JUDAÏSMEHistoire du peuple juif

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Harun al-Rashid

Harun al-Rashid
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Victimes d'un pogrom antisémite, vers 1910

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Occupation britannique de Jérusalem

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Intégration des immigrants aux États-Unis

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Le mot Juif (ancien français Juiu, Juieu), dérivé du latin Judaeus (grec Ioudaïos), issu de l'hébreu Yehūdī, désigne primitivement les ressortissants du royaume de Juda (940 à 586 av. J.-C.) dont une première mention biblique est faite dans le IIe Livre des Rois (xvi, 6). Par la suite, ce terme s'appliqua au peuple d'Israël dans son ensemble. Après la fin de l'État juif antique, encore que des agglomérations juives aient subsisté dans le pays (en Galilée surtout) à toutes les époques, le peuple juif vit dispersé parmi les nations ; mieux, il partage leur vie, et la notion même de peuple juif serait sujette à contestation, impliquant de soi une prise de position. Définir des périodes englobant les histoires des Juifs de pays multiples revient en effet à postuler qu'il existe entre elles des relations et que chacune de ces histoires appartient à un ensemble national. Un millénaire durant, cette histoire a pour théâtre principal l'Orient, berceau du judaïsme. Par la suite, vers 1200, malgré le bouleversement des croisades d'une part, de la destruction par les Almohades de l'ensemble des communautés juives de l'Occident musulman d'autre part, le peuple juif a créé une société originale – enclave tolérée au sein d'une chrétienté parfois intolérante et d'un islam sujet à des crises meurtrières –, la communauté juive occidentale. Cette société possède des institutions démocratiques, développe une civilisation voisine de celle qui l'environne, et pourtant différente. Au gré des expulsions, persécutions et massacres, la communauté se déplace d'Orient en Occident et d'Occident en Orient. Les foyers prestigieux de la France, de l'Allemagne et de l'Espagne médiévales, déracinés au xive et au xve siècle, resurgissent en Pologne et en Turquie au xvie siècle, portant à maturité une culture allemande et une culture espagnole nourries du terroir perdu. Le Moyen Âge juif se prolonge jusqu'au xxe siècle dans plusieurs pays, mais il recule en Occident où les groupements juifs les moins peuplés obtiennent une émancipation juridique censée conduire l'histoire juive à son terme : l'intégration des Juifs dans leurs pays respectifs. Dès 1880, la guerre faite aux Juifs par l'antisémitisme entraîne une redistribution géographique des masses juives, la destruction du judaïsme d'Europe orientale, la renaissance d'une nation pourvue d'une base territoriale, linguistique, politique enfin, l'État d'Israël. À elle seule l'histoire contemporaine impose la notion de peuple juif : s'il n'est de génocide que de peuples, il n'est pas de libération nationale sans peuple pour la réaliser. En fait, dès ses origines, l'historiographie hébraïque est nationale : elle constitue même la première définition d'une nation.

Le développement présenté ici limite son éclairage aux aires géographiques qui furent déterminantes pour l'histoire juive : il ne traite ni des Juifs de Chine, ni des principautés juives médiévales du Yémen, ni même des agitations messianiques purement locales. L'histoire juive des deux millénaires de l'ère chrétienne est œcuménique : celle qui est présentée ici émerge de myriades de communautés minimes ou majeures, plus ou moins connues de l'historien. On ne fera qu'en esquisser les lignes de force ; d'autres articles de cette encyclopédie, de larges indications bibliographiques et les archives et bibliothèques locales ou nationales pouvant en fournir le complément et, parfois, l'inédit.

L'hégémonie de la Terre sainte et de Babylone

La perte de la souveraineté politique juive, après la répression par Rome du soulèvement de Bar Kokhba (135), n'entraîne pas d'éclipse du centre géographique du judaïsme. Jusqu'en 425, la Terre sainte reste le cœur physique de la nation ; par la suite, et jusqu'en 1200, la Babylonie prend le relais.

Le patriarcat en Terre sainte

Après 135, les maîtres sont pourchassés, l'observance religieuse interdite. Le chef spirituel par excellence, Rabbi Aqiba, est incarcéré à Césarée, puis supplicié avec ses collègues et disciples. Mais cette persécution est trop brève pour dépeupler et ruiner les agglomérations juives ; sous Antonin le Pieux (138-161), la condition faite aux Juifs dans leur pays s'améliore. Un Sanhédrin – Cour suprême – réuni à Usha (Galilée) confère le patriarcat à Siméon ben Gamaliel. Rome reconnaît l'autorité religieuse du patriarche et le pouvoir judiciaire du Sanhédrin. Pratiquement, un gouvernement juif assisté d'une assemblée fonctionne en Terre sainte ; son autorité est même renforcée afin de prévenir une éventuelle collusion des Juifs avec les Parthes. Il siège en Galilée, à Bet-Shearim ou à Séphoris. Une renaissance matérielle et spirituelle s'accomplit durant cette période. Ses vestiges architecturaux sont les synagogues antiques classiques, édifiées entre le iie et le viiie siècle. Parmi les quelque cent soixante-quinze édifices de ce genre mis au jour, Bet-Alpha, Capharnaüm, Nirim, Bet-Shearim, Kefar-Bir‘am, Gischala, Méron, Khorazin, Jéricho, Gaza, Oum al-Qantir (Golan) sont les plus remarquables. La contribution majeure de cette période reste la préservation du savoir traditionnel, jusque-là réservé à l'enseignement oral. Si les maîtres et disciples possédaient des notes de cours dites Mišnāyōt, aucun texte officiel n'existait encore. Le patriarche Gamaliel II établit le principe de l'unité de la jurisprudence (car chaque école avait sa doctrine propre) tout en citant les opinions non retenues. Après avoir fixé la division par sujets définie par R. Aqiba, R. Meir revoit le code dans son ensemble et, sous la direction de R. Juda le Prince, une compilation est menée à bien vers 200, la Mišnā, qui signifie répétition (de la Loi). Les commentaires non officiels, compilés également, constituent la Tossephta (supplément), tandis que les homélies, réunies, forment le Midrāš. On appelle tannaïm les auteurs de la Mišnā : cent quarante-huit sont cités nommément dans le recueil. Au ive siècle, des heurts avec une garnison romaine entraînent la destruction de Tibériade, Séphoris et Lydda. Le centre palestinien entre en déclin. Sous Théodose II, des persécutions et une législation hostile, inspirées par les chrétiens, appauvrissent les Juifs. À la mort sans héritier du patriarche Gamaliel VI, l'empereur abolit l'institution (425).

