Dénoncer l'absurdité d'une intelligence qui ne serait pas libre et d'une liberté qui ne serait pas éclairée, tel semble bien être le sens de la maxime que Fichte se prescrit à lui-même et qui éclaire son projet philosophique : « Crois sans cesse à ton sentiment, quand bien même tu ne peux réfuter les sophistes. »
C'est qu'il n'est pas qu'un faiseur de systèmes. Ce pasteur manqué, ce remarquable orateur est une sorte de prophète dont la ferveur transparaît dès La Révolution française et dans ses œuvres plus populaires telles que La Destination de l'homme et L'Initiation à la vie bienheureuse. Selon sa célèbre boutade, « Dieu n'est pas au service des princes », mais présent à toute conscience d'homme.
L'austère philosophie fichtéenne réconcilie liberté et nécessité, action et système. Elle fournit ses principaux thèmes à l'existentialisme contemporain, à la différence près qu'ici le culte est rendu à l'absurde et là à l'intelligibilité.
1. Le « père de la philosophie moderne »
Johann Gottlieb Fichte peut, encore plus justement que Kant, être nommé « le père de la philosophie moderne ». C'est ainsi, lui rendant un éloge bien involontaire, que le surnommait Schopenhauer. Sans doute Fichte conquit-il vite la gloire, mais bientôt ses lecteurs se trouvèrent rebutés par l'obscurité de ses écrits, en particulier des fameux Principes de la doctrine de la science (Grundlage der gesamten Wissenschaftslehre, 1794-1795). On comprend donc que la philosophie de Fichte ait été en partie méconnue et en partie défigurée par des commentateurs prestigieux : Jacobi, Hegel et surtout Schelling. L'étude de Fichte contraint à renoncer à l'idée traditionnelle de la continuité de l'idéalisme allemand : sa philosophie ne s'insère pas aisément dans un développement dialectique menant de Kant à Fichte, de Fichte à Schelling, de Schelling à Hegel.
L'œuvre de Fichte coïncide dans une certaine mesure avec sa vie. Né à Rammenau (Saxe) de parents pauvres, il put faire de solides études grâce à un philanthrope ; arrivé à […]
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