutes perdues par les candidats du pouvoir (juill. 1989) ; enfin, en Pologne, la défaite électorale du Parti communiste permettant à l'opposition d'arriver au gouvernement (juin-septembre).

Sous l'effet de ces avertissements et du désarroi provoqué par la réhabilitation de 1956 (le 16 juin a été vécu par le pays comme l'enterrement du communisme), le pouvoir décide de lâcher du lest dans la négociation avec l'opposition. Au terme de laborieuses tractations, un accord est signé en septembre qui porte sur les principes et les institutions d'une nouvelle république non socialiste dans laquelle le P.C. sera dépouillé de tous ses privilèges pour n'être qu'un parti politique parmi d'autres. C'est aussi la fin dramatique de l'unité des oppositions : les démocrates libres du SzDSz (Szabad Demokratàk Szövetsége) suivis notamment par les jeunes démocrates (FiDeSz) refusent de signer l'accord auquel ils reprochent de laisser intactes la puissance organisationnelle et la force paramilitaire du P.C. et, surtout, d'avoir concédé une première élection présidentielle au suffrage universel qui pourrait porter à la victoire le ministre Imre Pozsgay, chef de file des communistes réformateurs et unique candidat largement connu. Se voyant accusé de complicité avec le pouvoir, le Forum démocratique rompt avec les démocrates libres qu'il va désormais traiter en adversaires.

Une troisième et dernière étape de la transition politique débute avec la rentrée parlementaire de l'automne de 1989, elle ira jusqu'aux élections législatives de mars-avril 1990. C'est l'heure du Premier ministre Miklós Németh qui, non sans adresse, réussit à faire adopter par le Parlement sortant – une assemblée élue en 1985 sous le règne du parti unique – toutes les lois fondamentales élaborées autour de la table de négociation entre pouvoir et opposition. Si modifications il y a, elles vont plutôt dans le sens des « radicaux ». C'est ainsi que les milices ouvrières seront abolies et les cellules du P.C. interdites sur les lieux de travail. (Cette dernière mesure contredit la volonté du bureau politique du P.C. dont Németh est pourtant membre.) La nouvelle République – non « populaire » mais démocratique à l'occidentale – est proclamée le 23 octobre 1989, trente-troisième anniversaire, jour pour jour, du soulèvement populaire de 1956. Comme prévu, Imre Pozsgay brigue la présidence mais, ô surprise ! cette première élection au suffrage universel n'aura pas lieu. C'est que les démocrates libres, toujours épaulés par leurs jeunes alliés, ont demandé un référendum populaire sur ce sujet ainsi que sur quelques autres restés en suspens dans l'accord de septembre. Leur pétition, qui propose notamment que l'élection présidentielle soit reportée à une date postérieure aux législatives, recueille suffisamment de signatures pour que les autorités soient tenues de consulter le peuple par référendum. Le 26 novembre, une majorité d'électeurs se range du côté des pétitionnaires (encore que cette majorité soit des plus faibles en ce qui concerne le report de l'élection présidentielle). Les chances du candidat Pozsgay sont compromises, mais le Forum démocratique lui-même se trouve en mauvaise posture dès lors qu'il a préconisé l'abstention.

Cependant, la plus grande surprise de cette fin d'année est la disparition du Parti communiste. Au début de l'automne, ses dirigeants voulaient faire un pas de plus sur la voie de la rupture avec le léninisme ; ils ont donc convoqué un Congrès extraordinaire dont les délégués, d'abord très divisés, ont fini par se décider pour la création d'un nouveau parti appelé Parti socialiste hongrois (P.S.H.). Ce nouveau parti s'est donné pour dirigeants la crème des anciens réformateurs et se déclare non communiste. Exit Grósz et, avec lui, toute la bande des fidèles de Kádár qui vont bientôt reconstituer l'ancien parti sous son sigle « ouvrier » : P.S.O.H. (le parti des communistes hongrois s'était appelé Parti communiste hongrois de 1944 à 1948 ; Parti des travailleurs hongrois de 1948 à 1956 ; enfin, Parti socialiste ouvrier hongrois [P.S.O.H.] à partir de novembre 1956). Mais, à la stupéfaction générale, le P.S.H. n'attire que quelques dizaines de milliers d'adhérents sur les sept cent mille dont le P.S.O.H. disposait encore avant le Congrès extraordinaire d'octobre 1989. La débandade est telle que même les ministres du gouvernement en exercice – pratiquement tous des anciens du Parti communiste, c'est-à-dire du P.S.O.H. – hésitent à se déclarer membres du nouveau parti. C'est donc vraiment la fin d'un monde, celui du « parti dirigeant », c'est-à-dire d'un pouvoir omniprésent et intégral se situant en amont des lois, au-dessus du commun des mortels... Le Premier ministre, qui comprend que le néant du P.C. lui retire sa légitimité, résout son problème en se prévalant de la confiance du Parlement. Certes, nul n'est dupe de cet artifice (les élus faits députés par l'ancien régime sont-ils encore « légitimes » ?), mais si grande est la volonté de sortir du communisme pacifiquement et en toute légalité que le gouvernement reste toléré, voire obéi jusqu'à la fin.

Les élections de 1990 et la formation d'un nouveau gouvernement

Dans l'euphorie de la liberté retrouvée, des dizaines de « partis » politiques ont vu le jour, faisant craindre une surabondance pour les élections fixées finalement – afin de laisser à tous ces nouveaux venus le temps de s'organiser – pour le début du printemps de 1990. La loi électorale, négociée durant l'été de 1989 et approuvée par le Parlement sortant, a permis d'éviter cette pléthore qui aurait entraîné l'impossibilité de gouverner. Grâce aux conditions posées par la loi aux candidatures, douze mouvements politiques seulement sont parvenus à constituer des listes nationales – et quelques rares autres, des listes départementales – admises au scrutin proportionnel, les indépendants pouvant toutefois concurrencer les candidats des partis dans les cent soixante-seize circonscriptions uninominales où le vote comportait (pouvait comporter) deux tours à la française. En fin de compte, les six plus grands partis ont récolté non seulement les deux cent dix sièges répartis à la proportionnelle – dont quatre-vingt-dix à l'échelle nationale et le reste dans les départements –, mais aussi la grande majorité des sièges individuels (165 sur 176).

Les élections législatives ont eu lieu le 25 mars et le 8 avril 1990. La participation a été relativement faible dès le premier tour (65 p. 100 seulement des inscrits se sont rendus aux urnes) et plus encore au second tour qui, faute de vainqueur au premier, a été nécessaire dans cent soixante et onze circonscriptions sur cent soixante-seize. Sur les douze partis nationalement présents, six seulement ont passé la barre des 4 p. 100, minimum requis pour accéder à la répartition proportionnelle des sièges. Les six partis éliminés comprenaient notamment le P.S.O.H. maintenu (3,7 p. 100) et le Parti social-démocrate (3,6 p. 100), un vieux parti historique n'ayant pas réussi à se renouveler. Les six vainqueurs émergeant du premier tour se trouvaient placés devant l'obligation de se coaliser pour le second tour. Deux coalitions ont alors vu le jour : celle des partis nationaux et chrétiens-démocrates et celle des mouvements modernistes-libéraux, la première regroupant autour du Forum démocratique (M.D.F.) un parti agrarien et un parti catholique (le P.P.P. et le K.D.N.P.), la seconde réunissant l'Alliance des démocrates libres (SzDSz) et celle des jeunes démocrates (FiDeSz). Seul, l'héritier de l'ex-P.C., le Parti socialiste (P.S.H.), ne pouvait compter sur aucun allié. Aux yeux de l'opinion, il symbolisait le passé plutôt que la volonté réformatrice. Dans les deux autres groupements, le Forum se présentait comme « la force tranquille » (slogan emprunté à la France) du changement dans la modération, le SzDSz comme l'avant-garde résolue d'un changement radical. Le fait que, selon les critères européens, ce dernier puisse être classé au « centre gauche » alors que ses compétiteurs nationaux-chrétiens se situent au « centre droit » a laissé l'opinion plutôt indifférente. Tous les partis avaient lutté pour gagner les faveurs du « petit peuple » mais, d'une manière générale, celui-ci est resté le grand absent de ces élections qui passionnaient en revanche les « élites » du pays, et surtout les gens diplômés.

Le M.D.F. apparaît donc comme le grand vainqueur des premières élections générales de la Hongrie démocratique ; avec ses deux alliés (P.P.P. et K.D.N.P.), il a acquis 59 p. 100 des sièges au Parlement, 29 p. 100 des mandats revenant aux libéraux-modernistes (SzDSz et FiDeSz) et moins de 10 p. 100 aux socialistes. Une grande coalition de tous les partis non socialistes se révélant irréalisable pour des raisons psychologiques, le gouvernement fut donc formé par la coalition gagnante, avec le président du M.D.F., József Antall, comme Premier ministre. Juriste et historien, de sensibilité chrétienne-démocrate, J. Antall (décédé en décembre 1993) a donné à son parti une très nette orientation pro-européenne. Toutefois, pour que certaines lois puissent être votées et que le Parlement puisse normalement travailler, un « pacte de bonne conduite » s'est avéré nécessaire entre la coalition gouvernementale et l'opposition libérale. Grâce à cet accord, l'élection du président de la République, définitivement réservée au Parlement, a porté à la tête du pays un membre éminent du SzDSz, le juriste et écrivain Árpád Göncz.

Arpád Göncz

Arpád Göncz

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Aussi populaire dans son pays que Václav Havel en République tchèque, l’ancien président hongrois Arpád Göncz salue la foule à Budapest, le 10 février 2012, le jour de ses quatre-vingt-dix ans. 

Crédits : L. Balogh/ Reuters/ Corbis

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Les élections législatives ont fait apparaître une dominante nationale-populiste et démocrate-chrétienne. Mais, six mois plus tard, ce résultat devait être infirmé par les premières élections locales que la Hongrie ait connues sous le régime démocratique. Ces élections ont permis au courant libéral, le SzDSz, secondé par le FiDeSz, de conquérir la municipalité de la capitale ; ces deux partis se sont aussi assuré le contrôle de la grande majorité des autres communes de plus de dix mille habitants, à l'issue, il est vrai, d'une élection que la majeure partie de la population avait boudée.

La transition politique de la Hongrie a donc eu un caractère progressif, négocié, sans heurt et presque consensuel que le contexte international n'explique que partiellement. Elle a été rendue possible par l'implosion du P.C. local et favorisée par le laxisme de l'empire soviétique déjà proche de sa fin. Mais la direction en avait été tracée par la ferme volonté des Hongrois de recouvrer leur indépendance et de regagner la voie d'une démocratie moderne, libérale et européenne.

—  Pierre KENDE

Du postcommunisme à l'intégration euro-atlantique

Les transformations systémiques que va connaître la Hongrie jusqu'à son entrée dans l'O.T.A.N. le 12 mars 1999, puis dans l'Union européenne le 1er mai 2004, sont à l'image de sa sortie du communisme : progressives, graduelles, bref, parfaitement maîtrisées par une classe politique rompue au compromis et une société dont la relative placidité, mais aussi la morosité, s'expliquent pour beaucoup par les souffrances du passé. Il n'y a pas d'autre révolution pour les Hongrois que celle de 1956, une révolution violemment réprimée qui, dans la conscience nationale, symbolise les débuts de la rupture « mentale » avec le communisme. La sortie de ce système, en Hongrie, a été un processus linéaire, arrivé comme à maturité à la veille de la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 ; la période 1990-2004 s'inscrit dans une dynamique identique, l'adhésion aux structures euro-atlantiques apparaissant, somme toute, comme l'aboutissement logique d'une entrée dans la « normalité » de la démocratie parlementaire et de l'économie de marché.