Exilarques et geonim à Babylone

Remontant à l'Exil (vie s. av. J.-C.), le réseau de colonies juives de Mésopotamie témoignait d'une grande vitalité et bénéficiait généralement de l'appui de l'autorité suzeraine, Parthes jusqu'en 211, Perses Sassanides jusqu'en 642, califes arabes enfin. Les trois régimes reconnaissent le gouvernement juif autonome de l'exilarque (Reš Gālūtā, ou chef de l'Exil). Issu, selon la tradition, du roi David, l'exilarque règne effectivement sur les régions où les Juifs sont majoritaires : il dispose d'une suite armée, d'une police, de finances alimentées par une fiscalité propre et d'une juridiction civile et religieuse. La période est dite talmudique, car son œuvre majeure est la compilation complète de la Tradition achevée (vers 500). Par le Talmud, on connaît la vie juive dans l'Iraq du haut Moyen Âge. Plus d'un million de Juifs se répartissent entre des communautés géantes – Néhardéa, Nisibis, Mahoza, sur l'Euphrate ou le canal Royal – et des villages et hameaux disséminés par toute la Mésopotamie. Ils sont cultivateurs ou éleveurs, propriétaires ou tenanciers rivés aux travaux des champs ou à l'entretien des canaux d'irrigation, écrasés d'impôts. Les artisans – boulangers, brasseurs, teinturiers, tisserands, tailleurs, tanneurs, pêcheurs, forgerons – sont plus à l'aise. Sur les marchés des villes administrés par l'agoranomos, prévôt nommé par l'exilarque, ils croisent des Juifs plus humbles : matelots, portefaix, colporteurs besogneux. Des marchands riches exportent grains, vins, laines ou importent fer, soie, pierres précieuses. À Sura et à Pumbédita, métropoles judiciaires, les maîtres enseignent dans les Yešībōt (académies) la Loi juive – clé des fonctions publiques, car droit civil et droit religieux ne font qu'un – et forment des disciples versés dans le dīn (« juste loi »). Le renom d'Abba Arika, dit Rav, et de Samuel s'étend à tout le pays.

La dernière partie de la période a pris la dénomination d'« époque des geonim ». Ces geonim (« excellences ») président les académies prestigieuses de Sura et de Pumbédita et tendent à éclipser les exilarques. Les communautés de la Diaspora les consultent sur les pratiques religieuses et les doctrines ; en retour, elles envoient aux académies des dons pour leur entretien. Les geonim dirigent de ce fait des chancelleries et envoient des émissaires vers les contrées lointaines, les peqīdīm. Natronaï, gaon de Sura (853-856), compose un rituel de prières quotidiennes, à la demande de la communauté espagnole de Lucène. Sa‘adya ben Joseph, le plus fameux des geonim (882-942), compose pour l'édification de la Diaspora un traité systématique de doctrine et de philosophie juives.

Le Talmud, les « responsa » et les sectes

De Terre sainte viennent des manuscrits hébreux ou araméens de la Bible ou de la Mišnā. Ils permettent une grande diffusion du savoir. Lors de sessions bisannuelles des académies (kalla), les maîtres commentent et complètent coram populo la Mišnā. Succédant aux tannaïm du pays d'Israël, les amoraïm (« ceux qui terminent ») Rav, Samuel, Rabbah ben Naḥmani, Abaye, poursuivent la compilation de la tradition. Rab Aši rassemble le matériel accumulé par ses prédécesseurs en un traité complet, la Gemara (vers 500). Mišnā et Gemara réunies constituent le Talmud. Somme gigantesque, le Talmud préserve les discussions pratiques ou théoriques des écoles sur tout sujet concernant de près ou de loin l'observance ou la croyance. Il retient par là même des données de morale, de philosophie, de sciences naturelles, de médecine, de mathématiques, d'astronomie, d'histoire, de géographie, de magie...

La chancellerie des académies transcrit des responsa, consultations préparées en réponse à des questions posées par les communautés. Ce matériel immense, dont une partie seulement est connue ou publiée, revêt une importance historique certaine : non seulement il met en lumière l'existence quotidienne des Juifs, mais encore il révèle l'unité du peuple, en dépit de sa dispersion géographique. Certains responsa deviennent des classiques, comme la longue épître de Sherira Gaon (968-998) à la communauté de Kairouan : utilisant les archives des académies, le gaon établissait historiquement les origines de la Mišnā et du Talmud ; c'est la première grande chronique hébraïque médiévale. Du dernier gaon en renom, Haï, ont été conservés près de mille responsa.

Des courants de pensée s'affrontent aussi au sein des communautés ; une rupture survient même entre les adeptes de la Tradition et ses adversaires, les karaïtes (de miqra, lecture). Ces derniers, avec Anan ben David, Daniel al-Kumisi, Benjamin de Nehawend, ne reconnaissent que l'autorité de la Bible. Leur succès est rapide. Maints auteurs se mettent alors en devoir de réfuter leur doctrine, exposant à leur tour rationnellement la tradition. On distingue désormais les rabbanites, qui suivent les rabbins, des karaïtes, qui rejettent leur autorité.

Les Khazars

Au viiie siècle, un mouvement judaïsant d'envergure surgit chez les Khazars – peuple turc ou finnois fixé sur la basse Volga, entre la mer Noire et la mer Caspienne. En 641, le roi Bulan et la haute noblesse se convertissent au judaïsme – probablement sous l'influence de Juifs venus de Byzance –, suivis par une partie notable de la population. Le royaume juif des Khazars est une puissance avec laquelle doit compter l'Empire byzantin ; affaibli par la défaite que lui infligea le prince russe Yaroslav en 1083, il disparaît avec l'invasion tatare de 1237. Durant ces quelque six siècles d'existence, le royaume se couvre de synagogues et accueille des maîtres et voyageurs juifs ; un de ses rois, Joseph, entretient une correspondance avec Ḥasdaï ibn Shaprut, ministre juif du calife de Cordoue, ‘Abd al-Raḥmān III. Des sources arabes et chinoises ainsi que des documents de la Géniza découverts au Caire éclairent l'organisation du royaume. Les Juifs ne constituant qu'une minorité, une juridiction séparée s'appliquait aux diverses confessions. La monarchie khazare parvint à imposer sa suzeraineté aux tribus voisines et fixa sa capitale à Itil. Le monde juif médiéval n'ignorait pas l'existence de cet État et le philosophe espagnol Juda Halévy prit pour thème de son traité fidéiste, le Sefer ha-Kuzari, la conversion du roi des Khazars. Mais les distances ne permirent pas le développement de relations suivies entre communautés et État juif de la Diaspora durant le haut Moyen Âge : dans l'histoire juive, la conversion des Khazars demeure un phénomène marginal.

