NIETZSCHE FRIEDRICH

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Volonté de puissance et vérité

Si toute connaissance est interprétative et si toute interprétation procède de la volonté de puissance, l'activité de connaître doit nécessairement refléter le principe intime de la volonté de puissance qui est de se surmonter soi-même à l'infini. Quelles seront les modalités de cette interprétation ? Quelle définition nouvelle de la vérité lui sera-t-elle associée ?

Le pragmatisme vital et les valeurs

La connaissance n'est pas la contemplation désintéressée d'une prétendue réalité objective placée devant le regard de l'esprit. Elle traduit l'effort des instincts groupés à l'intérieur d'un même organisme, pour s'approprier le chaos d'une réalité qui ne constitue pas un monde avant que le travail démiurgique de la volonté de puissance ne l'ait intégré à un ordre, à des structures ; connaître, cela signifie primitivement commander.

Nietzsche radicalise la notion kantienne de synthèse, qui devient le diktat d'une volonté législatrice. La vérité se confond alors avec la valeur. Est vrai ce qui favorise les intérêts de chaque type de volonté de puissance. Aussi l'ancienne question métaphysique qui recherchait ce qu'est la vérité en soi se transforme-t-elle en cette autre : quelle est la valeur de la vérité pour la vie ? La rend-elle plus forte, plus créatrice, ou plus faible et plus servile ? La vérité n'est, à ce titre, qu'une fiction ou une erreur utile, et la connaissance mérite d'être appelée un pragmatisme vital. « Le monde apparent, c'est un monde vu selon des valeurs, ordonné, choisi d'après des valeurs, donc à un point de vue utilitaire, dans l'intérêt de la conservation et de l'augmentation de puissance d'une certaine espèce animale » (XVI, 66).

La genèse de l'esprit

Mais la volonté de puissance n'est pas seulement une impulsion à surmonter le chaos immédiat des choses pour l'aménager en un monde habituel suivant le plan de nos valeurs. Elle est capable d'« intériorisation », et c'est cette capacité prodigieuse qui se révèle à l'occasion des luttes où s'affrontent les communautés historiques. Lorsqu'une horde barbare se jette sur des peuplades aux mœurs plus douces, elle les asservit et les instincts de ces esclaves, empêchés de se décharger à l'extérieur, se retournent contre leurs possesseurs, les contraignant au dur travail de la Culture : ils doivent apprendre à refouler et à sublimer leurs instincts. De ce refoulement surgit « la mauvaise conscience » (schlechtes Gewissen) [VII, 383]. Elle est la maladie de la vie qu'on nomme l'esprit (Geist). L'homme est esprit, en effet, parce qu'en lui la vie sauvage des instincts succombe au refoulement. La mauvaise conscience est donc à la fois une promesse, souligne Nietzsche, et un danger grave : que le prêtre ascétique se mêle d'éduquer la mauvaise conscience en la culpabilisant par la notion du péché, et voilà l'homme fourvoyé dans la volonté de vengeance, la décadence et le nihilisme du mensonge idéaliste ! Tel est bien, selon Nietzsche, le résultat du christianisme. Mais l'autre possibilité – accomplissant la promesse contenue dans la mauvaise conscience – a pu devenir le destin de quelques individualités d'exception, et conduire à cette spiritualisation de la volonté de puissance par quoi une autre vérité que celle du pragmatisme vital mobilise l'effort pour se surmonter soi-même.

La passion de la connaissance

Pourvu qu'elle s'allie à la force, en accord avec la direction ascendante de la vie, la volonté de puissance intériorisée en esprit surmonte le mensonge de la morale métaphysique, elle s'émancipe de la fabulation idéaliste, elle aiguise tellement le soupçon à l'égard des illusions métaphysiques qu'elle opère « l'autodépassement de la morale » (die Selbstaufhebung der Moral) dont parle Nietzsche dans la préface d'Aurore, marquant ainsi le point sur lequel sa conception du négatif coïncide avec l'idée hégélienne du travail de la contradiction.