Pourtant, derrière cette linéarité due en grande partie à une trajectoire économique indéniablement moins tourmentée que dans les pays voisins, la classe politique et la société connaissent des tensions qui, sans aboutir jamais à des situations d'instabilité, révèlent un état de violence contenue, parfois inquiétant. D'abord, les interrogations récurrentes, d'une part, sur l'identité d'une nation magyare toujours traumatisée par les conséquences du traité de Trianon (1920), et, d'autre part, sur le degré de compromission de ses élites durant la période communiste ; ensuite, les dérives populistes d'une partie de la classe politique ; enfin, la crispation du débat public sur la question du sort des minorités magyares vivant à l'extérieur des frontières amènent à examiner l'évolution de ce pays avec une certaine circonspection.

Outre la rapide polarisation du jeu politique autour de quelques formations clés et le caractère souvent jugé exemplaire des transformations économiques facilitées par une large et précoce ouverture aux capitaux étrangers, les dirigeants hongrois successifs s'emploient, à partir de 1990, à relever un double défi. La Hongrie veut intégrer aussi rapidement que possible l'O.T.A.N. et l'U.E., et entretenir avec les pays voisins où résident d'importantes minorités magyares (1 434 377 personnes en Roumanie en 2001, soit 6,6 p. 100 de la population ; 520 528 en Slovaquie en 2002, soit 9,7 p. 100 ; 345 376 en Serbie en 1995 dont 95 p. 100 sont installées dans la province de Voïvodine) les relations bilatérales les meilleures possibles, du moins les plus profitables aux communautés en question. Tel fut, dans les premières années de la Hongrie postcommuniste, le fil conducteur de la politique extérieure ; cependant, la nouvelle donne créée par l'intégration européenne amène peu à peu certains repositionnements au regard de cette question éminemment sensible des minorités magyares.

Un jeu politique bien rodé

L'issue des différentes élections législatives intervenues depuis 1989 illustre la rapidité avec laquelle la Hongrie est entrée dans le jeu de l'alternance démocratique propre aux régimes parlementaires occidentaux. Le pouvoir exécutif a ainsi changé régulièrement de majorité. Le pays a tout d'abord connu, avec le gouvernement de József Antall (1990-1993), leader du Forum démocratique (M.D.F.), une majorité de centre droit de sensibilité conservatrice. Le jeu politique s'est déroulé entre cette majorité parlementaire et une opposition libérale de centre gauche composée de l'Alliance des démocrates libres (SzDSz) et de l'Alliance des jeunes démocrates-Parti civique hongrois (FiDeSz), opposition soutenue, selon les circonstances, par les réformistes du Parti socialiste hongrois (ex-communiste, MSzP). À la droite de cet échiquier politique, les forces conservatrices du Parti des petits propriétaires (FKgP, très influent durant l'entre-deux-guerres) et du Parti populaire chrétien-démocrate encore appelé Parti catholique (K.D.N.P.) ont joué le rôle de forces d'appoint pour le M.D.F., qui s'est trouvé aux prises, en son sein, avec une fraction nationaliste radicale animée par Istvan Csurka ; celui-ci, exclu en 1993 du M.D.F., a fondé le Parti de la justice et de la vie qui parviendra à remporter quatorze sièges au Parlement aux élections de 1998.

Le Parti socialiste hongrois, acteur central de la transition

Le passage à l'économie de marché se révélant, dans tous les pays ex-communistes, beaucoup plus long et plus pénible que prévu, la Hongrie a connu une récession économique sévère durant quatre années qui a abouti, le pessimisme naturel des Hongrois aidant, à une sorte de rejet, en 1993, de l'espérance démocratique de la révolution de 1989. Le gouvernement Antall a en outre commis l'erreur de vouloir exercer un contrôle excessif sur la radio et la télévision, tout comme certains de ses successeurs, malgré les protestations que cette mainmise par le pouvoir suscitera à plusieurs reprises. En 1994, le Parti socialiste hongrois effectue un retour en force. S'appuyant sur une majorité sociale-démocrate, le gouvernement de Gyula Horn (1994-1998) s'emploie alors à mettre en œuvre plusieurs réformes économiques décisives, remportant, dans l'accélération des privatisations, de notables succès.

Ainsi, ce qui, pour certains observateurs, constitue un des paradoxes de la vie politique hongroise sera tout simplement attribué par d'autres au pragmatisme et à l'esprit d'ouverture de ses élites. Pionnière dans la lutte contre le communisme, la Hongrie présente la caractéristique de posséder un Parti socialiste disposant dans la population d'une assise électorale constante, évaluée à environ 30 p. 100 des votants. Mais, bien que bénéficiant, en 1994, d'une majorité confortable, celui-ci fait le choix de gouverner avec les libéraux de l'Alliance des démocrates libres. Le caractère de plus en plus bipolaire de la vie politique trouve une nouvelle illustration dans le résultat des élections législatives de 1998 avec la constitution, à nouveau, d'une coalition libérale, triangulaire cette fois, de centre droit mâtiné de populisme, regroupant les libéraux du FiDeSz-M.P.P. au côté des conservateurs du M.D.F. et du FKgP, les trois formations ayant pour seul point commun leur opposition aux socialistes. Les négociations d'adhésion avec l'U.E. ayant été ouvertes en mars 1998, le gouvernement de l'énergique Viktor Orbán (FiDeSz-M.P.P.) est cependant obligé de faire preuve de pragmatisme, les voix du MSzP lui étant nécessaires lors du vote des lois liées à la reprise de l'acquis communautaire qui exigent les trois quarts des suffrages du Parlement pour être adoptées.

En 2002, à l'issue des législatives des 7 et 21 avril qui se caractérisent cette fois par un taux de participation record (73 p. 100), le tandem formé du MSzP et de la force d'appoint que constitue le SzDSz gagne à nouveau les élections avec une courte avance et revient donc à la tête du pays. Après avoir consolidé son assise en remportant les élections locales organisées dans la foulée (octobre) – le candidat du SzDSz, Gabor Demszky, obtenant pour la quatrième fois la mairie de Budapest –, le gouvernement de Péter Medgyessy (MSzP) s'emploie à accélérer les réformes dans les domaines de la défense, de l'administration publique et dans deux secteurs socialement sensibles : l'éducation et la santé.

Les sirènes du populisme

Affaibli par la révélation qu'il avait travaillé pour les services secrets communistes entre 1977 et 1982, en désaccord profond avec son ministre de l'Économie membre influent de l'Alliance des démocrates, Péter Medgyessy démissionne en août 2004, la direction du gouvernement étant alors confiée à Ferenc Gyurcsany. Le malaise lié aux divulgations concernant le passé de nombreux dirigeants s'est encore accentué avec l'ouverture, en janvier 2006, des archives historiques de Budapest ; de nombreux citoyens hongrois ont découvert l'identité de ceux qui ont rédigé, parfois sous la contrainte, des rapports individuels pour la police secrète communiste : parmi eux, des membres haut placés de la hiérarchie ecclésiastique.

Le fait que le FiDeSz ait obtenu à l'issue des élections au Parlement européen du 13 juin 2004 un nombre de sièges supérieur à celui du MSzP (soit douze contre neuf, deux allant au SzDSz et un au M.D.F.) illustre aussi cet affaiblissement passager des socialistes. Ceux-ci l'emportent pour finir haut la main aux élections d'avril 2006, rompant ainsi avec la règle voulant qu'aucune majorité sortante dans un pays postcommuniste ne soit parvenue à être reconduite.

Le coude-à-coude qui s'est joué à la veille de ces élections a entériné la configuration politique bipolaire qui se dessine depuis la fin des années 1990, mettant face à face les forces conservatrices de centre droit du FiDeSz renforcées par des éléments dissidents du M.D.F. dont la présence sur la scène politique marque un certain retrait, et les « socialistes-libéraux » du MSzP. Celui-ci, après avoir procédé à la libéralisation de l'économie et avoir su attirer 40 p. 100 du total des capitaux étrangers investis dans les nouveaux États membres de l'U.E., n'est pas parvenu à enrayer le dérapage important des finances publiques qui, depuis l'adhésion à l'U.E. en 2004, pèse lourdement sur l'équilibre économique et le calendrier d'entrée dans la zone euro. Quant au SzDSz, considéré comme l'allié naturel du Parti socialiste, il connaît un net recul de son influence, moindre cependant que le FKgP, dont la revendication essentielle sur le rétablissement de la petite propriété traditionnelle conformément au cadastre en vigueur depuis 1947 est aujourd'hui dépassée.

Le recours systématique à la formule de la coalition a permis de constituer des majorités solides, donnant au gouvernement les moyens de son action au côté d'un président de la République doté, pour sa part, de pouvoirs constitutionnels limités. Jouissant d'une grande stature morale, président de l'Union des écrivains, ancien prisonnier politique sous le régime kadariste puis membre du SzDSz, Árpád Göncz, assume la magistrature suprême durant deux mandats successifs (de 1990 à 2000). Ne pouvant prétendre à un troisième mandat, il cède la fonction à Ferenc Mádl, personnage plus effacé et proche de la même formation, qui est élu au suffrage indirect à la majorité simple le 6 juin 2000. En juin 2005, l'élection présidentielle aboutit à la victoire du candidat des partis de l'opposition conservatrice, László Sólyom, car le SzDSz, souhaitant un président « au-dessus des partis », a décidé de s'abstenir pour ce scrutin au motif que ses membres voyaient dans la candidate du MSzP, Katalin Szili, une « femme d'appareil ».

Tous les hommes politiques souscrivent au libéralisme économique, et la seule différence entre eux est la référence plus ou moins appuyée aux valeurs morales et chrétiennes. En outre, les méfaits sociaux de la transition économique ont conduit certains leaders (surtout ceux du FiDeZS avec le cas emblématique de Viktor Orbán) à s'appuyer sur les dividendes du populisme. De même, l'écho qu'ont rencontré les mots d'ordre enflammés de l'écrivain Istvan Csurka mais surtout les agissements, souvent impunis, de groupuscules d'extrême droite ouvertement antisémites, xénophobes et fascistes, dont la minorité rom, forte de huit cent mille personnes, est la première victime, ne doivent pas être sous-estimés.

Une nécessaire politique de rigueur

Cependant, en avril 2006, pour la première fois depuis 1989, la coalition socialiste-libérale au pouvoir est reconduite. Elle est chahutée dès septembre, quand la chaîne de radio nationale révèle que Ferenc Gyurcsany avait caché, lors de sa campagne précédant les élections législatives d’avril, qu’il comptait mettre en œuvre un plan d’austérité dès le lendemain du scrutin. Devant l’ampleur des manifestations, il présente ses excuses aux Hongrois. En outre, le 1er octobre, le principal parti d’opposition de droite, le FiDeSz, remporte les élections locales, qu’il voulait transformer en référendum sur le gouvernement, allant même jusqu’à demander à ses partisans de poursuivre leur mobilisation jusqu’à la démission du Premier ministre ; celui-ci obtient la confiance du Parlement.