L'essor des communautés occidentales

À travers l'Empire romain, des communautés juives se sont constituées à la suite de migrations volontaires ou forcées survenues avant et après la ruine de l'État juif antique. À Rome, en Gaule, à Byzance, en Espagne, dans l'Afrique du Nord prémusulmane, ces communautés du premier millénaire ont laissé des souvenirs épigraphiques, architecturaux, documentaires. Elles sont renforcées par une immigration croissante lors de la conquête et de l'expansion islamique (642). Un déplacement de population juive s'effectue d'est en ouest depuis la Mésopotamie. Déjà appauvri par la lutte entre Byzance et la Perse, l'Iraq néglige d'entretenir les canaux d'irrigation (le processus paraît s'accentuer avec le triomphe de l'Islam) et devient un désert. Cependant, l'expansion musulmane fraye la voie à des familles juives dans les contrées récemment soumises, Afrique du Nord et Espagne. Les académies babyloniennes ne reçoivent plus guère de subsides d'une population locale démunie ; leurs émissaires passent malaisément de l'Orient musulman à l'Occident chrétien. D'autres écoles prennent le relais.

En Terre sainte d'abord, l'éviction de l'autorité de Byzance permet le retour de communautés et d'écoles à Ramla puis en Galilée, et surtout à Tibériade. À Tibériade, grâce à des traditions remontant à Ezra (ve s. av. J.-C.), l'hébreu connaît un renouveau. Les savants de la famille d'Asher éditent le texte massorétique de la Bible. Ils inventent le système des points-voyelles (36 signes supplémentaires) permettant de fixer la lecture du texte sacré : ce sont les massorètes (de massora, transmission).

En Afrique du Nord, les communautés remontent à l'époque romaine : la synagogue de Hammam Lif (près de Tunis) comporte une dédicace latine ; les Pères de l'Église signalent des Juifs en Algérie. Très tôt, Kairouan apparaît comme une métropole juive qui correspond avec les académies de Babylone avant de les supplanter. Les conquérants musulmans se heurtent à des tribus juives, les ‘Ubaid Allāh, qui, fuyant la Tunisie au viiie siècle, s'installent à Djerba. En Algérie, les Arabes combattent les tribus berbères converties au judaïsme, Nafusah, Faudalawah, Jaroua. À la tête des Jaroua, Dihya, dite la Kahéna, combat longtemps les Arabes (703). Au Sahara s'installent les Daggatoun, chassés de Témentit dans le Touat, où ils constituaient une petite principauté. Au Maroc, Fez et Marrakech deviennent de grandes communautés. Le père du gaon Samuel ibn Ḥofni préside le tribunal rabbinique de Fez. En 1013 naît, près de Fez, Isaac al-Fassi, un des plus grands talmudistes du Moyen Âge.

L'Espagne, des Wisigoths à l'âge d'or

Après une période de paix sous les Romains et les Wisigoths ariens, la communauté espagnole est persécutée lors de l'adoption du catholicisme par les Wisigoths (589). Les Conciles successifs de Tolède privent les Juifs de tout moyen d'existence, prohibent la pratique du judaïsme, asservissent enfin les Juifs. En 711, la conquête arabe leur rend la liberté : on leur confie la garde des forteresses, on leur concède des terres et des quartiers urbains. Sous le califat de Cordoue, les communautés espagnoles jouissent d'une grande prospérité. Certains de leurs membres entrent au service des souverains, tel Ḥasdaï ibn Shaprut, médecin et diplomate du calife ‘Abad al-Raḥmān III. La disparition du califat, remplacé par des principautés berbères, maintient cette situation favorable ; ainsi, Samuel ibn Nagrela est vizir du roi de Grenade. En 1136, l'invasion des Almohades, qui proscrivent le judaïsme en Andalousie, met un terme à près de cinq siècles de civilisation juive en Espagne arabe et dans toute l'Afrique du Nord, Libye comprise. S'inspirant des modèles arabes, maints lettrés juifs avaient créé une grammaire hébraïque découvrant et décrivant la trilittéralité des racines hébraïques. La langue hébraïque, d'abord délaissée au profit de l'arabe par les poètes et philosophes, s'enrichit d'une littérature et d'une science immédiatement reconnues comme classiques avec les poètes Juda Halévy, Salomon ibn Gabirol, l'exégète Abraham ibn Ezra et de nombreux mathématiciens, astronomes et médecins. En Espagne naît Moïse Maimonide, dont l'œuvre philosophique marque le judaïsme d'une empreinte rationaliste. Le classicisme de l'âge d'or hébreu espagnol s'exprime dans une littérature sacrée, par des morceaux liturgiques, mais aussi profane, essentiellement par la poésie.

La Rhénanie et la France jusqu'aux croisades

photographie : Harun al-Rashid

Harun al-Rashid

Le calife abbasside de Bagdad, Harun al-Rashid (766-809). 

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Le judaïsme, présent en Rhénanie et en France dès les premiers siècles, apparaît en pleine lumière sous les Carolingiens. Des marchands juifs assurent les relations indispensables entre la chrétienté occidentale et l'Islam, tel le Juif Isaac, ambassadeur de Charlemagne auprès du calife Haroun al-Rachid (797). Les Carolingiens protègent les communautés juives et favorisent leur implantation, imités par des seigneurs laïques et ecclésiastiques (privilège de Rüdiger aux Juifs de Spire, 1084). En France, les grands foyers sont Narbonne, Limoges, la Champagne. Deux maîtres modèlent le judaïsme occidental : Gershom de Metz, qui fait adopter diverses taqqanot (règlements), dont celle qui abolit la polygamie et le lévirat, et Salomon ben Isaac, dit Rashi de Troyes, qui rédige un commentaire de la Bible et du Talmud caractérisé par la clarté, la simplicité et un intérêt très vif pour les réalités locales. L'emploi, dans le corps du texte hébreu, de termes romans écrits en caractères hébraïques fait des commentaires de Rashi une source linguistique de premier ordre pour le romaniste. L'institution rabbinique, fondée sur la prééminence du rabbin, chef spirituel de sa communauté et parfois d'une région entière, apparaît alors. Centres rhénans (Spire, Worms, Mayence) et français (Narbonne et Champagne) confèrent au judaïsme occidental une réputation de savoir et de piété : ils contribuent à faire du Talmud une œuvre largement occidentale.

