Le propre du mal tient en ceci qu'il ne peut être nommé, pensé, vécu qu'en relation avec une certaine idée du bien. Qu'il n'y ait pas de bien en soi, que ce que les hommes appellent le bien soit relatif aux situations et aux cultures, et le mal se trouve radicalement relativisé, lui qui du coup peut être le bien d'hier, de demain ou d'ailleurs. Qu'il y ait un absolu du bien, un « souverain bien » comme l'affirmaient les sages antiques, ou un « unique nécessaire » comme disent les religions du salut, et le mal, sous la forme de la folie ou de la perdition, se trouve ici encore cerné et délimité, au moins sur l'une de ses frontières, comme le contraire de ce bien, tout en gardant quelque chose d'obscur et d'indéfini, semblable – la métaphore est classique – à la part d'ombre dans un monde que la lumière ne saurait visiter. Le mal, contraire du bien, cette apparente lapalissade a donné d'autant plus à penser aux philosophes que la relation du mal au bien est à sens unique, car si le mal n'est jamais tel que par rapport à un bien au moins possible et représentable, le bien paraît avoir une positivité propre qui lui permettrait, quelle que soit sa figure, de se poser dans toute l'innocence de son ignorance du mal. L'idée du mal, qui doit avoir quelque réalité, puisque abondent et surabondent de tout temps et en tout lieu les discours sur le mal, est donc dialectique et interrogative : dialectique, puisqu'elle n'est pensable que par un entrecroisement de négations, c'est-à-dire par référence à la norme ou à la valeur que le mal nie existentiellement, lesquelles à leur tour le nient rationnellement ou idéalement ; interrogative, car le mal, ne pouvant être appréhendé que comme contestation scandaleusement heureuse du bien, pose par l'équivoque même de sa nature le problème de son origine et de sa signification. Le mal, en effet, ne saurait se montrer sans être aussitôt dialectiquement mis en question, et, de plus, il n'y a du mal dans le monde et dans l'histoire que parce qu'il existe pour l'homme […]
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