MUSÉOLOGIE

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Nouvelle muséologie

En 1980, personne ne parlait de « nouvelle muséologie », et on ne parlait pas davantage de « nouveaux musées » pour évoquer les premières rénovations entreprises en France à la suite de la loi-programme de 1979. Il faut attendre la création en 1982 du mouvement Muséologie nouvelle et expérimentation sociale, à l'initiative d'Évelyne Lehalle, alors conservateur au musée d'Histoire de Marseille. Depuis cette date, la mise au point d'une doctrine fut possible, qui se fondait sur des textes et sur les premières réalisations élaborés à partir de la fin des années 1960.

Les fondements doctrinaux

Le premier objectif était de restituer le musée à ceux auxquels il aurait toujours dû appartenir et de faire du musée une institution culturelle à la disposition du plus grand nombre. Les principales voies pour atteindre cet objectif étaient, d'une part, le langage de la communication muséale ; d'autre part, la multiplication des musées communautaires. Musées territoriaux ou musées thématiques exprimant un groupe culturel, social ou professionnel, dont on utilise généralement le patrimoine pour construire l'image, les musées d'identité connurent un regain de vie pendant les années 1970. Même s'ils ne portaient pas la même dénomination commune, ils avaient déjà pris la forme des musées de folklore, des musées de plein air scandinaves, des Heimatsmuseum dans les pays germaniques ou des maisons de pays en France. C'est dans la vague de ces musées d'identité que se sont glissés les musées communautaires, caractérisés par leur mode de fonctionnement, au sein duquel le groupe social, culturel ou professionnel n'est pas seulement la matière formant l'image mais est aussi l'acteur principal (comme c'est le cas dans les musées de voisinage ou les écomusées). Sans que cette vague soit vraiment morte et que l'exigence communautaire ait disparu, il est apparu depuis lors que les musées d'identité ne pouvaient suffire à régler tous les problèmes des musées classiques et qu'il était dangereux d'en faire l'appui, voire l'arme de guerre, de politiques contestables.

Le deuxième objectif fut de faire passer les idées avant les réalisations. Les musées à programme et les expositions-discours, comme certains les désignaient avec une nuance péjorative, n'étaient certes pas une nouveauté, mais il fallait en justifier l'existence devant ceux qui continuaient à les ignorer.

Le troisième objectif fut de rendre leur autonomie aux objets par rapport à leur milieu d'exposition en les donnant à voir de manière neutre, puis de les faire dialoguer pour les faire pleinement signifier.

Trois textes prenaient valeur de manifeste, qui avaient fait l'objet de communications en septembre 1971, à Grenoble, lors de la IXe conférence générale du Conseil international des musées (I.C.O.M.) dont le thème était Le Musée au service des hommes, aujourd'hui et demain. En premier lieu celle de Duncan F. Cameron, muséologue canadien, qui, depuis quelques années, revendiquait pour le musée un langage de communication approprié et défendait une conception plus ouverte de l'institution (Le Musée, temple ou forum). Ensuite, celle de John Kinard, pasteur de Washington qui, dans le quartier noir d'Anacostia, sur les bords du Potomak, avait implanté un des premiers musées communautaires. La troisième était d'un universitaire dahoméen, Stanislas F. Adotevi, qui remit en question les fondements mêmes du musée dans sa conception occidentale, à la fois d'élitisme et de sacralisation artificielle. On ne saurait toutefois passer sous silence l'apport de deux autres « maîtres à penser ». Hugues de Varine, directeur de l'I.C.O.M. de 1962 à 1974, soucieux de formules qui donneraient – ou rendraient – au musée une fonction plus sociale, et Georges-Henri Rivière, qui avait aussi présidé aux destinées de l'I.C.O.M. dont il fut le premier directeur, à partir de 1946. Après sa retraite de conservateur en chef du Musée national des arts et traditions populaires en 1967, ce dernier n'en était devenu que plus actif, réfléchissant à de nouvelles formes et à de nouvelles pratiques muséales.

Ces différentes réflexions furent plus précisément l'objet d'une réunion organisée par l'U.N.E.S.C.O. du 20 au 31 mai 1972 à Santiago, où les professionnels « découvrirent en deux jours que leurs musées ne servaient à rien, sauf peut-être au plaisir intellectuel et esthétique d'une élite locale, à l'autosatisfaction de l'oligarchie en place et à la curiosité de nombreux touristes nord-américains » (H. de Varine, 1979). Les résolutions de cette rencontre servirent de charte à ceux qui cherchaient un nouveau modèle pour le musée et la définition qui fut mise au point constitua une avancée non négligeable et même innovante aux yeux de beaucoup : « Le musée est une institution au service de la société, qui acquiert, communique et, notamment, expose, à des fins d'étude, de conservation, d'éducation et de culture, des témoins représentatifs de l'évolution de la nature et de l'homme. »

Cette nouvelle définition du musée comprenait plusieurs innovations : le primat des collections cessait d'être un absolu et la définition de celles-ci ne dépendait plus des disciplines scientifiques, comme elles le faisaient dans la définition française de l'ordonnance du 13 juillet 1945 tout autant que dans la définition statutaire adoptée lors de la fondation de l'I.C.O.M., à Paris, en novembre 1946 : « Le mot « musée » comprend toutes les collections ouvertes au public d'objets artistiques, techniques, scientifiques, historiques ou archéologiques, y compris les zoos ou jardins botaniques, mais à l'exclusion des bibliothèques, sauf si elles entretiennent des salles d'exposition permanente. » Ces conceptions objectales et disciplinaires se sont désormais estompées au bénéfice d'une vision patrimoniale globale, couvrant les « témoins représentatifs de l'évolution de la nature de l'homme ». Comme le soulignera en 1976 le muséologue norvégien Marc Alain Maure : « Ce qui caractérise ces nouveaux musées, c'est l'abandon de ce qu'on pourrait appeler une conception « humaniste » de la culture, au profit d'une vision globale et écologique de l'être humain en rapport avec son milieu naturel et socioculturel. » Doivent désormais concerner le musée tout ce qui vient de l'homme et tout ce qui l'entoure, et il est d'autant plus inutile d'en préciser les domaines ou les approches disciplinaires que les limites en sont aussi variables que l'est la signification des termes. Mais si certains ont profité de cette ouverture, parallèle à l'action des mouvements écologistes, pour attirer davantage l'attention sur les richesses de la nature et sur la nécessité de préserver les milieux naturels, cette muséologie ne devait pas moins s'appl [...]

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L' Imperial War Museum de Lambeth en 1936

L' Imperial War Museum de Lambeth en 1936
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Musée des Arts et Métiers

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Écrit par :

  • : conservateur en chef au musée du Louvre, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle
  • : conservateur général, chargé de mission à la direction des musées de France
  • : directrice de recherche émérite au CNRS

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Pour citer l’article

Germain BAZIN, André DESVALLÉES, Raymonde MOULIN, « MUSÉOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/museologie/