Au cours des premières croisades, l'itinéraire de Jérusalem est jalonné par des massacres de populations juives qui accentuent la déchéance légale à laquelle la chrétienté soumet celles-ci. Encore qu'installés depuis des siècles, les Juifs apparaissent soudain comme des étrangers et des meurtriers du Christ qu'il convient de venger avant le départ pour la croisade. Saignés à Mayence comme à Prague, brûlés à Jérusalem, les Juifs ne vivront plus que sous une protection payante et toujours révocable. Cependant, les croisades déterminent dans le judaïsme l'émergence d'une conscience historique perceptible dans les chroniques hébraïques des persécutions, noyau et parure de l'historiographie juive (Ephraïm de Bonn, Salomon ben Samson), ainsi que dans une floraison d'élégies glorifiant les martyrs de la foi.

Le judaïsme au Moyen Âge

Des travaux récents ont montré que l'exilarcat et le gaonat survécurent jusqu'au xiiie siècle, et, dans la France du xie siècle, Salomon ben Isaac, commentant le texte de la Genèse « Le sceptre ne quittera point Juda » (xlix, 10), reprend une formule talmudique : « De génération en génération ce sont les exilarques de Babylone qui régentent le peuple avec le sceptre. » Des geonim exercèrent encore une certaine influence au point de supplanter parfois l'exilarque, tel Samuel ben Ali Ha-Lévi (mort en 1207). En fait, leur autorité se limite à Bagdad où ils résident. Le chroniqueur hébreu Abraham ibn Daud note au xie siècle : « Après Ézéchias, qui fut le chef de l'Académie et exilarque, les académies et les geonim cessèrent d'exister. Mais auparavant déjà, le Saint – béni soit-Il ! – avait décrété l'arrêt des subsides qu'envoyaient aux académies les pays d'Espagne, du Maghreb, d'Afrique, d'Égypte et du pays d'Israël. » Cette notation demeure historiquement valable. Le peuple juif se répartit en noyaux pratiquement autonomes, les communautés, dont les principales – en Espagne, en France, en Allemagne – rayonnent sur une région. La Terre sainte retrouve aussi – contrecoup des croisades ? – une influence croissante. D'une part, la liturgie, l'enseignement rabbinique du Talmud, la lecture des chroniques hébraïques, le traumatisme causé par les massacres des xie et xiie siècles déterminent chez les Juifs une conscience de nation en exil aspirant à son terroir d'origine. D'autre part, des pèlerins et chefs spirituels reconstituent des communautés dans la Terre sainte des croisés. Les voyageurs Benjamin de Tudèle et Petaḥia de Regensburg composent des Itinéraires en hébreu qui font connaître la Terre sainte à la Diaspora. En 1211, trois cents rabbins de France et d'Angleterre gagnent Jérusalem. Vers 1250, le rabbin français Yéḥiel ben Joseph fonde à Saint-Jean-d'Acre une académie dite « Yešībā de Paris ». En dépit de ces tentatives, les écoles de la Terre sainte n'ont qu'un ascendant symbolique sur les communautés de l'Exil.

La communauté médiévale

Exclus progressivement de la société à l'instigation des conciles, les Juifs finissent par ne plus être tolérés qu'en fonction de leur utilité immédiate, et par être confinés dans des quartiers séparés. S'ils cultivent encore des terres en Grèce, en Espagne, en Languedoc, en Champagne, des règlements leur en refusent bientôt la propriété. S'ils pratiquent l'artisanat, principalement le travail des peaux et la teinture des étoffes, les corporations chrétiennes les chassent bientôt des corps de métiers. Le crédit, proscrit par l'Église, est pratiqué par les Juifs à un taux légal dépassant parfois 40 p. 100 par suite de la rareté du numéraire. Princes et seigneurs concèdent des chartes à des familles, et parfois à des communautés, à condition que les Juifs prêtent à leurs sujets et leur versent de lourdes taxes. Mais le prêt sur gages fonciers est accaparé par les monastères tandis que le crédit commercial devient le monopole des marchands italiens, Lombards ou Cahorsins. Les Juifs sont rejetés vers un crédit à court terme qui les expose à l'hostilité populaire. Seule profession honorable dont les règlements ne parviennent pas à les exclure, la médecine juive jouit d'une réputation universelle.

La communauté a les caractères d'une entité nationale. Elle lève sur ses membres l'impôt et en verse une part au seigneur ou au roi. Dans la vie quotidienne, à l'école même, les Juifs emploient bien la langue du pays, mais c'est exclusivement en hébreu qu'ils écrivent, transcrivant, il est vrai, en caractères hébreux des expressions de l'idiome courant et même des morceaux littéraires. Partout la communauté entretient des écoles, depuis le niveau élémentaire jusqu'à l'académie talmudique (contrairement à leur environnement, les Juifs savent tous lire et écrire), des hôpitaux, des ateliers parfois ; elle gère une caisse de secours, une ou plusieurs synagogues, un cimetière (tous les cimetières ont été profanés par la suite ; certaines inscriptions funéraires hébraïques médiévales figurent dans quelques musées). Le pouvoir est confié à des notables laïcs élus suivant des constitutions locales ou régionales, les taqqanot  ; des assemblées débattent des problèmes importants. Charge d'abord purement honorifique, la fonction rabbinique se mue en un fonctionnariat rétribué, le rabbin exerçant l'enseignement et la direction spirituelle. Par le jeu de consultations rabbiniques et de synodes régionaux, les communautés acquièrent un mode d'organisation semblable. La codification de l'observance traditionnelle se poursuit ; elle aboutira à l'œuvre de Jacob ben Asher, Arba Tūrim (xive s., Les Quatre Rangées) et surtout au Šulḥān ‘Arūkh (La Table dressée) de Joseph Caro (1565). L'enseignement ésotérique, fondé sur des traditions remontant à R. Siméon bar Yoḥaï, est fixé dans la compilation (ou l'œuvre originale ?) de Moïse de León (xiiie s.), le Zōhar (Livre de la splendeur). Sur le plan artistique, les Juifs construisent des synagogues romanes ou gothiques en France et en Allemagne, mauresques en Espagne. Le plus ancien édifice religieux juif, la synagogue byzantine de Worms (1034), détruite par les nazis en 1938, a été reconstruite par la municipalité. Des façades de synagogues médiévales subsistent à Mende (Lozère) et à Draguignan (Var). On a mis au jour en 1976 à Rouen des vestiges romans (fin xie ou début xiie siècle) de la plus ancienne synagogue médiévale connue. Mais l'art le mieux représenté est celui de la calligraphie et de l'enluminure des manuscrits hébreux, de la Bible, des prières, de la Haggada pascale. On en trouve dans la plupart des grandes bibliothèques, certains ont acquis une renommée mondiale, tels le Pentateuque de Tours, la Bible de Perpignan, la Haggada de Sarajevo (xiiie s.). Nombre de manuscrits hébreux – traités médicaux, mathématiques ou astronomiques, traductions d'ouvrages scientifiques arabes, grecs ou latins – illustrent la contribution juive à la culture médiévale ; par eux, la chrétienté entra en contact avec la science de l'Islam. Par leur présence même en terre chrétienne ou islamique, ces communautés juives, îlots de démocratie et de savoir, sont des facteurs de civilisation.