Le 9 mars 2008, lors d’un référendum organisé à l’initiative de l’opposition de droite, le gouvernement subit un cuisant revers, les électeurs rejetant à 83 p. 100 les réformes destinées à équilibrer les finances publiques en vue de l’entrée de la Hongrie dans la zone euro prévue pour 2012-2013. Celles-ci visaient notamment la privatisation partielle des secteurs de la santé et de l’éducation. La conséquence en est le limogeage de la ministre de la Santé, membre du Parti libéral SzDSz ; les autres ministres de cette formation quittent alors le gouvernement, laissant les socialistes, minoritaires, gouverner seuls.

Après avoir été contraint, en octobre 2008, de faire appel au F.M.I. pour éviter la faillite du pays, Ferenc Gyurcsany démissionne en mars 2009, faute de soutien parlementaire pour ses réformes impopulaires destinées à juguler l’effondrement de l’économie hongroise ébranlée par la crise mondiale. Un économiste sans étiquette, issu du monde des affaires et ministre de l’Économie sortant, Gordon Bajnai, prend le 14 avril 2009 la tête du gouvernement avec pour programme une politique d’austérité fiscale et budgétaire ; il annonce qu’il quittera son poste après les prochaines législatives du printemps de 2010.

À l’issue des élections des 11 et 25 avril 2010, le FiDeSz dispose de la majorité des deux tiers au Parlement. À noter la montée de l’extrême droite : le parti Jobbik arrive en troisième position derrière le MSzP. Viktor Orbán revient au pouvoir, promettant de créer des emplois et de relancer l’économie. Néanmoins, sa marge de manœuvre est étroite, le budget de l’État hongrois étant surveillé de près par le F.M.I. et l’Union européenne, qui lui ont porté secours en 2008. En juin, le Parlement élit le conservateur Pal Schmitt, soutenu par le FiDeSz, à la présidence de la République.

Le retour de Viktor Orbán au pouvoir est principalement marqué par une dérive autoritaire. En décembre 2010, le Parlement adopte une loi qui prévoit la création d'une Autorité nationale des médias chargée de veiller à ce qu'ils soient « équilibrés politiquement ». Cette législation est jugée liberticide par les journalistes hongrois et par l’Union européenne, dont la Hongrie prend la présidence tournante le 1er janvier 2011. La Commission européenne dénonce au cours de l’année la non-conformité de plusieurs lois hongroises (outre les médias, cela concerne les domaines judiciaire, bancaire, fiscal) avec les traités européens. Parallèlement, le Parlement adopte en avril 2011 une nouvelle Constitution, qui entre en vigueur le 1er janvier 2012. Le texte fait explicitement référence au christianisme et reprend certaines des dispositions contestées par la Commission. L’opposition dénonce un « putsch constitutionnel » et les pressions européennes se font plus précises. Le président Pal Schmitt, élu deux ans plus tôt, est contraint de démissionner en avril 2012, en raison des accusations de plagiat concernant sa thèse de doctorat. En mai, il est remplacé à la tête de l’État par János Áder, membre du FiDeSz. Le pouvoir conservateur poursuit son œuvre et fait adopter, en mars 2013, un amendement à la Constitution qui restreint les prérogatives du pouvoir judiciaire, ainsi que, au cours de l’année, plusieurs lois restreignant les libertés publiques.

La récurrente question des minorités magyares

La diplomatie hongroise a cherché, de 1990 à 2002, à aplanir tous les obstacles qui pouvaient compromettre son entrée dans l'O.T.A.N. et l'U.E. Mais la poursuite de cet objectif devait impérativement se concilier avec l'autre préoccupation majeure de l'opinion publique et des dirigeants, toutes tendances confondues : celle de la défense des minorités magyares installées dans les États voisins. Ce qui, de prime abord, pourrait s'interpréter comme une diplomatie tous azimuts se décline en fait de façon tout à fait délibérée à différents niveaux (européen, régional, bilatéral), chaque niveau visant à renforcer l'autre et réciproquement.

D'une diplomatie de bon voisinage...

Les Hongrois se sont employés à faire la preuve que des tensions bilatérales, une fois inscrites dans une problématique plus large (régionale et/ou européenne), peuvent être sinon résolues, du moins désamorcées.

Pays de petite taille, la Hongrie a tenu à s'imposer au sein de différents regroupements régionaux. Dès 1992, s'appuyant pour cela sur le groupe de Visegrad, constitué en février 1991 avec la Pologne et la Tchécoslovaquie, elle a plaidé auprès de la C.E.E. en faveur d'une approche régionale de l'intégration, estimant qu'« il était important d'entretenir et de développer un sentiment de solidarité régionale, à même d'obliger Bruxelles à ne pas considérer la Hongrie et la région comme l'arrière-cour de l'Europe ».

Par-delà le renforcement de la coopération au niveau de l'Europe centrale stricto sensu, Budapest a milité pour l'élargissement de l'Initiative centre-européenne pour laquelle elle fut, dans le cadre de la quadrangulaire de novembre 1989, une des pionnières. Ce quatuor, qui, à l'origine, rassemblait l'Italie, la Hongrie, l'Autriche et la Yougoslavie, demeure un instrument de coopération économique au niveau régional élargi depuis lors à d'autres pays voisins.

Se considérant « spirituellement » concernée par le sort réservé à ses différentes minorités dans les pays voisins, et par ailleurs, déterminée à ne pas céder à la tentation des revendications irrédendistes dont elle savait très bien qu'elles lui barreraient la voie vers l'U.E. et l'O.T.A.N., la Hongrie s'est efforcée de trouver les moyens diplomatiques et économiques pour « transcender » les frontières, tout en respectant leur existence. Et si, avec le gouvernement Antall, le discours officiel en faveur de la protection des minorités a pris des formes plus offensives qu'avec le gouvernement Horn sous lequel furent signés deux traités scellant une « réconciliation historique », d'une part avec la Slovaquie, d'autre part avec la Roumanie (16 septembre 1996), la démarche sur le fond demeura identique. Moyennant, de la part de Budapest, une reconnaissance explicite du caractère intangible du tracé des frontières, ces pays s'engageaient à octroyer aux minorités le bénéfice de droits individuels et de droits collectifs, ce que, selon les autorités hongroises, seule l'Ukraine a accordé sans mauvaise grâce. Le traité de 1993 entre ces deux pays est de ce point de vue considéré comme exemplaire, alors que celui qui fut signé avec Bratislava le 19 mars 1995, et que le Parlement slovaque a mis plus d'un an à ratifier, est plus timide à l'égard du principe de « l'autonomie locale » revendiquée par la partie hongroise. Les relations entre les deux pays se sont compliquées à plusieurs reprises avec les modalités de gestion du barrage frontalier de Gabcikovo-Nagymaros, qui a nécessité deux arbitrages de la Cour internationale de justice de La Haye.

La création d'eurorégions et le développement de la coopération transfrontalière, autant de concepts et d'instruments de rapprochement chers à Bruxelles, ont été largement utilisés par Budapest pour dépasser les contraintes de la géographie des frontières et des ordres étatiques. Le concept d'eurorégions a aussi permis d'impliquer la Slovaquie et la Roumanie dans la politique européenne de voisinage, alors que ces pays ont été tenus, jusqu'en 1999, à l'écart des négociations bilatérales d'adhésion à l'U.E. comme, par ailleurs, l'Ukraine.

... à une approche plus démagogique

La volonté hongroise d'entrer dans l'O.T.A.N. sans nuire aux intérêts des compatriotes installés par-delà les frontières a été mise à rude épreuve lors des guerres yougoslaves. En mars 1999, le conflit du Kosovo et l'intervention aérienne de l'O.T.A.N. ont amené la Hongrie, sitôt entrée dans l'Alliance atlantique, à occuper une place géostratégique de premier plan, elle qui, durant la guerre de Bosnie, s'était employée à conserver un profil bas à l'égard du régime de Milošević par peur de représailles à l'encontre de la minorité magyare de Voïvodine. Cet alignement sans réserve sur l'O.T.A.N., et surtout sur les États-Unis, s'illustre lors de l'intervention américano-britannique en Irak, en mars 2003, avec l'envoi d'un bataillon de trois cents soldats hongrois.

Ces engagements militaires sont venus à point nommé rappeler aux Hongrois que l'ambition d'intégrer l'O.T.A.N. et l'U.E. avait non seulement un coût économique et financier mais également des contreparties politiques, qui ont suscité quelques réticences dans l'opinion publique hongroise. Le 16 novembre 1997, le référendum sur l'adhésion à l'O.T.A.N. ne parvint à mobiliser que 49,5 p. 100 des inscrits, le oui l'emportant toutefois à 85 p. 100. Il en ira de même du référendum du 12 avril 2003 sur l'adhésion à l'U.E., avec un taux de participation de 45,62 p. 100 et 83,8 p. 100 de oui. En décembre 2007, la Hongrie est le premier des vingt-sept États membres de l’U.E. à ratifier, par voie parlementaire (325 voix pour sur 386 députés), le traité de Lisbonne qui remplace le projet de Constitution européenne

Hongrie: signature du traité d'adhésion à l'Union européenne, 2003

Hongrie: signature du traité d'adhésion à l'Union européenne, 2003

photographie

Le 16 avril 2003, à Athènes, le Premier ministre Péter Medgyessy et le ministre des Affaires étrangères László Kovács signent le traité d'adhésion de la Hongrie à l'Union européenne, qui devient effective le 1er mai 2004. Les Hongrois s'étaient prononcés, quelques jours plus tôt,... 

Crédits : Communauté européenne, 2008

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La question des droits des minorités magyares a gagné en acuité lorsque le Premier ministre Viktor Orbán a obtenu du Parlement, le 19 juin 2001, le vote d'une loi octroyant aux membres de celles-ci qui s'installeraient dans la « mère patrie » des droits supplémentaires en matière de couverture sociale et d'emploi (loi dite du statut ou encore, dans une acception plus restrictive, des facilités). Cette forme de discrimination positive a engendré un vif débat opposant, d'une part, ceux qui voyaient d'un mauvais œil l'arrivée de ces « frères de souche » susceptibles de représenter une concurrence supplémentaire sur le marché de l'emploi et de provoquer une nouvelle fois des tensions avec les pays voisins (qui, d'ailleurs, réagirent vivement à ce texte), et, d'autre part, ceux qui considéraient que l'accueil réservé à ces « migrants » participait de l'intérêt supérieur de la nation. Adoptée par le Parlement hongrois le 19 juin 2001 et entrée en vigueur le 1er janvier 2002, la loi dut être amendée le 23 juin 2003 à la demande pressante des États voisins et de l'U.E., parce que de telles dispositions législatives contrevenaient aux dispositions communautaires.

Dès le retour du FiDeSz au pouvoir, en mai 2010, le Parlement hongrois adopte une loi permettant aux Magyars résidant dans les pays voisins qui étaient sous la domination de Budapest jusqu’au traité de Trianon (juin 1920), soit environ 3,5 millions de personnes, de demander un passeport hongrois sans résider dans le pays à condition qu’ils aient « des ancêtres hongrois » et parlent le hongrois. Ce dispositif concerne cinq cent mille citoyens slovaques, soit un dixième de la population ; Bratislava décide de priver de la nationalité slovaque tout ressortissant qui prendrait celle d’un autre État.