Mais, en vertu de la même exigence irrésistible, la volonté de puissance s'élève au-dessus du pragmatisme vital, elle refuse de continuer à identifier la vérité à la valeur, la vérité à la fiction utile. Dans ce combat entre la vie et l'esprit, elle atteint la perfection de la puissance. Car « l'esprit, c'est la vie qui tranche dans sa propre chair ; son tourment augmente son savoir » (VI, 151). Le but n'est plus de fabriquer des illusions rentables, mais de hausser le courage jusqu'à la résolution d'interroger les aspects les plus redoutables de l'être, afin d'être pleinement juste ; la volonté de puissance immole la valeur et l'intérêt vital à la justice et à la probité intellectuelle, elle brise le monde des illusions consolantes pour dévoiler l'abîme que notre génie démiurgique avait dissimulé sous les voiles du désir. La vérité est alors la révélation vertigineuse de l'inhumanité du monde : « Nous le savons, le monde dans lequel nous vivons est non divin, immoral, « inhumain » – nous l'avons trop longuement interprété selon le désir et le vouloir de notre vénération, c'est-à-dire selon un besoin » (V, 279). L'essence du réel, une fois dépouillée de toute auréole divine, de toute parure idéaliste, n'est ainsi que le désordre, la laideur, l'absurdité, le chaos : « Le caractère de l'ensemble du monde est de toute éternité celui du chaos, en raison non pas de l'absence de nécessité, mais de l'absence d'ordre, d'articulation, de forme, de beauté, de sagesse » (V, 148).

Le jeu de l'art et de la vérité

Puisque la vérité dernière exile l'esprit hors de la nature où il peut vivre et prospérer, la volonté de puissance irait inéluctablement à sa perte, si elle devait suivre l'injonction inconditionnelle à la probité et à la justice. « La connaissance est pour l'humanité un magnifique moyen de s'anéantir elle-même » (X, 160). Pour échapper à cette menace, l'homme assigne une limite à sa véracité, il se fait l'avocat de l'apparence vitale ; cette apparence sanctifiée grâce au renoncement lucide de l'esprit le plus véridique, c'est l'art. « Nous avons l'art, dit Nietzsche, afin de ne pas mourir de la vérité » (XVI, 248). En effet, « si nous n'avions pas approuvé les arts et inventé cette sorte de culte du non-vrai, nous ne saurions du tout supporter la faculté que nous procure maintenant la science, de comprendre l'universel esprit de non-vérité et de mensonge, de comprendre le délire et l'erreur en tant que conditions de l'existence connaissante et sensible » (V, 142).

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 15 pages

Écrit par :

  • : agrégé de philosophie, docteur ès lettres, professeur à l'université de Rouen

Classification

Autres références

«  NIETZSCHE FRIEDRICH (1844-1900)  » est également traité dans :

NIETZSCHE FRIEDRICH - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 316 mots

15 octobre 1844 Naissance de Friedrich Wilhelm Nietzsche, à Röcken, près de Leipzig, d'une famille de pasteurs.1858-1864 Solides études secondaires classiques au collège de Pforta.1865 Études de philologie grecque, à Bonn. Il rencontre l'helléniste Ritschl. Il écrit de nombreuses études philologiques et découvre la pensée d […] Lire la suite

NIETZSCHE FRIEDRICH, en bref

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 198 mots
  •  • 1 média

« Philosophe du soupçon », avec Marx et Freud, selon Paul Ricœur qui lança l'expression dans les années 1960, Nietzsche a marqué, entre agacements, admirations et interrogations toute la pensée du xxe siècle. Prophète de la « mort de Dieu », il est aussi l'impitoyable pourfendeur des idoles et des arrière-mondes dont la modernité se croit quitte. Mora […] Lire la suite

AURORE, Friedrich Nietzsche - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jacques LE RIDER
  •  • 1 137 mots
  •  • 1 média