Les centres de l'Europe occidentale

Les communautés françaises remontent à l'exil à Vienne d'Archelaüs, fils d'Hérode (6 apr. J.-C.) ; elles sont nombreuses sous les Mérovingiens. Les Juifs vivent dans les campagnes et les villes (Bordeaux, Tours, Poitiers), mais surtout en Champagne et en Normandie. Des lieux-dits multiples rappellent un hameau ou un quartier juif, « Juiverie », « Villejuif », « rue des Juifs ». Au xiiie siècle, la France royale compte quelque cent mille Juifs. Saint Louis édicte un ensemble de mesures restrictives à leur encontre, dont le port d'un signe distinctif, la rouelle, et, après un procès inique fait au Talmud, laisse brûler à Paris, en 1242, 24 charretées de manuscrits hébreux. Il consacre un budget à l'entretien des Juifs qui se font chrétiens. Les écoles de Sens, Falaise, Troyes, Ramerupt sont fréquentées par des étudiants venus de toute l'Europe ; elles composent les commentaires du Talmud dits Tossaphot. En 1306, Philippe le Bel expulse les Juifs du royaume, les dépouillant de leurs biens individuels et communautaires. Rappelés en 1315 « à la commune clameur du peuple », les Juifs reconstituent quelques communautés, qui végètent jusqu'à leur expulsion finale en 1394.

En Angleterre, ils s'installent lors de la conquête normande au xie siècle. On les trouve dans les villes, où ils sont prêteurs d'argent sous contrôle royal ; l'Échiquier des Juifs enregistre les créances et prélève la part du roi sur les intérêts perçus. À Londres, Lincoln, Winchester, Oxford, Norwich, Canterbury, York, les communautés grouperaient quelque seize mille âmes, chiffre que plusieurs historiens jugent exagéré. L'expulsion de 1290 met fin à leur existence.

En Allemagne s'était cristallisée la communauté juive classique de l'Occident médiéval depuis Gershom ben Juda de Metz. Spire, Worms, Mayence retrouvent une grande vitalité après les croisades. On doit à ces communautés des compositions liturgiques et le Sefer ha-Ḥassidim (Livre des dévotieux) de Rabbi Juda, le Saint de Ratisbonne (xiiie s.). Bien qu'appauvries par la pression des corporations marchandes et frappées par des expulsions locales multiples, ces communautés survivent au Moyen Âge.

L'Italie abrite des Juifs depuis l'Antiquité. Ils dépendent soit des papes, soit des princes, soit des républiques marchandes. Rome, la Sicile, le royaume de Naples comprennent de larges communautés. Les papes engagent parfois des médecins juifs, tel Isaac ben Mardochée dit Maestro Gajo, qui fut au service de Boniface VIII (1294-1303). Au xiiie siècle, certaines villes accordent à des banquiers juifs, avec licence pontificale, le monopole du prêt sur gages. La condition des Juifs est relativement paisible dans l'Italie médiévale. Nombre d'expulsés de divers pays s'y fixeront du xvie au xviiie siècle.

L'Espagne apparaît comme l'asile par excellence d'Israël en Occident. Très peuplées, les communautés y disposent d'une administration autonome, l'aljama, d'un quartier, la judería, de privilèges (fueros) des rois de Castille, d'Aragon, de Catalogne, de Navarre. La justice rabbinique est habilitée à prononcer des sentences capitales. L'économie reste diversifiée : journaliers sur les terres ou dans les ateliers, cultivateurs et artisans, marchands, fermiers des revenus seigneuriaux ou royaux. Les artisans juifs créent des confréries et se dotent de statuts mutualistes, tels ceux des bottiers juifs de Saragosse (1366). Les rois prennent des Juifs à leur service, tels Joseph ibn Chochan sous Alfonse VIII et Samuel Halévi sous Pierre Ier. Selon un calcul, que bien des travaux locaux rendent plausible, l'Espagne médiévale aurait compté près d'un million de Juifs, les centres principaux étant Saragosse, Valladolid, Burgos, Séville, Barcelone, Tolède. Les synagogues de Cordoue et de Tolède (1357), joyaux de l'art mudéjar, ont été restaurées au xxe siècle. Les Juifs jouent un rôle important dans la civilisation espagnole. Plusieurs appartiennent au collège réuni par Alphonse le Savant pour composer les Tables Alphonsines (1251) : Isaac ben Sid de Tolède serait l'éditeur de la fameuse compilation astronomique. Abraham Zacuto construit un astrolabe en métal et met au point les tables astronomiques utilisées par Colomb (1473). En 1495, Joseph Vecinho expérimente sur les côtes de Guinée un astrolabe amélioré. Le castillan devient une langue littéraire avec la participation de poètes, savants, traducteurs juifs ; en 1433, le rabbin Moïse Arragel traduit en castillan la Bible hébraïque pour le maître de l'ordre de Calatrava. La symbiose culturelle judéo-espagnole est, pour les historiens péninsulaires, une réussite exemplaire. C'est pourtant le code espagnol dit « des Sept Parties » qui définit la situation juridique inférieure des Juifs dans la société chrétienne : ils forment un peuple toléré, encore que « déicide », mais frappé d'incapacités légales multiples (1265). En 1391, la populace, sous l'impulsion du prédicateur Ferran Martinez, donne l'assaut aux juderías, ruinant ou détruisant des communautés, massacrant ou convertissant de force leurs membres. Les convertis, dits « Nouveaux Chrétiens », sont bientôt soupçonnés par l'Inquisition de conserver des pratiques juives. Le peuple les appelle par dérision marranos (porcs ?) – d'où le concept historique de marranes. Convaincus de judaïsme, ils risquent la confiscation de leurs biens, la réclusion, le bûcher lors d'un autodafé. L'Église se persuade que ces convertis sont aidés par les Juifs et engage les souverains à prononcer leur expulsion. Celle-ci est décrétée au lendemain de l'unification de la Castille et de l'Aragon et de la prise de Grenade (1492). Cette année-là, Christophe Colomb, dont les origines juives sont admises par certains historiens (surtout espagnols), découvre le Nouveau Monde.