Une intégration réussie malgré une laborieuse entrée dans la zone euro

Rares sont les analyses scientifiques à ne pas avoir encensé l'évolution économique de la Hongrie depuis les années 1990. Déjà ouvertement entamée avant même le changement de régime politique avec, en 1987, l'abolition d'une structure bancaire monolithique et l'adoption d'un système bancaire à deux niveaux (Banque centrale et banques commerciales) puis, en 1988, les débuts de la transformation des entreprises d'État en sociétés anonymes et la refonte du système fiscal, la transition économique hongroise passait, dès 1999, pour achevée, et la croissance pour consolidée. Pour cela, il aura fallu la ténacité, voire l'audace des gouvernements successifs, à commencer par celui de Gyula Horn. Ce dernier a mené à bien un programme d'austérité, le « plan Bokros » (du nom du ministre de l'Économie et des Finances de l'époque), dont la Hongrie recueille pleinement les fruits à partir de 1997, la croissance économique s'élevant, à cette date, à 4,4 p. 100. Dès 1991, les investisseurs étrangers avaient fait de la Hongrie un de leurs principaux terrains d'élection à l'Est. Par ailleurs, la signature d'un accord d'association avec l'U.E., en décembre 1993, a eu pour effet d'orienter davantage les échanges extérieurs vers cette dernière. La Hongrie a recueilli, en quinze ans, plus du tiers des investissements directs reçus par les quinze pays de l'Europe centrale et orientale (soit un ratio de 3 719 dollars/hab. sur la période 1989-2004, à comparer aux ratios de 4 045 en République tchèque et de 1 500 en Pologne). Pour s'être dirigés vers des branches productives, outre le secteur tertiaire, ces investissements ont permis l'émergence de nouvelles spécialisations dans le commerce intrabranches avec certains pays de l'U.E. (Allemagne, Autriche, France et Royaume-Uni), rendant la Hongrie fortement compétitive dans les domaines de l'industrie mécanique, de la construction électrique, de l'informatique, des télécommunications et, plus généralement, des biens d'équipement. Cette prédominance du capital étranger, notamment dans le secteur agroalimentaire, a pu susciter quelques grincements de dents dans l'opinion publique, cette situation aboutissant parfois à recréer des monopoles de fait. De même, la vente de terres aux étrangers a fait l'objet d'âpres discussions lors des négociations d'adhésion à l'U.E.

L'afflux de capitaux étrangers a encouragé la Banque centrale hongroise à accepter pleinement, le 1er janvier 1996, les conditions du F.M.I en matière derégime de change et de maîtrise de l'inflation, satisfaisant aussi aux critères de l'Organisation de coopération et de développement économiques (O.C.D.E.), dont la Hongrie est devenue membre le 7 mai 1996.

Parmi les principaux handicaps de l'économie hongroise figure cependant le poids de son endettement extérieur : à l'inverse de la Pologne, la Hongrie n'a pas plaidé, en 1990, pour un effacement de tout ou partie de sa dette auprès de bailleurs de fonds internationaux peu disposés à se montrer indulgents. La dette extérieure hongroise, déjà très élevée dans les années 1990, est restée durant la décennie suivante un lourd handicap pour l’économie (45 milliards d’euros en 2003). Au moment où survient la crise économique mondiale, en 2008, elle représente 103 p. 100 du P.I.B.

Avec une contribution du secteur privé dans le P.I.B. avoisinant, dès 1997, 80 p. 100, la Hongrie fut longtemps classée en tête des pays en transition, ayant de surcroît, dans le domaine de la privatisation des services publics, largement dépassé un grand nombre de pays développés. Ardents apôtres du libéralisme économique, les dirigeants hongrois, toutes couleurs politiques confondues, ont néanmoins dû nuancer leur plaidoyer quand il s'est agi de la restructuration du secteur agricole. Sensible au fait de pouvoir bénéficier, une fois membre de l'U.E., de tout ou partie des avantages de la politique agricole commune, la Hongrie a quitté, en 1998, le groupe de Cairns, pourfendeur du protectionnisme en matière agricole. En 2005, les agriculteurs hongrois n'ont pas hésité à descendre dans la rue pour réclamer le maintien des subventions à leurs productions, le gouvernement hongrois ayant quelques difficultés à honorer ses engagements budgétaires liés à l'octroi des aides directes dispensées par Bruxelles. L'ampleur des déficits jumeaux (budget et balance des transactions courantes), aggravée par une inflation persistante, a conduit la Commission européenne à engager, en 2005, à l'encontre de Budapest une procédure pour « déficit excessif » afin de contraindre la Hongrie à une plus grande rigueur financière et budgétaire. En 2006, pour enrayer ces graves déséquilibres financiers, le gouvernement socialiste-libéral de Ferenc Gyurcsany met en œuvre une politique de rigueur, afin de redresser la situation en vue de l’entrée dans la zone euro. Le déficit budgétaire est ramené de 9,6 p. 100 du P.I.B. en 2006 à 3,4 p. 100 en 2008, mais se creuse légèrement de nouveau sous l’effet de la crise mondiale. Ce plan d’austérité est très impopulaire, car il obère la consommation des ménages ; en outre, la Hongrie enregistre l’un des taux de croissance les plus faibles d’Europe centrale : 1,1 p. 100 en 2007 et – 6,3 p. 100 en 2009, avec un taux de chômage de 11,4 p. 100, un record depuis 1994.

Toutes les transformations intervenues depuis 1989 sur le plan économique ont toutefois été assorties, sur le plan social, de nombreux sacrifices pour la population, aussi rudes que dans l'ensemble de la région lors de la transition vers l'économie de marché. La hausse sensible de la criminalité et de la corruption, dont celle qui est directement imputable à la connivence de la classe politique avec les milieux d'affaires à la faveur des privatisations, la marginalisation d'un tiers de la population qui vit au-dessous du seuil de pauvreté, le désarroi engendré par la disparition de liens de solidarité notamment au sein des familles, telles furent les contreparties de cette transformation du système économique. Parvenue, en 2009, à un niveau de vie équivalent à 63 p. 100 de la moyenne communautaire, la population hongroise espère pouvoir atteindre, en une dizaine d'années, les standards de vie européens, grâce à une hausse des salaires. Ceux-ci sont en effet encore inférieurs d'un tiers aux normes européennes, alors que les Hongrois sont souvent obligés de cumuler deux, voire trois activités rémunérées pour parvenir à un niveau de vie décent. Et si le taux de suicide, un des plus élevés en Europe, renvoie à des considérations socio-culturelles, le malaise social n'en reste pas moins perceptible.

Depuis la chute du communisme, la Hongrie est parvenue à intégrer sans trop de heurts les structures euro-atlantiques. Désormais membre à part entière de l’U.E. et de l’O.T.A.N., elle n’est pas pour autant à l’abri de tensions ; d’une part, la crise mondiale a révélé la vulnérabilité de son économie ; d’autre part, le ressentiment historique engendré par le traité de Trianon, que certaines forces politiques continuent de nourrir à dessein, constitue une source possible de dérapage.

(Voir également HONGRIE, chronologie contemporaine)

—  Edith LHOMEL, Universalis

La littérature hongroise

La nostalgie d'une tradition

Si puissant que fut le royaume de Hongrie du xie au xvie siècle, depuis saint Étienne, apôtre du pays, jusqu'au règne des Turcs et des Habsbourg, on doit parler avec prudence d'une littérature médiévale, qu'elle soit en latin ou en hongrois, et l'on n'ose pas la comparer aux grandes littératures occidentales.

L'Oraison funèbre (1228), un des premiers monuments de l'ancienne langue hongroise ; quelques chroniques en latin, dont la première, celle de l'Anonyme, est l'œuvre d'un clerc ayant étudié à Paris ; un grand nombre de légendes, notamment à propos des saints et des saintes de Hongrie, comme celle du roi-chevalier saint Ladislas ou de la princesse Marguerite, fille de roi et religieuse ; beaucoup d'ouvrages d'édification, des chants religieux en latin et en hongrois (dont le plus beau, traduit du latin, une Lamentation de Marie, est en même temps le premier poème lyrique en langue hongroise), tel est l'essentiel de ce qui reste de la littérature hongroise d'avant le xve siècle. Dans cet héritage respectable et digne surtout de l'attention des érudits, à peine quelques traces modestes d'une poésie profane, épique ou lyrique. Aux confins du Moyen Âge et d'une brève Renaissance au xve siècle se détache la figure du poète-évêque Janus Pannonius qui, ayant vécu longtemps à Ferrare, fut lié aux milieux humanistes italiens. Il est, avec ses odes, ses élégies et ses épigrammes, un poète typique de la littérature néo-latine et un exilé dans son propre pays, car il gardera toujours son amour de la terre et de la culture italiennes. Jusqu'à la fin du xviiie siècle, pour se faire entendre des étrangers, les meilleurs savants hongrois, géographes, linguistes, historiens, écrivent en latin ; et si le latin ralentit l'évolution vers une littérature nationale propre, il fut néanmoins la seconde langue des lettrés, qui relia le pays à la civilisation européenne.

Au xixe siècle, les historiens de la littérature et même les écrivains romantiques ont fait des efforts émouvants pour retrouver soit les fragments, soit les preuves d'existence de chants héroïques ou d'une épopée nationale dans les chroniques du Moyen Âge et dans les vieilles ballades populaires, dont quelques-unes sont aussi belles que celles des Serbes ou des Écossais. Le résultat est mince, mais on doit cependant à ces recherches et à ces illusions la floraison tardive et considérable d'une poésie épique du xixe siècle qui puise ses sujets et ses décors dans un fonds à la fois mythique et historique, autour d'Árpád et d'Attila comme Zalán futása (La Fuite de Zalán, 1825) du poète Mihály Vörösmarty ou Buda halála (La Mort de Bude, 1864), chef-d'œuvre épique de János Arany, le maître, jusqu'à ce jour, de la poésie hongroise.

On peut également citer la légende de sainte Marguerite, transposée en un roman par Géza Gárdonyi ou chantée dans une belle élégie par le poète Endre Ady, au début du xxe siècle.

L'éclosion d'une littérature nationale

Une époque tourmentée

La littérature hongroise nationale et vraiment vivante ne prend le départ qu'au xvie siècle, l'une des périodes les plus malheureuses, mais aussi les plus intenses de la Hongrie. Les Turcs s'installent pour cent cinquante ans au milieu même du pays. De leur résidence de Vienne, les Habsbourg tiennent toute la partie ouest de la Hongrie ; ils luttent contre les Turcs aussi bien que contre les princes hongrois de Transylvanie qui, dans la mouvance turque, maintiendront pendant des siècles la conscience nationale, la langue et les traditions. En outre, ces trois Hongries sont éprouvées par les guerres de religion, entre catholiques fidèles à Vienne, luthériens et calvinistes répandus partout, mais surtout en Transylvanie, où ils sont en butte à leur tour aux sociniens et aux sabbataires.

Luttes politiques, conflits militaires incessants et polémiques religieuses pendant presque deux siècles insufflent aux écrits du temps – pamphlets, chroniques, chants historiques, œuvres satiriques, poésie lyrique – une vivacité, une ardeur combative qu'on sent encore aujourd'hui à travers leur écorce rugueuse, à travers leur langage noueux et leur logique passionnée. Si, au cours du Moyen Âge, seuls les clercs maintenaient dans les couvents une vie spirituelle, limitée, certes, et unilatérale, l'attachement au sol natal et à la foi héritée ou librement choisie mobilisa ensuite toutes les couches de la population, les nobles et les serfs aussi bien que les soldats et les missionnaires. Le type dominant de ces siècles ne sera plus le clerc anonyme, mais le savant itinérant : d'abord humaniste érasmien au xvie siècle, puis théologien protestant ou catholique, traducteur, imprimeur, philosophe ou pédagogue qui fréquente les grandes universités de l'Europe et rentre ensuite au pays, dans son école ou son presbytère, pour répandre ses connaissances bien que, faute de champ d'action ou de circonstances favorables, il réside souvent en exil, pour mieux s'instruire et aussi garder plus pure sa nostalgie du pays natal. On doit à ce milieu la première traduction complète de la Bible (1590), encore aujourd'hui l'une des sources du langage poétique hongrois, et une version des Psaumes sur le modèle du texte de Théodore de Bèze et de la musique de Claude Goudimel, toujours utilisée dans les temples protestants de Hongrie. L'un des psaumes, traduit au xvie siècle, sera connu dans le monde entier grâce au Psalmus Hungaricus du compositeur Zoltán Kodály.

