BERGSON HENRI (1859-1941)

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Un nouveau spiritualisme

L'esprit, le moi, la liberté

La durée est d'essence psychique, car elle suppose la conservation et la continuation du passé dans le présent, c'est-à-dire une mémoire. Elle est donc, en premier lieu, la forme sous laquelle l'intuition perçoit la vie intérieure : l'esprit est durée et même il n'est que durée. Pour Bergson, ce qui le caractérise au premier chef, ce n'est pas un pouvoir de connaître ou de sentir, ni la capacité de promouvoir des valeurs, mais la mobilité, l'aptitude à tirer continuellement de lui-même plus qu'il ne contient. Ce n'est pas non plus la conscience explicite : le psychisme est pour une grande part inconscient, la spiritualité sans la conscience est possible. En outre, la vie intérieure est une expérience privilégiée de la durée, car la réalité interne, plus manifestement que toute autre, se présente et se vit comme un courant irréversible, continu et constamment modificateur de lui-même. La durée pure est l' « étoffe même » de la vie psychologique. Par suite, c'est dans cette durée individuelle et concrète que réside le secret de la personnalité et de la liberté.

La personnalité désigne ce qui rend chaque individu inimitable et, par ailleurs, lui permet de rester identique à travers ses changements. Pour résoudre le problème difficile que soulève cette forme du rapport de l'un et du multiple, Bergson recourt à une distinction, devenue célèbre, entre deux moi (le « moi superficiel » et le « moi profond »), qui correspond moins à la désignation de deux entités différentes qu'à celle de deux niveaux de la vie psychologique. Le premier, le plus courant, est celui d'une vie essentiellement tournée vers la pratique, attentive aux besoins de la société et aux exigences du langage, constituée, en conséquence, d'une juxtaposition d'états distincts, définis et facilement communicables : sensations communes, sentiments impersonnels, idées générales. Vie conventionnelle, sans unité interne ni créativité, dans laquelle, pour coller au monde extérieur, nous nous éloignons de nous-même. Le second, où nous nous plaçons et que nous intensifions quand nous rentrons en nous, est un devenir original dont le changement incessant et imprévisible fait la singularité et le caractère continu l'identité. Le moi réel se confond avec ce dynamisme créateur : il est la durée intérieure, une certaine qualité de durée. La personnalité ainsi entendue définit précisément et complètement chacun de nous, car elle est, tout à la fois, la source, le lien, l'ensemble et la qualité particulière de nos changements.

Elle est aussi ce qu'il y a de plus libre. Personnalité et liberté sont en effet comme les deux faces d'une même réalité dont l'une met en valeur la continuité et l'autre l'imprévisibilité. Pour Bergson, l'acte libre ne résulte pas d'un choix indifférent ; il est, au contraire, l'acte le plus significatif : l'expression du moi tout entier. Pour autant, il n'obéit pas à un déterminisme rationnel ou affectif ; il se rattache à ses antécédents sans s'y réduire : dans les mêmes conditions, d'autres actions, non pas quelconques, mais cependant profondément différentes, auraient pu voir le jour : au sens le plus littéral, c'est une création de soi par soi. L'expérience du moi comme durée résout l'énigme de la liberté et révèle qu'elle est inséparable de la vie profonde de l'esprit.

Métaphysique de la vie

Si le bergsonisme s'est d'abord présenté comme une philosophie de la conscience, il s'est ensuite approfondi pour devenir principalement une philosophie de la vie qui en renouvelle entièrement la conception. La vie ne se définit pas, premièrement, comme un principe d'organisation interne du vivant mais comme évolution : transition d'une espèce à une autre. Pour Bergson, qui accepte le fait du transformisme (tout en rejetant la plupart des théories qui l'interprètent), le caractère évolutif ne constitue pas seulement une propriété de la vie, tardivement reconnue, qui viendrait s'ajouter aux autres, mais son aspect fondamental et qui l'exprime le mieux : la vie est essentiellement changement, progression d'un individu à un autre, d'une espèce à une autre ; les formes où elle se réalise ne sont que des lieux de passage, l'important est le mouvement qui la transmet et la t [...]

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  • : maître de conférences honoraire à l'École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud

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Pour citer l’article

Camille PERNOT, « BERGSON HENRI - (1859-1941) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/henri-bergson/