La « Grande Espagne » de l'Empire ottoman et la Pologne du « Conseil des Quatre Pays »

Les expulsions de l'Europe occidentale déterminent une migration nouvelle vers l'Orient. Les exilés espagnols gagnent – après des étapes parfois prolongées en Italie – l'Empire ottoman qui leur ouvre ses portes, créant des enclaves « espagnoles » en Turquie et en Terre sainte ; leur langue, le ladino, est un castillan médiéval mêlé de locutions hébraïques. Ils constituent la fraction dominante des Séfarades (Juifs originaires d'Espagne). Les Juifs d'Allemagne (de France aussi, dans une certaine mesure) se retrouvent dans une Pologne en plein essor, où Boleslas le Chaste (1264) puis Casimir le Grand (1344) leur octroient des terres et un statut favorable. Cette « Maison d'Israël en Pologne » devient le modèle du groupement ashkénaze (c'est-à-dire d'origine allemande) ; on y parle le judéo-allemand, ou yiddish, transcrit en caractères hébraïques. Le yiddish donne bientôt naissance à une littérature populaire dont l'adaptation de la Bible à l'usage des femmes, Ṣe'ēnāh ū-Re'ēnāh, de Jacob Ashkenazi (1648), est un des premiers fleurons.

En Turquie, les anciennes agglomérations juives sont brusquement revivifiées par l'arrivée massive des expulsés d'Espagne. On trouve des communautés espagnoles à Arta, Sarajevo, Patras, Monastir, Castoria, Négrepont, Thèbes, Sofia, Smyrne, Andrinople, et surtout à Corfou, Salonique et Constantinople (44 synagogues). Salonique devient une ville peuplée presque exclusivement de Juifs dont la vie professionnelle retrouve la diversité qui la caractérisait en Espagne. Les Espagnols sont ouvriers, pêcheurs ou artisans plus fortunés ; les Portugais sont marchands, exploitent des mines, dirigent des manufactures d'armement. Le gouvernement intérieur est calqué sur celui de la communauté espagnole et suit les Ascamot de Valladolid (1432) : le Rab joue un rôle prépondérant et le Ma'amad ha-Kahal (Conseil de la communauté) a la haute main sur l'administration. Le grand rabbin fait figure de chef de la nation juive et siégerait au divan impérial de Constantinople. Tandis que l'hébreu est la langue officielle, le castillan règne sans partage dans l'enseignement, la justice, la prédication et, bientôt, la littérature. L'imprimerie, introduite en Orient par les Juifs, permet l'essor de cette culture judéo-espagnole venue à maturité hors de son terroir originel.

En Terre sainte, les immigrants séfarades inaugurent trois modes originaux d'implantation. Safed connaît une vie spirituelle très fervente, liée étroitement aux réalités terrestres et à l'existence quotidienne. La cité, repeuplée, devient une pépinière d'artisans juifs (dans le textile surtout) partageant leurs heures en travaux et en leçons dans les multiples yešībōt. C'est à Safed que Joseph Karo compose son code définitif, dont il rédige une version abrégée, le Šulḥān ‘Arūkh. Le grand rabbin de Safed, Jacob Bérab, tente de restaurer l'ordination, prélude à une réunion du Sanhédrin, lui-même condition d'une rédemption politique (1588). Un marrane portugais, Joseph Miguès, favori de Sélim Ier qui le fait duc de Naxos, reçoit en fief Tibériade et sept villages. Il entreprend de rebâtir la cité, de la peupler de Juifs, de la doter d'une infrastructure économique, grâce à l'industrie de la soie pour laquelle il fait planter des mûriers (1561-1564).

En Pologne (et en Lituanie à partir de 1569), le judaïsme – un million d'âmes – constitue le dixième de la population. Les Juifs sont les intermédiaires entre la noblesse et le paysannat : régisseurs ou fermiers de domaines, ils lèvent les redevances dues aux nobles par les paysans. La grande masse est faite d'ouvriers agricoles, d'artisans, de colporteurs, de grands marchands. Groupés en quartiers populeux dans les villes (Cracovie, Posen) ou vivant dans des villages et hameaux perdus, ils appartiennent à un corps politique dont l'expression nationale, le Wa‘ad 'Arba Araṣot (Conseil des Quatre Pays : Grande-Pologne, Petite-Pologne, Ruthénie, Volhynie-Podolie), est reconnue par le roi. Le Wa‘ad se réunit à Lublin ou à Yaroslav lors des foires annuelles, il répartit l'impôt, légifère pour toutes les communautés et juge en appel les procès (on conserve des registres des résolutions du Wa‘ad à partir de 1580). Il délègue un représentant auprès du roi et de la Diète polonaise. Sous l'impulsion du Wa‘ad, les communautés adoptent un système d'enseignement généralisé qui fait de la Pologne une pépinière de talmudistes pour des générations. Le grand âge du judaïsme polonais se clôt en 1648 avec la révolte des cosaques ukrainiens de Khmielnitsky. Deux années durant, plus encore que les Polonais catholiques, les Juifs sont assaillis, pillés, massacrés (plus de 100 000 victimes). Les rescapés et leurs communautés retrouvent parfois leurs cités, mais jamais la prospérité d'antan.

La Réforme, prélude à la fin de la condition médiévale

Au début, l'ébranlement du monde catholique par la réforme luthérienne ne touche guère le sort des Juifs. Luther, d'abord, paraît bien disposé à leur égard et fait grief à l'Église de les persécuter. Mais, désespérant ensuite d'obtenir leur conversion, il change d'attitude et conseille aux princes de les expulser. Certes, nombre de réformés manifestent de l'intérêt pour la Bible et pour l'hébreu qu'ils étudient parfois avec des Juifs. Néanmoins, fondamentalement, leur position théologique rejoint celle de l'Église catholique : les Juifs sont rejetés par Dieu pour leur refus de recevoir Jésus comme Messie. À la longue, pourtant, la disparition de l'exclusivisme catholique s'accompagnant de la nécessité de composer avec les adeptes d'une foi différente modifia les rapports avec les Juifs ; ceux-ci restèrent étrangers à la cité chrétienne, mais leur altérité religieuse fit moins scandale. Il parut même que les Juifs, de par leur nombre restreint et l'absence de leur prosélytisme, constituaient un péril moindre que les protestants en pays catholique, ou que les catholiques en pays protestant. En Italie, ils bénéficient de privilèges notables, à Ferrare, à Pise, à Livourne, et même à Rome, en dépit du ghetto. À Amsterdam, en Angleterre, calvinistes et anglicans tolèrent bientôt l'exercice officiel de leur culte. Selon S. W. Baron, les traités de Westphalie, en faisant place à une certaine liberté religieuse, commencent à réintégrer les Juifs en Europe. Le Moyen Âge juif, défini par des barrières topographiques, corporatives, légales, linguistiques et culturelles dépérit.