Les chants pieux et les chansons militaires, les contacts réitérés avec l'Orient et l'Occident vont féconder l'imagination du premier poète lyrique, Bálint Balassi (1554-1594). Soldat, aventurier et patriote, nature violente, amoureux des femmes, de la nature, il chante comme Ronsard, mais en plus sauvage, ses maîtresses et ses remords religieux, avec des images fraîches ou savantes, en des strophes recherchées, toujours adaptées à quelque air connu. Il créa une école poétique et une tradition lyrique restée vivante jusqu'au début du xxe siècle.

Les chants historiques inspirés par l'action militaire furent cristallisés, en plein xviie siècle, par le comte Miklós Zrínyi (1620-1664) dans La Zrinyiade. Élève du cardinal Péter Pázmány (1570-1637) – chef de la Contre-Réforme en Hongrie et créateur par ses œuvres apologétiques de la prose littéraire hongroise –, Zrínyi, chef militaire notoire, ennemi farouche des Turcs et des Habsbourg, était aussi un fervent admirateur du Tasse et de Virgile. Il improvisa dans sa retraite hivernale cette épopée baroque en quinze chants en l'honneur de son ancêtre, mort en résistant au grand Soliman. Imprimée à Vienne en 1651, ignorée ou presque en Hongrie, La Zrinyiade fut redécouverte, publiée et même « embellie » au xixe siècle.

Des « kurucz » aux « Lettres de Turquie »

Martyr de l'indépendance nationale, par ses actes et ses écrits et surtout par sa mort mystérieuse, Miklós Zrínyi sera glorifié avant tout en Transylvanie, que son petit neveu par alliance, François II Rákóczi, défendit contre les Habsbourg. Autour de la personne de ce prince que Saint-Simon même trouva sympathique lors de leur rencontre à Versailles, une légende et une littérature s'étaient formées déjà de son vivant : la poésie mi-populaire mi-savante des kurucz (soldats croisés du prince), avec ses ballades, ses chansons et ses élégies d'exil, qui s'enracinait dans la poésie de Balassi et dont l'éclat rayonna jusqu'au xxe siècle. Le prince lui-même a écrit ses Confessions en latin, tandis que son secrétaire, Kelemen Mikes (1690-1761), composa en hongrois ses Lettres de Turquie, journal personnel, chronique en même temps de la vieillesse du prince et de la vie des exilés en Asie Mineure. Témoignage de fidélité, de nostalgie et de résignation, écrit dans le style vivant et soutenu de la conversation intime, les Lettres de Mikes connurent une audience tardive. Publiée après la mort de son auteur, en 1794, à l'époque du réveil national, cette œuvre participe à la renaissance littéraire de la Hongrie, par ce qu'elle révélait d'attachement à la langue et au sol, comme par l'attention qu'on y décelait aux courants esthétiques et spirituels de son siècle.

Le printemps du XVIIIe siècle

Si l'on entend par histoire littéraire une vie littéraire continue et consciente qui englobe les auteurs, leurs œuvres et leur public, ce n'est qu'à partir de la fin du xviiie siècle qu'existe une littérature hongroise proprement dite. Elle prend alors la mesure de ses forces et de ses limites, recueille les trésors de son passé et, s'adaptant aux exigences du temps, trouve sa place et sa mission. Au moment où la Hongrie n'est plus que le grenier à blé de l'Autriche « libératrice », où Herder prédit la fin du peuple hongrois noyé dans la mer slave ou germanique, et tandis que la reine Marie-Thérèse attire à Vienne les jeunes nobles hongrois pour les sortir de leur inculture et les plonger dans les délices d'un certain cosmopolitisme, un peuple fatigué des guerres, engourdi dans un bien-être relatif et tourné plutôt vers son passé ressuscite de son dangereux sommeil. C'est à Vienne, en effet, qu'au contact de trois grandes civilisations, la française, la germanique et l'italienne, la littérature hongroise trouve ses premiers porte-parole parmi ces jeunes nobles éblouis de tant de nouveautés spirituelles, et qu'elle crée ses premiers groupes, ses revues et ses modèles pour diffuser dans les villes et les manoirs du pays natal les appels et les œuvres, d'abord simples traductions puis, de plus en plus, créations originales.

La littérature servit à insuffler la vie à la nation, à l'élever ensuite au niveau de celles de l'Occident. Il y eut une « école française » qui imita et traduisit Montesquieu, Voltaire et Rousseau, une « école allemande » à la suite de Goethe et de Schiller, une autre attachée à Horace et à Virgile, enfin une école hongroise fidèle aux acteurs et aux mœurs d'un passé encore vivace.

Au milieu de ces novateurs dont l'œuvre déborde la littérature et qui paieront leur beau zèle par l'échafaud ou la prison s'active pendant un demi-siècle le « vieillard vénérable » de cette période, Ferenc Kazinczy (1759-1831). Poète traducteur, réformateur de la langue littéraire, épistolier et mémorialiste, il fut l'une de ces figures indispensables à la bonne marche de la vie littéraire. À la suite de ces pionniers, des auteurs de talent surgissent de partout. Sándor Kisfaludy (1772-1844), ancien garde du corps à Vienne, puis soldat sous les guerres de l'Empire et captif en Provence, lit en compagnie d'une belle Parisienne les sonnets de Pétrarque et La Nouvelle Héloïse ; rentré dans sa propriété près du lac Balaton, il tire de ses lectures et de ses aventures amoureuses un roman lyrique en stances mélodieuses, l'une des premières réussites de la nouvelle littérature, Himfy szerelmei, 1807 (Les Amours de Himfy). Son frère cadet Károly (1878-1830), tombé dans la bohème, s'établit à Pest pour y composer des pièces à l'intention de la troupe du premier théâtre de la ville. En même temps, József Katona (1791-1830) y écrit son chef-d'œuvre Bánk Bán, tragédie patriotique aux couleurs sombres et ardentes que son rythme haletant et l'âpreté du ton élèvent au-dessus des drames de cape et d'épée de l'époque. Cependant, l'auteur ne verra pas l'ascension lente et sûre de son œuvre qui, commencée vers la révolution de 1848, reste encore aujourd'hui l'un des rares chefs-d'œuvre de la scène hongroise. C'est encore en Transdanubie (l'ancienne Pannonie des Romains) qu'un hobereau de campagne, Dániel Berzsenyi (1776-1836), à force d'admirer Horace, métamorphose le sage poète latin en romantique hongrois frémissant de passions mal domptées, dont les strophes aux rythmes sévèrement classiques font songer à Hölderlin. Aux confins du pays, près de la Tisza, Ferenc Kölcsey (1790-1838) mène comme Berzsenyi une vie rustique parmi les serfs. Orateur à la Diète de Presbourg, il plaide pour les Polonais vaincus, pour l'abolition du servage, pour les victimes de la tyrannie habsbourgeoise. Mais il fut surtout un poète, dont l'inspiration noble et mélancolique puisa ses modèles tour à tour dans le préromantisme européen et dans la fraîcheur primitive des labours et des bergeries.

L'écrivain majeur de ce premier printemps semble être le poète Mihály Csokonai Vitéz (1773-1805), éternel étudiant vagabond qui parcourt le pays en quête de mécène, de gloire et d'amour et meurt de phtisie à trente-deux ans, après s'être essayé à tous les genres. Il distille une poésie simple, dure, populaire et spontanée. Il apparaît comme le précurseur de S. Petőfi, E. Ady, D. Kosztolányi.

À côté de tels poètes, la prose et le théâtre semblent ternes et plus lents à évoluer ; la poésie de cette période n'a guère vieilli, mais la prose ne s'assouplira qu'avec la génération suivante. Est-ce l'absence d'un public large et constant, du contact vivant entre les lettres et la vie ? Est-ce le manque de culture ou de tradition préalable, ou la nature du génie créateur qui porte les auteurs hongrois vers la poésie plutôt que vers la prose ? On constate déjà une prépondérance de la poésie lyrique : les créateurs sont des poètes qui excellent aussi dans l'art plus rare de la prose. Petőfi, Ady, Babits, Kosztolányi sont de brillants prosateurs, tandis que les meilleurs dépassent rarement une honnête médiocrité en poésie. Aujourd'hui encore, les poètes hongrois prévalent en nombre et souvent même en qualité par rapport aux prosateurs et aux auteurs dramatiques.

L'âge d'or romantique

L'âge d'or de la littérature hongroise fut romantique dans son inspiration, « classique » dans sa perfection et sa richesse. Tout est prêt pour la rencontre privilégiée des grandes circonstances et des grandes individualités. Grâce à quelques hommes politiques qui influencent la littérature et se laissent influencer par elle, à la générosité du romantisme européen qui libère les peuples esclaves, les auteurs et les œuvres se donnent la main, aux environs de la révolution et de la guerre d'indépendance de 1848-1849, pour introduire tout le peuple dans la littérature nationale et l'élever elle-même au niveau des grands courants européens. Les traditions littéraires les plus solides comme l'enseignement dans les écoles sont fondées désormais sur la poésie, le roman et la critique de cette époque et constituent encore aujourd'hui le cadre et le contenu de la culture littéraire en Hongrie.

Trois prospecteurs de génie

Trois poètes règnent successivement pendant plus d'un demi-siècle sur le cœur et l'esprit des lecteurs hongrois. Mihály Vörösmarty (1800-1855) est l'auteur de poèmes lyriques et épiques dont la musique et le fonds spirituel peuvent se comparer aux chants de Hugo, de Vigny, de Shelley et de Hölderlin ; son Appel (Szózat) au peuple hongrois, devenu chant national à côté de l'hymne de Kölcsey, exprime l'angoisse subite d'un visionnaire au milieu même de la marche triomphale de ces nouveaux conquérants. L'un de ses plus beaux poèmes méditatifs fut traduit en français en quatorze versions différentes : aucune d'elles cependant ne peut rivaliser avec la mélodie déchirante de ce « vieux Tzigane ».

