ARABISME

Proto-nationalisme musulman et débuts du nationalisme arabe

Au cours du xixe siècle, l'hégémonie de l'Occident s'impose de plus en plus à l'Empire ottoman. Les ambassadeurs européens dictent leur politique aux sultans, imposent l'ouverture des marchés orientaux aux produits européens. La position de subordination politique et économique où est placé l'Orient ottoman suscite des réactions. Les souverains envisagent des réformes d'en haut, des intellectuels poussent à une attitude plus radicale – et d'abord dans la direction de l'occidentalisation pure et simple.

Les désillusions causées par les conséquences catastrophiques du libéralisme économique appliqué à l'Empire ottoman, la poursuite des projets impérialistes européens, le mépris des puissances occidentales pour les efforts de rénovation interne aboutissent à un revirement des intellectuels musulmans. Notamment après l'occupation de la Tunisie par la France (1881) et de l'Égypte par la Grande-Bretagne (1882), la protestation contre l'impérialisme européen se cristallise autour de la communauté musulmane et de l'Empire ottoman, dernière structure étatique musulmane encore relativement puissante. L'une et l'autre sont conçus par les intellectuels d'un nouveau type sur le modèle des nations européennes. En sa qualité de calife et de sultan, Abd ül-hamid (1878-1908) exploite cette tendance dans une tonalité despotique, réactionnaire et obscurantiste.

Le grand idéologue de ce mouvement protestataire anti-impérialiste et protonationaliste est, après le poète turc Namyk Kemal, qui développe déjà des idées semblables vers 1871-1876, le Persan Djemāl ad-dīn dit al-Afghānī (1838-1897), conspirateur révolutionnaire, semeur d'idées, libre penseur qui se rallie à l'utilisation tactique du sentiment d'appartenance à la communauté musulmane vers 1880. Son panislamisme, à visées anti-impérialistes, ne l'empêche pas de soutenir les luttes pour l'indépendance conçues sur une base plus localisée, comme en Iran, en Égypte, dans l'Inde, en y prêchant la coopération militante des adhérents des diverses religions.

La mauvaise administration ottomane et la prédominance turque dans l'Asie arabe, le despotisme hamidien, l'orgueil des Arabes fiers de leur rôle dans la création et la diffusion de l'islam, la floraison des études littéraires arabes, notamment à Beyrouth en milieu chrétien, font naître une atmosphère hostile aux Turcs, qui se généralise chez les Arabes d'Asie. Les observateurs la décèlent dès les années 1880. Mais ce mécontentement ne débouche sur l'idée d'un État arabe (limité à la Syrie et au Liban) que chez quelques jeunes chrétiens libanais vers 1880. Les musulmans répugnent à envisager la dissolution de l'Empire ottoman.

Le premier manifeste sans équivoque du nationalisme arabe de quelque influence est l'ouvrage de ‘Abd ar-Rahmān al-Kawākibi (1849-1903), Syrien exilé en Égypte, Omm al-Qorā (« la mère des cités », c'est-à-dire La Mecque), parue en 1901-1902 au Caire, où il exalte la supériorité des Arabes sur les Turcs et trace un plan de régénération de l'Islam sous l'impulsion d'un califat arabe dont le centre serait La Mecque et dont les pouvoirs seraient uniquement spirituels. Il est fortement influencé par W. S. Blunt (1840-1922), poète britannique, ardent partisan de l'indépendance égyptienne et des Arabes, dont le livre The Future of Islam (1881) émettait des idées analogues. Les idées de Kawākibi furent reprises et développées par le chrétien syro-palestinien Najīb ‘Azūri (mort en 1916) qui fonde à Paris, avec le haut fonctionnaire français Eugène Jung, une fantomatique Ligue de la patrie arabe, publie un livre, Le Réveil de la nation arabe dans l'Asie[...]

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Écrit par

  • Maxime RODINSON : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (IVe section)
  • Universalis

Classification

Pour citer cet article

Universalis, Maxime RODINSON, « ARABISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL :

Médias

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