6. Fichte et son destin
On conçoit qu'une telle pensée ait suscité des interprétations divergentes. Évolution dialectique pour certains, transformation complète et rupture pour d'autres. La question reste ouverte. Une chose est certaine : sur le plan politique, la philosophie de Fichte a fini par s'opposer à elle-même. Et cela milite dans le sens de la rupture.
Fichte défend d'abord les idéaux de la Révolution française avec une extraordinaire vigueur. Après la faillite de la Révolution française, Fichte se tourne avec violence contre Napoléon (« l'homme sans nom »), qui a trahi les espérances de 1789, et rêve d'une monarchie européenne. De là, les célèbres Discours à la nation allemande. Ces textes ont fait de Fichte l'un des prophètes de l'Allemagne dont la mission est de sauver la paix de l'Europe et du monde. Fichte souligne le caractère originel du peuple allemand et affirme qu'il doit suivre les règles d'une nouvelle pédagogie inspirée de Rousseau et de Pestalozzi.
X. Léon a estimé que les Discours à la nation allemande, loin de marquer « une sorte de conversion au nationalisme », ne sont [...] que « la continuation [...] de la lutte que Fichte n'avait cessé de poursuivre pour le règne de la liberté et pour le triomphe de la démocratie ».
Cependant Fichte a lié ces vues à une stratégie politique, fondamentalement opposée aux théories de l'internationalisme pacifiste. Dans un opuscule, Machiavel comme écrivain (Über Machiavelli, als Schriftsteller..., 1805), chaleureusement approuvé par Clausewitz, il déclare faire sien le principe du Florentin : « Quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d'avance les hommes méchants. » Il en tire deux règles fondamentales : saisir sans perte de temps toute occasion de se fortifier dans la sphère de ses influences ; ne jamais se fier à la parole d'un autre État ; il conclut : « Dans les rapports avec les autres États, il n'y a ni loi, ni droit, si ce n'est le droit du plus fort. »
Fichte prononçait donc à la fois la faillite de l'humanisme révolutionnaire, la future apothéose de l'Allemagne comme nation salvatrice – idée dont les développements furent tragiques – et la naissance de la Realpolitik, comme charte des Temps modernes. Ces idées vivaient encore alors que l'empire napoléonien s'était depuis longtemps effondré et elles furent exploitées. L'historien doit constater combien elles furent puissantes et meurtrières et comment, pour l'opinion commune, le nom de Fichte y demeure attaché. Peut-être Fichte a-t-il été mal compris ; tel fut toutefois son destin.
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