MÉCANISME, philosophie

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Le mécanisme est une philosophie de la nature selon laquelle l'Univers et tout phénomène qui s'y produit peuvent et doivent s'expliquer d'après les lois des mouvements matériels. « Ma philosophie, écrivait Descartes à Plempius, ne considère que des grandeurs, des figures et des mouvements comme fait la mécanique. » La formule sera constamment reprise en son siècle : tout dans la nature se fait par « figures et mouvements ».

Car l'essor du mécanisme a eu lieu au xviie siècle. Il a permis la naissance et le développement de la science classique. Son avènement fut, on l'a dit parfois, « une révolution », en ce sens qu'il proposa une idée du monde radicalement neuve et en rupture avec les représentations de la nature jusqu'à lui reçues. Sans être lui-même une théorie scientifique, il établit une nouvelle rationalité et fonda une nouvelle appréhension des phénomènes, sans lesquelles la science vraie eût été impossible. En somme, le mécanisme est une réforme fondamentale de l'entendement, grâce à quoi le monde se trouve autrement perçu et connu.

Son éclosion a été assez brusque et inattendue. L'époque précédente ne l'avait guère laissé prévoir. Le mécanisme paraît au contraire introduire dans l'histoire de l'idée de nature une discontinuité. Il n'a pas eu de précurseurs immédiats. Plusieurs mécanistes toutefois se cherchèrent des antécédents et se réclamèrent des philosophes atomistes, mais Démocrite, Épicure ou Lucrèce leur ont apporté un modèle plus qu'une source de doctrine. Et, de toute façon, le mécanisme n'est pas lié nécessairement à l'atomisme ; ainsi celui de Descartes, le plus célèbre.

Le terme « mécanisme » ne peut donc s'employer que génériquement pour désigner des mécanismes divers dans ce qu'ils ont de commun, la volonté de n'expliquer les phénomènes de la nature que par des lois des mouvements de la matière, qui est sans âme et sans vie. Il recouvre des doctrines différentes, mais qui toutes s'entendent pour dégager l'explication du monde des physiques animistes, qualitatives et finalistes. Le mécanisme cartésien lui-même n'est qu'un mécanisme parmi les autres, et c'est à tort qu'on ferait de Descartes le fondateur unique de la nouvelle conception du monde.

Mais le cartésianisme a pris son importance après la mort de Descartes, survenue en 1650. À partir de 1660, la philosophie de Descartes voit son influence croître, ou plutôt devient une sorte de référence commune, le nom de ce dernier couvrant souvent de son patronage un mécanisme général et diffus, qui, cartésien de nom et de source, ne l'est pas toujours de contenu. Mais c'est ainsi que le mécanisme aura été fécond, et non seulement dans le monde des philosophes et des savants. Le nom, sinon la philosophie de Descartes, a puissamment aidé à sa vulgarisation. En grande partie grâce au cartésianisme – mais non à lui seul –, l'idée mécaniste du monde devient une idée reçue bien au-delà des cercles scientifiques ; elle a beaucoup contribué à réformer la vision commune de la nature. Né dans la première moitié du xviie siècle, le mécanisme a non seulement entraîné de grands développements ultérieurs de la science, mais encore il a produit une réforme totale de la conscience que l'homme a du monde.

La naissance du mécanisme

L'Antiquité

Très tôt dans l'histoire de la pensée grecque, on voit se constituer une école de philosophes atomistes, l'école d'Abdère. On ignore tout du fondateur de cette école, Leucippe, mais on connaît par quelques textes la pensée de son disciple Démocrite, un contemporain de Socrate. L'atomisme fut repris et développé par Épicure (341-271), puis, au premier siècle avant J.-C., il s'introduisit à Rome, où Lucrèce (97-55) lui consacra son grand poème, le De rerum natura.

Épicure

Photographie : Épicure

Avec Épicure (341-270 avant J.-C.), le matérialisme devient un système où la description «atomiste» du monde guérit l'homme de ses peurs en le menant sur la voie de la sagesse et du plaisir. Le Philosophe Épicure (à droite du document). Miniature de l'école napolitaine, vers 1460.... 

