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Le symbolisme en Europe

Vers 1890, les Européens tiennent le symbolisme pour français. Souvent, ils auront conscience de le recevoir, dans leur pays, comme un emprunt. Mais que l'on considère le phénomène à son échelle européenne, on s'aperçoit très vite que, si son incarnation française a été un moment décisif de son existence, il lui préexistait en réalité, et fonctionne autour de 1900 comme un réseau de communication littéraire actif, qui relie Paris, Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg... Adopté, condamné, modifié, diversement compris, il sert à nommer un projet proprement artistique offert à la diversité des « races » et des langues comme une défi à relever ; tantôt épreuve qui confirme la singularité de chacune, tantôt promesse de leur dépassement.

Les littératures « nationales » européennes ont toujours eu besoin de s'accorder sur la définition d'un projet littéraire. Pour le romantisme, par exemple, la littérature exprime le génie des peuples et accompagne ses accroissements. Plus de modèle universel, mais une condition générale faite à la singularité des nations. À sa manière, le romantisme conserva, rendit même plus intense par la comparaison, un horizon commun aux littératures européennes.

Nous envisageons maintenant le champ littéraire plus vaste que les systèmes, nationaux, dont l'enjeu est différent (il intègre le sentiment d'identité des peuples), et dont les tensions s'exercent sur des durées plus longues. On les résumera ainsi : une littérature nationale a besoin de s'assurer qu'elle ne marche pas seule, mais, aussitôt, qu'elle avance à son pas. De 1890 à 1910 environ, ce rythme et cette syncope lui viennent du symbolisme.

L'Europe dans le symbolisme français

Déjà, le symbolisme français dépasse largement ses cadres nationaux : Moréas est grec, Vielé-Griffin et Stuart Merrill sont d'origine américaine, près du tiers de ses poètes sont belges. Si Maeterlinck est salué par Mirbeau et joué par Lugné-Poe, René Ghil a publié pour la première fois le Traité du verbe dans une revue belge. Il est même frappant que La Jeune Belgique et La Wallonie affirment, en même temps, un sentiment de particularité nationale ou locale et leur adhésion à un mouvement français autant que belge.

On a vu combien de références étrangères entraient dans le mouvement symboliste. Ajoutons qu'à partir de 1883 la Revue des Deux Mondes publie les études réunies en 1886 sous le titre Le Roman russe par Eugène Melchior de Vogüé. Le Roman russe, quoiqu'il n'émane pas de leurs cercles, agrégera à l'imagination des symbolistes le mystère d'une terre inconnue et d'une âme collective passées vivantes dans une littérature qui possède le don de sympathie pour tout ce qui existe. Le plein effet des perspectives dessinées par Vogüé ne se fera sentir que quelques années plus tard, et à travers une réaction contre les « chapelles » des symbolistes. Du moins les a-t-il marqués, les Belges plus que les Français, et, parmi les Français, la génération de 1870. André Gide tire de la lecture de Dostoïevski la définition d'un roman « interrogatif » qui répond tant à la nouvelle vocation morale de la littérature qu'à son exigence éthique personnelle : éveiller sans poser au prêcheur.

Poe, Dostoïevski et Tolstoï, Ibsen, Wagner et Schopenhauer, les préraphaélites, dans certains cas les romantiques allemands pour les Belges, les primitifs flamands ou allemands et la Bible devenus des émotions symbolistes : un vif sentiment de familiarité pénètre les jeunes étrangers au regard desquels Paris reflète des pans de leur culture devenus tout ruisselants de modernité.

Réception du symbolisme en Europe

Vers 1890 en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Autriche, en Hollande, en Italie, deux attitudes partagent presque toujours les lettres : nous n'avons pas besoin du symbolisme des Français ; et nous aussi nous sommes symbolistes. Deux attitudes qui peuvent être simultanées : Gabriele D'Annunzio apparaît comme un jeune poète nouveau (c'est-à-dire marqué de modernité européenne et notamment française), et comme le poète d'une Italie nouvelle. De même pour les Russes : Valerii Brioussov, traducteur de Verlaine et de Maeterlinck, convertit en émotions nationales sa découverte du symbolisme. Plus tard, Alexandre Blok place Les Cantiques de la belle dame sous le signe et de Vladimir Sergueievitch Soloviev (1853-1900), prophète passionné, et contradictoire, de la destinée religieuse de la Russie, et du symboliste Brioussov. Altération du cosmopolitisme apparent des Français ? Bien plutôt approfondissement de leur grand et commun commandement : « Deviens ce que tu es », dont Gide écrit la version individuelle, mais que Barrès inscrit dans la dimension collective.

Gabriele D'Annunzio

Photographie : Gabriele D'Annunzio

Celui qu’on surnommait « Il Vate » (« le prophète ») a joui d‘une popularité considérable en Italie dès la fin du xixe siècle. Ses poèmes, ses romans, notamment L’Enfant de volupté, qui se situent dans le sillage du décadentisme, ses extravagances comme ses relations... 

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En Angleterre, en revanche, et en Allemagne, en partie, le symbolisme français est reçu plutôt comme une leçon d'art pour l'art et l'affranchissement de pesanteurs morales et nationales. C'est évidemment le cas d'Oscar Wilde (1854-1900) et du mouvement « esthétique » anglais des années 1890, celui de Stefan George (1868-1933) et de sa revue Feuilles pour l'art (Blätter für die Kunst). Encore celui-ci rêve-t-il d'une civilisation nouvelle. Mais les littératures anglaise et allemande avaient trop apporté au symbolisme pour qu'on puisse considérer cet esthétisme comme une crise passagère. Précisément parce qu'on n'y avait pas besoin du symbolisme français autrement que comme d'un signal, ces deux pays jouèrent le plus grand rôle dans l'innovation littéraire européenne du début du siècle.

Quand Paris découvre Nietzsche, grâce au Mercure de France et à La Revue blanche, on voit en lui le plus français des Allemands, à la fois théoricien de la décadence, « immoraliste » et pourfendeur de l'arrogance des vainqueurs. Disciple, même révolté, de Schopenhauer et de Wagner, il s'inscrit dans une lignée claire. Mais ce serait une illusion que d'interpréter ce qui se passe à Berlin sur le modèle français. Là-bas, à la fin des années 1880, tout explose d'un coup, à la fois le culte de l'art et l'engouement pour Zola, et c'est de cet ensemble que va naître ce que nous pouvons appeler le symbolisme des Allemands. Ainsi, le naturalisme d'Arno Holz (1863-1929) est d'abord une poétique, et c'est au théâtre qu'il manifeste sa pleine nouveauté, avec une pièce écrite en collaboration avec Johannes Schlaf, La Famille Selicke (1890).

La Freie Bühne et Gerhart Hauptmann (Avant le lever du soleil, 1889 ; Les Tisserands, 1892) déclenchent le mouvement. Mais cet [...]

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  • : docteur d'État, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de littérature française à l'université de Tours

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Pour citer l’article

Pierre CITTI, « SYMBOLISME - Littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/symbolisme-litterature/