C'est durant l'hiver 1880-1881 que Friedrich Nietzsche (1844-1900) mit au net le premier jet du manuscrit d'Aurore. Il avait d'abord songé à intituler son ouvrage Le Soc de charrue. Pensées sur les préjugés moraux. Le manuscrit fut achevé à la mi-mars 1881, grâce à l'aide de Peter Gast. Imprimé par Teubner en mai, le l […] Lire la suite

LE GAI SAVOIR, Friedrich Nietzsche - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 810 mots

Il s'agit certainement du livre le plus joyeux que Friedrich Nietzsche (1844-1900) ait écrit, même s'il garde les traces du long hiver de souffrances enduré. La vie semble retrouvée, réconciliée avec elle-même, la maladie surmontée. La période « voltairienne » et critique d'Humain trop humain, du Voyageur et son […] Lire la suite

GÉNÉALOGIE DE LA MORALE, Friedrich Nietzsche - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 793 mots

« Un écrit polémique, pour compléter et éclairer Par-delà bien et mal, récemment publié et en accentuer la portée », c’est ainsi que Friedrich Nietzsche (1844-1900) présente la Généalogie de la morale. Entre l’écriture aphoristique portée à son point de perfection dans le précédent livre et les dissertation […] Lire la suite

HUMAIN, TROP HUMAIN, Friedrich Nietzsche - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jacques LE RIDER
  •  • 1 057 mots

La genèse de Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres commence en juin-juillet 1876 : en marge du premier festival de Bayreuth, Friedrich Nietzsche (1844-1900) dicte à Hermann Köselitz (connu sous le pseudonyme de Peter Gast) les premiers aphorismes. En février 1876, il a fait la […] Lire la suite

LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE, Friedrich Nietzsche - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jacques LE RIDER
  •  • 1 209 mots

Dans la première édition de 1872, cet ouvrage de Friedrich Nietzsche (1844-1900) s'intitulait La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique.En 1886, trois ans après la mort de Richard Wagner et plus de dix ans après sa rupt […] Lire la suite

ACÉPHALE, revue

  • Écrit par 
  • Jacques JOUET
  •  • 500 mots

Avant d'être une revue (Religion, Sociologie, Philosophie, cinq livraisons de juin 1936 à juin 1939), Acéphale voulut être une expérience, la recherche d'un mode de vie exemplaire fondé sur la méditation, le rituel et l'extase. Georges Bataille , le maître d'œuvre — avec Georges Ambrosino et Pierre Klossowski — de cette aventure spirituelle, entend situer sa quête au-delà de la pensée, de l'esthé […] Lire la suite

ADORNO THEODOR WIESENGRUND (1903-1969)

  • Écrit par 
  • Miguel ABENSOUR
  •  • 7 892 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Exploitation et domination »  : […] En mai 1843, le jeune Marx écrivait dans une lettre à Arnold Ruge : « Domination et exploitation sont un seul concept, ici comme ailleurs. » Or c'est à l'encontre de la thèse marxienne que s'est déployé le travail d'Adorno, en vue de produire une critique de la domination. Un double geste fonde cette critique : d'une part, la position d'une distinction entre l'exploitation, répondant à la nécessi […] Lire la suite

AFFECTIVITÉ

  • Écrit par 
  • Marc RICHIR
  •  • 12 253 mots

Dans le chapitre « Affectivité et passions dans la philosophie allemande des XIXe et XXe siècles »  : […] Il ne saurait être question d'entrer ici dans une étude détaillée de l'idéalisme allemand (Fichte, Hegel, Schelling), qui, en tant que réinstitution de la métaphysique sur la base de ce que Kant n'avait réaménagé de la langue philosophique que dans un cadre architectonique, n'eut pas de postérité philosophique immédiate – exception faite de Hegel, mais dans le champ de la philosophie de l'histoire […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean GRANIER, « NIETZSCHE FRIEDRICH », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/friedrich-nietzsche/