C'est Vörösmarty qui introduit son cadet, le jeune Sándor Petőfi (1823-1849), dans la vie littéraire de Pest, devenu peu à peu le centre de la vie spirituelle hongroise. Petőfi est le poète hongrois le plus connu et le plus admiré à l'étranger, pour l'élan irrésistible de sa trop brève carrière. La fraîcheur de ses chansons, de ses poèmes descriptifs, de ses épopées satiriques, populaires et révolutionnaires a enchanté ses contemporains qui, éblouis par la fécondité et la variété de son inspiration, le célébrèrent d'autant plus qu'il mourut jeune à la fin de la guerre d'indépendance, après avoir suscité et salué la révolution. Son aîné et ami János Arany (1817-1882) s'attaqua avec lui et Vörösmarty à la traduction de Shakespeare pour le faire représenter au Théâtre national de Pest. Bien que d'origine paysanne, Arany est le plus lettré, le plus sage et le plus profond des trois ; poète épique par excellence, il écrivit quelques épopées, comme la trilogie de Toldi, jeune noble rustique, symbole du peuple, fêté pour sa force à la Cour, puis malheureux en amour et tombé en disgrâce malgré ses services, à cause de son tempérament indomptable, et qui meurt seul après s'être réconcilié avec son roi. C'est, avec János vitéz (Jean le Preux, 1845) de Petőfi, l'une des œuvres les plus populaires de la littérature hongroise. Ces premiers prospecteurs systématiques du sol poétique hongrois ont jeté la base de la grande poésie et de la culture littéraire de leur pays.

Arany introduit dans la vie littéraire Imre Madách (1823-1864), doux hobereau auteur d'un rêve immense, Az ember tragédiája (La Tragédie de l'homme, 1861), qui promène l'Adam et l'Ève de la Genèse à travers les grandes scènes de l'histoire universelle pour montrer, selon les idées de son temps, les hauts et les bas de l'existence humaine. L'influence de Goethe marque ce beau poème philosophique qui demeure joué avec succès.

Une pléiade de romanciers

À cette époque, seuls les romanciers soutiennent la comparaison avec les poètes : ils sont les véritables fondateurs du roman et de la nouvelle en Hongrie et restent encore fort lus aujourd'hui. Cette faveur persistante n'est pas tout à fait imméritée, car personne n'a surpassé, dans les lettres hongroises modernes, les conceptions grandioses, l'imagination fertile et l'invention romanesque du baron József Eötvös, de Mór Jókai et du baron Zsigmond Kemény si ce n'est Kálmán Mikszáth, successeur direct de Jókai, ou, plus récemment, Zsigmond Móricz, seule figure d'envergure européenne dans le roman hongrois du xxe siècle. Eötvös (1813-1871), admirateur fervent de René, de Volupté, de Lélia, de La Confession de Musset, a produit au moins trois romans modèles. Karthausi (Le Chartreux, 1839-1841) est une grande confession lyrique, sous le masque d'un jeune Français aux environs de la révolution de Juillet ; le second, A falu jegyzője (Le Notaire du village, 1854), peint de manière vive et cruelle la société provinciale de l'époque ; sa verve satirique s'en prend aux puissants du jour, sa pitié active va aux pauvres ; enfin, Magyarország 1514-ben (La Hongrie en 1514, publié en 1847) évoque, comme un avertissement à sa classe trop férue de ses prérogatives, l'image sanglante de la révolte des paysans et crée, le premier en Hongrie, le genre du roman historique sérieux. On retrouve le même sens du tragique, la même élévation d'idées chez Kemény (1814-1875), descendant des princes de Transylvanie, qui tire la plupart de ses sujets de l'histoire de la région natale où, sur un arrière-plan historique et moral, ses personnages se meuvent comme ceux des anciennes tragédies, dans une lutte d'avance désespérée entre leurs actes et leurs remords. Trop graves, trop chargés de pensées, Eötvös et Kemény furent vite éclipsés par l'immense popularité de Mór Jókai (1825-1904), aujourd'hui encore l'auteur le plus lu en Hongrie. Avec ses cent volumes de romans, de nouvelles, de mémoires et de pièces de théâtre, inspirés du passé ancien ou récent de son peuple et contés à la manière orientale, pleine d'imprévus, de gaieté, de larmes et d'espoir, Jókai fut longtemps l'enchanteur bienfaisant d'une époque trop éprouvée. En dépit de tant de bouleversements historiques, ses personnages héroïques, généreux, invincibles comme ceux des contes populaires font partie intégrante de la mythologie d'innombrables lecteurs.

La critique hongroise qui se constitue alors contribue à la grandeur de cet âge d'or. Ses meilleurs représentants, plus d'une fois poètes et conteurs eux-mêmes – comme Pál Gyulai (1826-1909), ce Sainte-Beuve hongrois moins souple et beaucoup plus tyrannique –, se suivent presque sans interruption, par-delà la Grande Guerre, et, renouvellent les tables de valeurs pour servir de guide aux auteurs et aux lecteurs. Ainsi Jenő Péterfi, disciple de Taine et traducteur de Platon, et tout particulièrement Mihály Babits (1883-1941), poète, romancier et critique, l'un des fondateurs de la revue Nyugat (Occident) dont il maintient jusqu'à sa mort les grandes lignes directrices, contre vents et marées.

Un catalyseur : la revue « Nyugat »

Un centre et un ferment

Après un demi-siècle de stagnation littéraire en pleine prospérité économique, dans la paix de la monarchie austro-hongroise, un important mouvement littéraire et social part d'une ville de province, véritable forteresse des derniers féodaux en lutte ouverte avec une bourgeoisie libérale, et gagne Budapest. Son ambition est de dépouiller l'ancienne Hongrie de ses dernières illusions et de la transformer en un pays moderne, à l'instar des démocraties occidentales. Rien ne montre mieux le rôle et la signification de la littérature dans un petit pays que l'élan spontané des écrivains à vouloir se charger d'une tâche au-dessus de leurs prérogatives reconnues. Mais eux-mêmes la considèrent comme essentielle, car en défendant leur civilisation ils défendent aussi l'existence de leur pays, fondement même de cette civilisation. Les auteurs éprouvent le besoin d'élargir leur horizon, de sortir d'un isolement confortable et étroit pour grandir à la mesure de l'Europe et de l'univers. Leur plus grand secours leur vient non pas des cercles et des cafés littéraires, ni de la presse encore engluée dans une fin de siècle littéraire et artistique, mais du nombre insolite des jeunes talents qui surgissent partout à la fois dans le pays et s'agglomèrent autour d'une revue.

Nyugat fut fondée en 1908 par quelques fervents de La Revue blanche, du Mercure de France et de La Nouvelle Revue française, pendant que les conservateurs ne juraient encore que par La Revue des deux mondes. Ce fut comme une nuée de jeunes conquérants, à l'assaut des idées et des courants nouveaux. Précédés à Paris par quelques aînés, comme Zsigmond Justh (1863-1894), ami de Paul Bourget et d'Anatole France, de Joris-Karl Huysmans et de Sarah Bernhardt, comme Zoltán Ambrus (1861-1932), « le plus français des auteurs hongrois », disciple d'Ernest Renan et de Jules Lemaitre, romancier et critique qui s'était joint, malgré son âge, à ces frères d'armes tardifs et hardis, ou encore comme Dezső Szomory (1869-1944), fleur étrange dans le jardin des nouveaux conteurs hongrois. Disciples originaux des conteurs symbolistes, ils avaient choisi comme titre de leur revue Nyugat, c'est-à-dire « Occident », et comme emblème le portrait de Kelemen Mikes, l'ancêtre ouvert à tous les vents de l'esprit malgré son exil et son isolement, et tourné à la fois vers la France et vers sa chère Transylvanie. Durant ses trente années d'existence, la revue a su réunir, malgré les attaques, les persécutions et les difficultés matérielles, les meilleurs talents du pays.

L'influence de ces écrivains est demeurée vivace puisqu'ils ont remodelé le visage de la littérature hongroise sans que personne ne les égalât jusqu'à présent. Pourtant leur tâche ne fut pas facile, pris qu'ils étaient entre une littérature académique hostile à toute nouveauté et un courant plus dynamique, mais superficiel, qui alimentait les feuilletons, les théâtres et les illustrés. Ainsi, sauf pour une certaine élite, ils sont demeurés en marge de la majorité des lecteurs, et ce n'est qu'à titre posthume que la plupart obtinrent la place et la faveur qu'ils méritaient.

Buisson ardent de talents

Dans ce buisson ardent de talents, les poètes dominent et mènent le mouvement. Endre Ady (1877-1919), écrivain visionnaire que Paris et le symbolisme français libérèrent de tout le traditionalisme que contenaient ses écrits de jeunesse ; pénétré de plus en plus par la sève de l'ancienne poésie hongroise autochtone, il cristallisa, comme les génies authentiques, les efforts de ses prédécesseurs pour les mener, avec ceux de ses amis, à des hauteurs insoupçonnées. De son vivant, tous les poètes vivaient plus ou moins dans son ombre, et Mihály Babits lui-même (1883-1941), son plus cher ennemi, ne put donner toute sa mesure qu'après la mort de son aîné, en prenant la direction de Nyugat. Le « magister Hungariae » dut lutter pour se sauver lui-même et préserver sa revue des tentations, des humiliations et des compromis, face aux puissants du jour. Sa poésie grave, méditative, et d'une pureté fière et hautaine, hantée par d'illustres modèles – Baudelaire qu'il a traduit, quelques Anglais et, surtout, Vörösmarty et Arany –, reste comme la chronique héroïque d'une vie, d'une morale altière et d'une qualité de contact qui fit de son foyer le salon d'un Mallarmé hongrois. Dezső Kosztolányi (1885-1936) semble être son contraire : souriant, souple, toujours jeune, étourdissant d'invention, de variété et de fraîcheur. Maître inimitable de la plus belle prose hongroise, par son charme et son enjouement, il initie on ne peut mieux à la poésie nouvelle de son groupe – tout comme le noble et mélancolique Árpád Tóth (1886-1928), le paysagiste intime Gyula Juhász (1883-1937), ou l'éternel enfant Ernő Szép, et combien d'autres qui se meuvent autour d'Ady !

Endre Ady

Endre Ady

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Au début du XXe siècle, la poésie d'Endre Ady, d'un modernisme classique, s'attacha à construire une identité nationale hongroise chez l'élite réformatrice. 

Crédits : Courtesy of the Petofi Irodalmi Muzeum, Budapest

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Nombre d'entre eux sont devenus des conteurs et des romanciers continuant et renouvelant les traditions romanesques hongroises : Kálmán Mikszáth (1847-1910), peintre amusant et pourtant impitoyable de la petite noblesse des campagnes ; Sándor Bródy (1863-1924), naturaliste vigoureux et l'un des meilleurs auteurs dramatiques de l'époque avec l'étincelant Ferenc Molnár (1878-1952), gouailleur cynique et clairvoyant, ce fils le plus authentique de la capitale et de sa faune humaine qu'il persifla dans ses comédies dont la plus célèbre est Liliom (1909) ; Gyula Krúdy (1878-1933), poète en prose dont l'évocation mi-ironique, mi-mélancolique d'une Hongrie disparue ou tout près de disparaître rappelle la manière de Tourgueniev et de Tchekhov. Presque tous ces auteurs s'aventurent à écrire pour la scène, mais sans pouvoir la faire sortir de ses ornières confortables ; le théâtre, en effet, reste la tentation majeure, comme moyen de contact plus direct avec un public lent à s'émouvoir. Tel fut le cas de Zsigmond Móricz (1879-1942), le premier romancier hongrois du siècle, auteur d'une série de tableaux critiques, à la fois passionnés et poétiques, conteur d'une verve inépuisable, maniant une langue forte et riche. Frigyes Karinthy (1888-1938), si différent qu'il soit, n'est pas loin de le valoir ; à la fois génial et inégal, philosophe au sourire amer et d'une logique excessive, dévoré trop vite par le journalisme, comme tant de contemporains. Déjà à la fin du xixe siècle et surtout au xxe siècle, le type même de l'écrivain hongrois devient, à la place du soldat, du savant ou du gentilhomme de campagne, le journaliste citadin, poète ou conteur à ses heures, ou le professeur, critique plutôt que conteur, prosateur plutôt que poète.