Crédits : AKG

Afficher

Dans l'Antiquité, les atomistes restèrent des isolés qui n'eurent guère de disciples et le Moyen Âge les ignora ou ne voulut pas les connaître parce qu'ils faisaient figure d'impies. Mais, au xviie siècle, la doctrine retrouva un regain de faveur grâce à plusieurs des philosophes mécanistes, tels Galilée, qui se référa à Démocrite, et Gassendi, qui écrivit une vie d'Épicure et se déclara épicurien. Ils reprirent à leur compte l'idée d'une composition atomique de la matière ; elle leur permettait de se débarrasser de la physique aristotélicienne et des philosophies naturelles de la Renaissance. En faisant des corps des conglomérats d'atomes unis par hasard, en expliquant les qualités sensibles comme produites par ces corpuscules qui sont en eux-mêmes sans qualités, en relativisant l'espace, c'est-à-dire en rejetant l'idée d'un haut et d'un bas absolus, les atomistes repoussaient toute physique qualitative et toute idée finaliste ou panpsychique de la nature. Le monde, et le monde tout entier – car il n'y avait pas pour eux de distinction à faire entre le monde sublunaire et le monde astral –, était fait d'une matière inerte. On conçoit donc que les mécanistes aient été séduits par cet atomisme antique qui leur apportait une cosmologie et une physique beaucoup plus en accord avec leurs propres perspectives que la philosophie d'Aristote. Ce matérialisme démystifiait les prestiges de la nature et pouvait aider puissamment les hommes à en devenir « maîtres et possesseurs ».

Mais la possession du monde par la connaissance des lois qui le régissent n'était nullement dans l'intention des atomistes antiques. Bien au contraire, Épicure ou Lucrèce y eussent vu sans doute un renoncement, au moins partiel, à leur liberté, car leur but premier était moral, et leur physique n'était qu'un moyen de soutenir une éthique. La doctrine qui expliquait alors la nature par un agencement mécanique d'atomes était faite pour délier l'homme de toute puissance extérieure à lui ; ni les choses d'ici-bas ni les astres d'en-haut ne pouvaient exercer d'influence sur lui. La nature ne devait ni l'effrayer ni le séduire. La physique atomiste était une pure théorie philosophique qui cherchait à fonder l'indépendance de l'homme et de sa liberté, à le délier de tout lien tyrannique, à le rendre ́αδ́εσποτος.

La revendication de liberté d'un Gassendi – et aussi d'un Descartes, qui, lui, a rejeté l'atomisme – est aussi forte que celle d'Épicure, mais ce n'est peut-ê [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 9 pages

Écrit par :

  • : docteur en philosophie, docteur ès lettres et sciences humaines, chargé de recherche au C.N.R.S.

Classification

Autres références

«  MÉCANISME, philosophie  » est également traité dans :

COGNITION

  • Écrit par 
  • Chrystel BESCHE-RICHARD, 
  • Raymond CAMPAN
  •  • 2 620 mots

Dans le chapitre « L'héritage antique »  : […] En des termes différents, fondés sur l'observation et la réflexion, les discours des auteurs de l'Antiquité sur la pensée, la logique, la démonstration, la construction de la connaissance et de la science témoignent des premiers efforts dans ce domaine. Les hommes et les animaux ont en commun la sensation, la mémoire, le courage, l'appétit, le désir, le plaisir et la douleur, les traits de caract […] Lire la suite

COGNITIVES SCIENCES

  • Écrit par 
  • Daniel ANDLER
  •  • 19 242 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Communication homme-machine, ergonomie »  : […] La communication entre l'homme et la machine, contrairement à la communication entre l'homme et l'homme, appelle des applications immédiates et certainement bénéfiques. En mettant au jour certains mécanismes à l'œuvre chez l'homme, les sciences cognitives permettent à la machine de s'adapter à l'homme, pour la première fois dans l'histoire de manière systématique. Dans le même temps, en inventan […] Lire la suite

CORPS - Soma et psyché

  • Écrit par 
  • Pierre FÉDIDA
  •  • 3 215 mots

Dans le chapitre « Projet scientifique et distinction soma-psyché »  : […] Le problème du corps est, dans la culture occidentale, historiquement perverti par un très large contentieux philosophique dont la résolution, à en juger par ses effets, reste, à l'heure actuelle, encore bien incertaine. Ce contentieux, d'origine ancienne, touche non seulement au thème de l'opposition de l'âme et du corps et de leur séparation dans le cogito occidental, mais, de plus, au fondemen […] Lire la suite