L'émancipation (1650-1880)

Entre la fin de la guerre de Trente Ans (1648) et l'apparition d'une idéologie et d'un parti antisémites en Allemagne (1879), le judaïsme tend à perdre sa spécificité nationale pour se transformer en un corps purement ecclésiastique. Par suite de l'évolution des idées et des mutations politiques et économiques de l'Occident, les Juifs accèdent graduellement à l'égalité des droits. Les forces vives du judaïsme s'emploient à parfaire cette égalité et à l'obtenir dans les pays où elle n'est pas acquise. Il n'en reste pas moins que les Juifs du monde slave et ceux du monde musulman, qui n'échappent pas à leur condition d'opprimés, constituent l'écrasante majorité du peuple juif. Le système médiéval se cristallise dans l'Empire russe en plein essor aussi bien qu'en Afrique et en Asie. Cependant, le modèle occidental apparaît comme exemplaire pour la plupart des communautés juives qui souhaitent une émancipation. Inversement, les Juifs émancipés considèrent que l'émancipation est la solution pour tous et acceptent son corollaire, l'assimilation. Mais, compte tenu de la disparité géographique des rythmes d'évolution, la tendance à l'assimilation, perceptible en Occident, est pratiquement inexistante en Orient durant toute cette période. Des courants contraires se manifestent : l'immigration croissante des Juifs en Terre sainte est remarquable à cet égard ; les Séfarades, installés depuis le xvie siècle, sont rejoints au xviiie siècle par des groupements ashkénazes venus de Pologne. Pour assister les nouvelles communautés et leurs académies de Jérusalem, Safed, Hébron et Tibériade, des émissaires visitent annuellement la Diaspora, recueillant des offrandes, dispensant des homélies et des consultations de droit, renforçant les liens des communautés entre elles et avec la Terre sainte. On pourrait, à la limite, opposer deux tendances : l'une, centrifuge, axée sur l'émancipation et l'assimilation ; l'autre, centripète, axée sur le retour à Sion. Jacob Tirado, alias James Lopez da Costa, marrane portugais, fondateur de la première communauté moderne d'Amsterdam, qui finit ses jours en Terre sainte, les incarnerait toutes deux en sa personne.

Les nouvelles communautés occidentales

Avec la venue de marranes fuyant l'Espagne et le Portugal apparaissent en Occident de nouvelles communautés qui recevront une immigration continue au xviie et au xviiie siècle. Après quelques difficultés, les magistrats d'Amsterdam admettent l'établissement d'une colonie portugaise et lui laissent une autonomie très large. Déjà familiers de la société chrétienne dans la péninsule Ibérique, ces Portugais participent à l'essor économique des Provinces-Unies. Après l'organisation de Bet Yahacob en 1598, d'autres communautés juives apparaissent à Amsterdam et dans d'autres villes. Pourvue d'une magnifique synagogue, l'Esnoga (1675), d'une école juive modèle, d'une cour rabbinique aux membres prestigieux comme Saül Halévi Morteira, pépinière d'écrivains espagnols ou portugais, Amsterdam exercerait une véritable hégémonie sur l'ensemble du judaïsme d'origine péninsulaire. On lui doit l'apparition de communautés juives dans le Nouveau Monde et particulièrement à la Nouvelle-Amsterdam (future New York) en 1654. Elle donne le jour à Baruch Spinoza, que le conseil de la communauté excommunie le 27 juillet 1656, peut-être en raison de ses opinions hérétiques.

Des réfugiés portugais s'installent en Angleterre au début du xvie siècle : ils célèbrent clandestinement le culte juif à Londres. Sous Élisabeth Ire, des Juifs portugais connaissent une certaine notoriété, en particulier l'informateur de la reine, Hector Nuñez, et son médecin Rodrigo Lopez. Avec Antonio Fernandez, alias Abraham Israël Carvajal, une communauté durable s'établit. Le 19 décembre 1656 s'ouvre une première synagogue moderne à Londres dans la Cree Church Lane. Invité par Cromwell, le rabbin amstellodamois Manassé ben Israël se rend en Angleterre ; le 24 mars 1655, il présente une « humble petition of the Hebrews at present residing in this city of London ». Malgré l'appui de Cromwell, les Juifs n'obtiennent pas une réadmission officielle, mais seulement une tolérance tacite.

En France, des groupements portugais bénéficiaient depuis 1550 de lettres patentes royales, mais en tant que « nouveaux chrétiens ». Sous Louis XIV et Louis XV, leur statut se confirme ; les lettres patentes de juin 1723 leur reconnaissent la qualité de Juifs. Leurs établissements principaux sont ceux de Bordeaux et de Bayonne. Avec le négoce, l'armement maritime, la banque, leur activité économique à l'ère du mercantilisme paraît bénéfique au royaume. Francisés dans une large mesure, admis dans les cercles évolués de la bourgeoisie et même à la cour, ils réclament un statut de quasi-égalité.

Šabbetay Ṣevi et le paroxysme messianique (1666)

Phénomène marginal, voire tabou, de l'histoire juive classique, le mouvement messianique du xviie siècle éclipsa tous ceux qui le précédèrent. Certes, de nombreux illuminés avaient, au Moyen Âge, persuadé une communauté, une région, qu'ils étaient le Messie, le roi d'Israël qui libérerait le peuple juif de l'exil et du joug des gentils, le rassemblerait en Terre sainte, établirait le royaume de Dieu ici-bas. Šabbetay Ṣevi, lui, remua au xviie siècle le monde juif dans sa presque totalité. Né à Smyrne en 1626, vite réputé pour son savoir de kabbaliste, ses ascèses et son ascendant extraordinaire, il annonce à ses disciples qu'il est le Messie et entreprend à travers l'Empire ottoman des tournées triomphales. En 1665, il proclame publiquement sa mission. Ses disciples (Nathan de Gaza et Samuel Primo surtout) envoient des missives à toutes les communautés, vite acquises à Šabbetay Ṣevi en dépit du scepticisme des rabbins. Une Juive de Hambourg, Glückel von Hameln, signale dans son journal l'enthousiasme qui saisit sa communauté et les préparatifs de plusieurs de ses membres pour gagner la Terre sainte. La communauté d'Avignon se dispose au départ. Sur la route de Constantinople qu'il parle de ravir au Sultan, Šabbetay Ṣevi est arrêté par le grand vizir et interné à Abydos. Le 16 septembre 1666, il est déféré devant Mahomet IV et mis devant l'alternative d'accepter la mort ou de se convertir à l'islam. Il choisit l'apostasie. Malgré la déception qui s'ensuit, le mouvement ne disparaît pas complètement : des adeptes secrets de Šabbetay Ṣevi subsistent en Europe, une secte dite des dönmeh, à la lisière de l'islam et du judaïsme, s'en réclame encore. L'épisode concrétisait l'idée force de la rédemption dans la conscience collective et révélait la puissance de l'élément mystique dans le judaïsme.