—  Albert GYERGYAI

La littérature, témoin du temps présent

À partir de 1945, la Hongrie passe sous la domination soviétique. Après l'installation du pouvoir politique, toute la vie culturelle est réorganisée sur le modèle soviétique. La répression menée par le régime Horthy et la guerre avaient déjà causé de lourdes pertes dans le domaine de la littérature : des écrivains antifascistes, comme les poètes Attila József (1905-1937) ou Miklós Radnóti (1909-1944), avaient été persécutés, et bon nombre d'entre eux moururent en camp de concentration. Mais, pendant la période de la « coalition » (1945-1948), la vie littéraire connaît un renouveau extraordinairement rapide. Dès 1946 se créent de nombreuses revues, chacune d'une sensibilité distincte. La première en date de cet après-guerre, Magyarok (1945-1949), fournit d'abord un tremplin à tous les groupes littéraires pour devenir en fin de compte l'organe des écrivains bourgeois. Fórum (1946-1950) est lancée par les intellectuels communistes qui, à l'instar de György Lukács (1885-1971), œuvrent à l'emprise communiste sur la vie culturelle. Les auteurs populistes, Gyula Illyés en tête (1902-1983), se groupent autour de la revue Válasz (1946-1949) et continuent à défendre l'idéologie populiste en vue de transformer la société hongroise. De plus jeunes écrivains, adeptes des idéaux forgés par la revue Nyugat et son principal poète, Babits, fondent alors Új Hold (1946-1948), revue aux visées artistiques élevées. À coté des revues, le café littéraire constitue encore à Budapest une institution très vivante, dont le communisme va sonner le glas.

György Lukács

György Lukács

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Le philosophe hongrois György Lukács (1885-1971), considéré comme l'un des plus importants penseurs marxistes. 

Crédits : Hulton Getty

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Malgré cette activité, à partir de 1950, toute la vie littéraire se trouve placée sous surveillance. Les revues sont supprimées ; les maisons d'édition, nationalisées ; seuls les auteurs dont les écrits sont approuvés par le Parti communiste ont accès au public. Ce stalinisme à grande échelle aura des répercussions profondes et durables sur la littérature hongroise. La dictature brutale qui régit alors la vie littéraire est l'œuvre de József Révai (1898-1959), principal idéologue parmi les écrivains communistes rentrés de Moscou sur les talons de l'armée soviétique. Le « réalisme socialiste » est à l'ordre du jour, et les auteurs « moscovites » tels que Béla Illés (1895-1974) sont les modèles à suivre pour leurs camarades écrivains. Tous les gens de lettres deviennent membres de l'Union des écrivains, et leur organe unique est le périodique Csillag (1947-1956). De nombreux poètes chantent alors le « très sage chef du parti », Rákosi, et la « lutte incessante pour un avenir en rose ».

Mais bientôt les écrivains communistes commencent à détendre peu à peu la camisole que leur impose le parti. Premier entre tous, Tibor Déry (1894-1977), qui s'était lancé dans la composition du grand roman réaliste socialiste sur la classe ouvrière, s'était vu rappeler à l'ordre par Révai pour n'avoir pas suivi la « vraie ligne du parti ». Déry adopta une vue réformiste et prit fait et cause pour Irodalmi Újság (1950-1956), périodique qui devint peu à peu l'organe d'opposition aux pratiques stalinistes. Les récits de Déry, dans les années 1954-1956, révélèrent les horreurs de la dictature de Rákosi (Niki, 1955). Par la suite, son œuvre maîtresse relatera son emprisonnement (Il n'y a pas de jugement, 1971). De plus en plus, les jeunes auteurs réalisent avoir été leurrés et adoptent de courageuses positions dans leurs œuvres, frayant la voie à la révolte populaire de 1956.

Bien que celle-ci ait été écrasée par la puissance militaire de l'Union soviétique et que de nombreuses personnalités des lettres aient été incarcérées, certains écrivains manifestent leur croyance en de nouvelles valeurs et posent la problématique d'une identité hongroise épurée des dérives morales liées à la guerre. C'est autour du périodique Mozgó Világ (créé en 1975) que se regroupe une nouvelle génération pour se lancer, dans les années 1980, dans des audaces d'innovation sans limites. Jusqu'en 1989, la tendance contestataire s'exprime dans la littérature samizdat et à l'étranger.

L'affranchissement des idéologies

Depuis les années 1980, la disparition progressive des contraintes idéologiques, qui va de pair avec les bouleversements qui aboutiront à la chute du régime communiste, favorise le pluralisme de la vie littéraire et artistique. Ainsi, bien avant les changements décisifs intervenus dans les années 1991-1992, les écrivains de valeur vont chercher leur place dans les rangs des contestataires, ou tout au moins auprès des réformateurs du parti. Pour la poésie, la génération intermédiaire est représentée, entre autres, par László Nagy (1925-1978), Ferenc Juhász (né en 1928) et Sándor Csoóri (né en 1930), qui poursuivent la tradition populiste avec des accents surréalistes. Les poèmes de János Pilinszky (1921-1981), comme Même dans l'obscurité (1991) d'une noirceur totale, portent la blessure de l'après-guerre et partagent le sort des exclus, des laissés-pour-compte du régime en place. Sur le fond thématique de la douleur, de la détresse, du doute et de la solitude, la poésie de Pilinszky tente de réhabiliter la cause des plus démunis (il a été lui-même réduit au silence entre 1949 et 1957). Se refusant à toute recherche de perfection et de préciosité, cette écriture dépouillée, volontairement pauvre, témoigne d'une réalité de l'élémentaire et du quotidien. Les poèmes d'Ágnes Nemes Nagy (1922-1991) dépassent le carcan politique et s'opposent clairement à la théorie romantique, tandis que Sándor Weöres (1913-1989), soucieux d'une recherche de musicalité, est un poète à l'imagination fertile, doté d'une force d'invention poétique débordante, maniant les formes de versification les plus complexes (La Tour du silence, 1956 ; Fontaine ardente, 1964 ; Saturne bientôt submergé, 1968 ; Psyché, 1972 ; Dix-neuf poèmes, 1984).

L'œuvre poétique de ces trois grandes figures, également reconnue hors des frontières hongroises, a amorcé le renouvellement des formes poétiques classiques qui allait s'affirmer à la fin des années 1960 avec l'assouplissement du régime. Mais l'expérience de la réforme soulève de nouvelles questions philosophiques relatives à l'identité hongroise, lesquelles vont davantage faire appel à la prose. La poésie, qui avait jusque-là dominé l'histoire littéraire hongroise, ne paraît plus apte à traiter de la question de la représentation du monde. Dezsö Tandori (né en 1938) présente, dans Corneilles et autres volatiles (2001), cet éparpillement conduisant à la multiplicité des mondes. Ses textes, bizarres, comiques, narcissiques, sont pleins d'allusions à l'histoire et à la littérature mondiale – et créent une intertextualité aussi audacieuse que divertissante. György Petri (1943-2000) appartient également à cette nouvelle veine avec ses vers satiriques, pénétrés d'humour noir, usant d'une langue sans compromis. Mariant des pseudo-citations d'auteurs classiques à l'argot contemporain, mettant en scène la destruction du sujet et les limites de sa liberté, Petri contribue à la transmutation du champ de la littérature et permet la transition vers la prose poétique. L'œuvre (25 livres de poésie dont 5 en français) de György Somlyó (1920-2006), ouverte et polymorphe, est un alliage prodigieux d'amour de la tradition et de goût inventif pour le présent. Comme son maître Baudelaire, il aime plonger « au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau » (Contrefables, 1974 ; Lignes de fracture, 2001).

Cependant que Gyula lllyés (1902-1983) s'impose comme représentant des poètes et défenseur inlassable des valeurs nationales (La Vie de Petöfi, 1962 ; Ceux des Pusztas, 1965 ; Sur la barque de Caron, 1973) et que László Nemeth (1901-1960) représente plutôt le roman populiste (Esther Egetö, 1956 ; Pitié, 1960), de nombreux talents nouveaux apparaissent, tandis que des écrivains plus anciens, après des années de silence, se manifestent à leur tour : Géza Ottlik (1912-1991), avec son roman L'École à la frontière (1959), peut être considéré comme le chef de file à l'origine du renouveau de la littérature hongroise d'après guerre. D'autres représentants de cette nouvelle tendance sont Magda Szabó (1917-2007), qui se voit attribuer en 2003 le prix Femina du roman étranger pour son roman La Porte, et István Örkény (1912-1979) avec ses romans Floralis (1984), La Famille Toth (1994), et sa tragi-comédie Chat (1974). Dans les rangs des innovateurs, Péter Hajnóczy (1942-1981) et Miklós Mészöly (1921-2001) sont très importants. Hajnóczy traque dans le quotidien – notamment par le dialogue intérieur –, les fêlures multiples qui fragilisent nos vies. Chacune des situations évoquées dans ces nouvelles nous rappelle que le plus étrange est porteur de sens et le plus anodin d'inquiétude (Dialogue de ventriloque, 1998). Mészöly de son côté insiste sur le fait qu'écrire est un travail intellectuel : l'histoire politique et sociale est évoquée à travers une description microscopique, la fable devient prétexte à d'innombrables digressions. Elle se présente sous la forme d'une série de phrases ininterrompues auxquelles l'auteur ajoute ses idées et réflexions philosophiques (La Mort de l'athlète, 1964 ; Variations désenchantées, 1994).

Le discours s'articulant à l'histoire vécue se rencontre aussi dans l'œuvre de György Konrád (né en 1933). Son premier roman, Le Visiteur (1974), un violent et cruel réquisitoire, lui assure une notoriété dans la littérature hongroise, mais aussi à l'étranger. Avec les essais La Marche au pouvoir des intellectuels (publié en collaboration avec Iván Szelényi, 1979), et L'Antipolitique. Méditations centre-européennes (1982), Konrád confirme – avec Vaclav Havel, Milan Kundera, Adam Michnik et Pavel Kohut – le rôle important joué par les écrivains d'Europe centrale dans le changement politique des années 1980. Distingué par de nombreux prix, György Konrád est l'un des écrivains contemporains les plus importants.

Les souvenirs des totalitarismes

La question « Que veut dire être juif en Europe centrale après l'Holocauste ? » est fondamentale pour de nombreux écrivains de l'Europe centrale. C'est dans cet esprit que György Konrád évoque ses souvenirs des régimes nazi et communiste à travers ses romans (Les Fondateurs, 1976 ; Le Rendez-vous des spectres, 1990 ; Melinda et Dragoman, 1992 ; Départ et Retour, 2002). Il présente de la sorte la vie tragique d'un intellectuel hongrois, artisan et victime exemplaire de la réalité historique et politique de son pays depuis les années 1950. C'est le témoignage épique d'un visionnaire que nous offre l'œuvre d'Imre Kertész (1929-2016), prix Nobel de littérature en 2002 pour son roman Être sans destin, 1997. L'auteur y reconstitue sa jeunesse à travers la chronique de la vie d'un jeune juif dans un camp de la mort. Le récit reste en suspens : le lecteur connaît l'histoire, le narrateur non. Kertész, lui-même déporté à l'âge de quatorze ans à Auschwitz-Birkenau, confesse : « Quand je pense à un nouveau livre, je pense toujours à Auschwitz », ce dont témoignent éloquemment Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas (1995), Un autre : chronique d'une métamorphose (1999) ; Le Refus (2001), Le Chercheur des traces (2003), Liquidation (2004), Le Drapeau anglais (2005).