DÉMONSTRATION THÉORIE DE LA

  • Écrit par 
  • Jean-Yves GIRARD
  •  • 6 261 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Le programme de Hilbert »  : […] David Hilbert a proposé un programme de démonstration d'une opinion philosophique : le formalisme . La prétention de Hilbert à démontrer son point de vue a pour contrepartie évidente la possibilité de le réfuter ; la philosophie s'accommode rarement de conclusions aussi tranchées ! Même réfuté, le formalisme garde ses adeptes, notamment en France, avec Bourbaki : on sait bien que les idéologies s […] Lire la suite

DESCARTES RENÉ

  • Écrit par 
  • Ferdinand ALQUIÉ
  •  • 12 478 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « La biologie »  : […] En biologie comme en physique, Descartes s'élève d'abord contre l'idée qu'il pourrait y avoir dans la nature des domaines spécifiques et des forces cachées : là encore, tout se doit expliquer à partir de l'espace et du mouvement. Il en est des vivants comme de ces automates que Descartes nous dit avoir aperçus « aux jardins de nos rois », et qui ne peuvent surprendre que les ignorants. Que l'on s […] Lire la suite

DESCRIPTION ET EXPLICATION

  • Écrit par 
  • Jean LARGEAULT
  •  • 9 338 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'explication mécanique »  : […] Le terme a une signification incertaine. Pour Paul Janet, l'explication mécanique exclut la finalité. R.  Ruyer conçoit la finalité comme impliquée par le mécanisme, qui postule l'ordre et la coordination. Le mécanisme matérialiste, auquel pense Janet, peut demander le complément d'une finalité ; pour un mécanisme qui inclut les conditions de convergence de ses parties, la finalité est une doublu […] Lire la suite

DÉTERMINISME

  • Écrit par 
  • Étienne BALIBAR, 
  • Pierre MACHEREY
  •  • 9 720 mots

Dans le chapitre « Le modèle mécanique du déterminisme »  : […] La pratique des sciences expérimentales au xix e  siècle, dont la physiologie bernardienne a fourni l'exemple, ne peut se fonder pour autant entièrement sur elle-même. Nous avons avancé la thèse qu'elle use à bon droit de la catégorie de déterminisme, dès lors qu'elle délimite théoriquement et techniquement un objet spécifique. Mais nous avons vu qu'elle renvoie aussi à la donnée préalable des « c […] Lire la suite

FINALITÉ

  • Écrit par 
  • Raymond RUYER
  •  • 6 602 mots

Dans le chapitre « La finalité mécaniste »  : […] Parallèle à ces courants, il y a déjà dans l'Antiquité, avec Empédocle, Démocrite, Épicure, Lucrèce, la tentative, avortée, d'un antifinalisme radical. Avortée, on l'a vu, puisque la Nature matrice subsiste sous les explications matérialistes. Les astres sont des pierres, les hommes sont nés comme des vermisseaux, les dieux « se sont formés en même temps que le feu céleste ». Les atomes ne viennen […] Lire la suite

HOBBES THOMAS (1588-1679)

  • Écrit par 
  • Raymond POLIN
  •  • 2 663 mots
  •  • 1 média

Thomas Hobbes appartient pratiquement à la génération de Descartes (il naît au moment où la Grande Armada menace l'Angleterre), mais sa longévité (il meurt à quatre-vingt-onze ans), la lenteur avec laquelle il élabore son œuvre laissent croire qu'il est venu après lui. En fait, leurs pensées se forment à la même époque et leur rivalité hargneuse tient à leurs ressemblances. Étendant à la pensée, a […] Lire la suite

HUMANITÉ

  • Écrit par 
  • Hubert FAES
  •  • 1 352 mots

Dans le chapitre « Les progrès de l'humanité »  : […] Dans la pensée gréco-latine, l'humanité aborde bien les questions de civilité et de culture. Mais celles-ci ne prétendent à rien d'autre qu'à aider la nature à s'accomplir et à atteindre sa perfection. Elles supposent en particulier que les êtres humains parviennent à se tenir à leur place au sein du cosmos, sans rivaliser avec les dieux. Le christianisme a très profondément modifié la portée de […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Joseph BEAUDE, « MÉCANISME, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mecanisme-philosophie/