Imre Kertész

Imre Kertész

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« Il ne fait aucun doute, qu’après Auschwitz, nous sommes restés livrés à nous-mêmes. » Prononcée par Imre Kertész lors de la remise du prix Nobel de littérature 2002, cette phrase définit le contour de son œuvre. Partie de l’expérience de l’indicible, affrontée aux... 

Crédits : Georgios Kefalas/ EPA/ Corbis

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István Eörsi (1931-2005), György Dalos (né en 1943, La Circoncision, 2001), Mihály Kornis (né en 1949), János Köbanyai (né en 1951) témoignent également de la persécution des juifs pendant la première moitié du xxe siècle. Dans ce contexte, il faut également mentionner l'émergence d'écrivains tziganes tels que Menyhért Lakatos (1926-2007) avec son roman Couleur de fumée. Une épopée tzigane (1995), et les poèmes de Károly Bari (né en 1952), Textes choisis. Lendemain et autres poèmes tsiganes (2003), qui évoquent le sort de cette population sous le régime nazi.

Une langue nouvelle

À partir des années 1980 beaucoup d'écrivains hongrois – inspirés par l'écriture incisive et résolument moderne de Petér Hajnóczy (1942-1981) et de Miklos Mészöly – se distinguent par une utilisation particulière de la langue pour exprimer le temps présent et occupent de la sorte une place primordiale dans la littérature postmoderne. László Krasnahorkaj (né en 1954) évoque dans son roman Tango de Satan (2000) la déchéance de la société structurée et sa vision de la fin du monde avec un humour sarcastique. Endre Kukorelly (né en 1951) évite le récit linéaire, et invite le lecteur à participer à son exploration de la langue. Tout chez lui est simple et compliqué à la fois, il met la langue en scène, s'approchant ainsi du théâtre linguistique de Nathalie Sarraute, de ce murmure linguistique qui dévoile les sentiments de frustration, de deuil, de joie, mais aussi d'inutilité, devant l'énigme de la langue et son traitement par l'homme. Les textes de László Garacsi (né en 1956) sont également marqués par l'ouverture totale de la langue : via le recours à la langue parlée et aux phrases sectionnées, il figure le temps présent.

Petér Nádas (né en 1943) présente dans ses romans La Fin d'un roman de famille (1991), Le Livre des mémoires (1998) et Ma Mort seul à seul (2004), un abécédaire de la politique et de l'histoire aux sources de la sexualité, variété d'éducation sentimentale hongroise, avec une utilisation de la langue tout à fait particulière : les mots ont un sens, même lorsqu'ils semblent inchangeables. Le regard, l'observation et l'analyse lui révèlent toujours le même mécanisme de l'adaptation et de l'opposition : sa source d'inspiration est le souvenir visionnaire. C'est ainsi qu'il cherche, à partir de l'intérieur, à décrire l'histoire de ce siècle des totalitarismes et du mépris de l'homme.

Petér Esterházy (1950-2016) est l'auteur le plus populaire parmi les écrivains de la jeune génération. Il élabore dans ses romans une vision du monde complexe et originale. Son goût de l'ambiguïté et du jeu permet de multiples lectures et rend ses romans accessibles à de nombreux publics, cependant que son œuvre est nourrie par la réflexion linguistique. La Petite Pornographie hongroise (1987) évoque le labyrinthe de la philosophie, de la politique, de l'esthétique et de la morale à travers l'utilisation du langage. Les Verbes auxiliaires du cœur (1992) font apparaître la proximité du sublime et du banal, tandis que, dans son roman Une femme (1998), l'écrivain confronte érotisme de la femme et jeu textuel. Le Livre de Hrabal (1994) L'Œillade de la comtesse Hahn-Hahn et En descendant le Danube (1999) sont un hommage linguistique extravagant à l'Europe centrale, tandis que, dans Harmonia Caelestis (2001), l'auteur retrace le destin de l'aristrocratique famille Esterházy depuis la prise du pouvoir par les communistes, en portant un regard original et pertinent sur l'histoire de la Hongrie mais aussi sur le couple que forment « mythe et réalité » dans l'histoire de sa famille et de son pays. L'ouvrage est construit comme un puzzle : des épisodes sans chronologie, des personnages à l'identité imprécise livrent progressivement une fresque drôle, truculente et tragique de la Hongrie d'hier et d'aujourd'hui. Recourant à une tonalité satirique, insolente, iconoclaste, l'auteur cherche à retrouver son identité sous le poids de l'Histoire. Dans Édition annexe à Harmonia Caelestis et corrigée, Esterházy éclaire ce livre d'un jour nouveau, après avoir pris connaissance des archives de la police secrète et du rôle pour le moins ambigu que joua son père.

Péter Esterházy

Péter Esterházy

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À travers une œuvre où l'autobiographique a une large part, Péter Esterházy, propose une version tout aussi ironique que désenchantée du roman familial. La Mitteleuropa y noue un dialogue paradoxal avec un régime communiste entré dans son crépuscule. 

Crédits : Ulf Andersen/ Aurimages

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L'expérience de la survie sous les différentes dictatures, jointe à une révolution de la langue, provenant de la méfiance envers une langue traditionnelle, utilisée par ces régimes et qui les rend possibles, donne une tonalité commune à ces œuvres.

Depuis la fin du communisme, la vie littéraire a fondamentalement changé : les éditeurs appartiennent plus ou moins au secteur privé, les subventions se font rares, il faut combler les lacunes et réparer les injustices en publiant les auteurs mis à l'écart. Les « littératures de l'émigration » n'étant plus interdites ou mal vues dans le pays, Sándor Márai, en 1989, et Gyözö Határ, en 1991, se sont vu décerner le prix Kossuth, suprême récompense de toutes les créations artistiques ou scientifiques. Parallèlement, les auteurs de la « révolution antitotalitaire » de 1956 sont réhabilités et considérés comme des héros de la nation. De même, il est hautement symbolique que le premier président élu de la nouvelle République hongroise ait été un ancien détenu de 1956 et homme de lettres, à savoir le traducteur et dramaturge Arpád Göncz (1922-2015).

La littérature hongroise des minorités

La littérature hongroise ne se limite pas aux frontières nationales. Il existe aussi une vie littéraire florissante en Transylvanie (Roumanie), largement consacrée aux questions de défense et de survie de l'ethnie locale. Les plus importants, parmi ces écrivains, sont sans doute András Sütö (1927-2006), Pour ne pas rougir de honte (1998), Adám Bodor (né en 1936) La Visite de l'archevêque (2001), István Szilágyi (né en 1938) et Géza Szöcs (né en 1954). Quant aux écrivains hongrois de la Vojvodine (Serbie-et-Montenegro), ils publient une revue d'avant-garde très incisive, Új Symposium (créée en 1964). Ébranlé par la guerre serbo-croate, Robert Hász (né en 1964) présente dans son roman La Forteresse (2002), une fable politique pétrie de magie noire, où le mélange de réalité et d'hallucinations le confirment comme un maître du fantastique. La poésie d'Ottó Tolnai (né en 1940), Or brûlant (2002), se distingue par la subtilité de ses textes expérimentaux, où le sujet est l'écriture même des poèmes. La littérature hongroise est également présente dans les républiques tchèque et slovaque – notamment grâce à Lajos Grendel (né en 1948) avec Un tir à balles. Antiroman d'une minorité (1986) et Les Cloches d'Einstein (1998).

Littératures de l'émigration

Comme cela a été évoqué plus haut à propos de Sándor Márai et Gyözö Határ, une littérature hongroise émigrée très importante s'est développée dans l'ensemble des pays occidentaux, dès lors qu'un grand nombre de citoyens avaient quitté la Hongrie après la Seconde Guerre mondiale et après la révolution de 1956. Parmi les revues les plus significatives, on peut citer Új Látóhatár (créée en 1958), anciennement Látóhatár (Munich, 1950-1958) ; Irodalmi Újság (Paris, 1957), et Magyar Mühely (Paris, 1962), de tendance néo-avant-gardiste. Écrivains au talent reconnu, Sándor Márai (1900-1989), László Cs. Szabó (1905-1984) et Gyözö Határ (1914-2006) se rattachent surtout aux tendances de la littérature hongroise d'avant guerre.

La littérature émigrée a trouvé sa principale vigueur dans la « génération de 1956 », et tout particulièrement dans les poètes. Ces auteurs étaient alors assez mûrs pour s'être pleinement imprégnés de leur culture natale, mais encore assez jeunes pour en aborder une nouvelle et y prendre racine. On compte parmi eux les noms des éditeurs de Magyar Muhely, de Pál Nagy (né en 1934), de Tibor Papp (né en 1936), réfugiés à Paris, et de Alpár Bujdosó (né en 1935) qui vit à Vienne. Leur production littéraire s'étend à différents types de médias. József Bakucz (1929-1990) qui vit à New York, György Vitéz (1933-2009) et László Kemenes Géfin (né en 1937), installés au Canada, font également partie de cette génération de 1956. Ils utilisent des images fragmentées, en allusion à la littérature hongroise ancienne, émaillées dans le flux d'un courant de conscience, ce qui fait de leur poésie un mélange curieux d'ancien et de moderne.

István Siklós (1936-1991) vécut à Londres et pratiqua un genre particulier de lettrisme ; Elemér Horváth (né en 1933), passé d'Italie à New York, recrée dans sa poésie des états d'âme précis et profonds. On peut citer également, dans ce groupe, Géza Thinsz (1934-1990), István Keszei (1935-1984), András Sándor (Washington, né en 1934), et György Gömöri (Cambridge, né en 1934). Au contraire de la profusion qui caractérise la génération de 1956 en poètes talentueux, celle-ci ne compte que peu de prosateurs de premier plan : György Ferdinandy (Porto Rico, né en 1935) est le meilleur d'entre eux. Le thème clé de son œuvre réside dans la nostalgie d'un passé torturant, sa prose poétique vibre de souvenirs douloureux. Endre Karátson (Paris, né en 1933) est un est un maître de l'imprévu qui amuse et déroute (Êtes-vous damné monsieur Goya, 2000). Chez lui, le fantastique habite le cœur de la réalité. Une hilarité grotesque combat l'angoisse, et chacune de ses nouvelles confronte le lecteur à ses démons intérieurs.

On le voit, la littérature hongroise a connu, depuis les années 1980, une évolution passionnante. La multiplication des styles et des thèmes, le mélange de traditions vivantes et d'expérimentations provocantes ont permis de lui rendre sa place, après une longue marginalisation dans la littérature mondiale.

—  Lorant CZIGANY, Fridrun RINNER

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Écrit par :

  • : directeur de recherche au C.N.R.S.
  • : directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
  • : professeur émérite à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : chargée de cours à l'Institut d'études européennes de l'université de Paris-VIII, analyste-rédactrice aux éditions de la Documentation française
  • : professeur honoraire à la faculté des lettres de Budapest
  • : professeur à l'université de Londres (Grande-Bretagne)
  • : professeur des Universités

Classification

Voir aussi

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Pour citer l’article

Pierre KENDE, Marie-Claude MAUREL, Jean BÉRENGER, Edith LHOMEL, Albert GYERGYAI, Lorant CZIGANY, Fridrun RINNER, « HONGRIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 septembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/hongrie/