Le ḥassidisme

Selon le schéma défini par Gershom Scholem, après l'échec d'une incarnation temporelle, le mysticisme s'intériorise avec le ḥassidisme d'Europe orientale. Au judaïsme talmudique fondé sur l'étude et l'érudition, Israël ben Éliézer, dit le Ba‘al Šem Tob (le maître du Bon Nom [divin]), oppose la simple piété et la charité. Une relation charismatique s'établit entre lui et son entourage, et son ascendant éclipse celui – traditionnel – du rabbin. Il n'est pas de doctrine ḥassidique : le ḥassid (l'« homme pieux ») se rapproche de Dieu par la ferveur de ses actes et de ses pensées plus que par l'étude livresque. On accède à une existence de joie profonde en Dieu grâce à un maître librement choisi, le ṣadiq (le « juste »). Apparu en Podolie vers 1720, le mouvement s'étend en Pologne et en Russie jusqu'au xxe siècle : des communautés dégagées de la tutelle rabbinique se multiplient autour des successeurs du Ba‘al Šem Tob ; l'exaltation mystique engendrée par la prière, le chant, la danse, conquiert maints adeptes au ḥassidisme tandis que le judaïsme officiel, conscient du péril que paraît comporter la dissolution de la communauté traditionnelle, le combat sans merci sous l'impulsion de Élie ben Salomon, le gaon de Vilna, et des mitnagdim (opposants).

La première émancipation (1782-1815)

La notion d'« utilité sociale » définie par Montesquieu tend à supplanter la perspective théologique d'un peuple réprouvé. Le statut médiéval des Juifs est rendu responsable des tares économiques dont on leur fait grief. Les en affranchir fera d'eux des citoyens utiles. L'acte de tolérance de Joseph II (2 janv. 1782) supprime le péage corporel des Juifs, leur ouvre les professions agricoles et artisanales et les établissements d'enseignement. La Constitution des États-Unis d'Amérique (1787) réaffirme la tolérance religieuse de la Déclaration d'indépendance (1776). Ipso facto, les Juifs obtiennent l'égalité civile aux États-Unis ; par une adresse à Washington, la communauté de Philadelphie reçoit une reconnaissance explicite (13 déc. 1790). Cependant, nombre d'historiens considèrent que la première émancipation fut votée le 27 septembre 1791 par l'Assemblée constituante française. Elle fait suite aux efforts du philosophe juif de Berlin, Moïse Mendelsohn, aux écrits de plusieurs adeptes du mouvement des Lumières, aux ouvrages et à l'activité de l'abbé Grégoire, aux démarches des syndics des Juifs de France auprès de la monarchie française et de l'Assemblée nationale. Elle découle aussi de l'esprit de géométrie des Constituants, incapables d'exclure les Juifs d'un principe universel. Le décret « révoque tous ajournements, réserves et exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux individus juifs qui prêteront le serment civique, qui sera regardé comme une renonciation à tous privilèges et exceptions introduits précédemment en leur faveur ». Devenant citoyens, les Juifs cessent donc d'appartenir à une nation juive. Napoléon convoque une Assemblée des notables puis un Grand Sanhédrin (26 févr. 1806-6 avr. 1807). En 1808, des décrets organisent l'exercice du judaïsme. Occupé par les armées ou soumis à l'influence de la France, l'Occident adopte des mesures analogues : décret de l'Assemblée nationale batave (2 sept. 1796) ; « Édit relatif aux conditions civiles des Juifs dans le royaume de Prusse » (11 mars 1812) ; décret de Jérôme Bonaparte sur les Juifs de Westphalie (janv. 1808) ; abolition du ghetto, accès des Juifs aux municipalités en Italie (1797-1798). La chute de Napoléon arrête ce processus et détermine une réaction en Allemagne et en Autriche, ainsi que le rétablissement du ghetto dans les États pontificaux.

La deuxième émancipation (1815-1870)

L'article 16 de l'acte confédéré adopté par le Congrès de Vienne envisage l'octroi éventuel de « droits de citoyens aux adeptes de la foi juive qui, en contrepartie, devront assumer tous les devoirs de citoyens ». L'émancipation n'est pas pour autant réalisée partout ; les révolutions de 1848 la proclament mais leur répression la réduit à néant. Cependant, en Angleterre, les barrières s'opposant encore à l'accès des Juifs aux Communes sont levées en 1866. En Autriche-Hongrie, l'émancipation est accordée en 1867 ; la Prusse suit en 1869, puis l'Italie, avec l'entrée à Rome des Italiens ; la Suisse l'accorde avec réticence en 1874 et le Congrès de Berlin (juin-juill. 1878) enregistre le principe de l'égalité des droits dans les pays balkaniques.

Rapidement les Juifs renoncent à tout particularisme linguistique et culturel, spécialement en France et en Allemagne : prenant au sérieux et croyant irréversible leur libération juridique, ils se disent citoyens « de confession israélite » et affichent un patriotisme ombrageux. L'assimilation atteint parfois la religion : les conversions au catholicisme ou au protestantisme sont nombreuses en France et en Prusse (Henri Heine). Les Juifs participent à l'essor économique du xixe siècle (Rothschild, Pereire), à la vie politique (Adolphe Crémieux en France, Gabriel Riesser en Prusse), à la littérature et à l'art.

Ce judaïsme assimilé est expansionniste : il gagne les communautés encore médiévales d'Afrique et d'Asie. On perçoit ainsi une colonisation par le judaïsme français des communautés d'Algérie, suivie du décret Crémieux (24 oct. 1870) qui accorde en bloc la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie. Ceux d'Europe se mobilisent lors de l'affaire de Damas en 1840 (des Juifs avaient été emprisonnés et torturés à la suite d'une accusation de meurtre rituel sur la personne d'un franciscain) et de l'affaire Mortara (un enfant enlevé à une famille juive de Rome par la police pontificale, sous prétexte qu'il avait été baptisé en secret par une domestique). L'Alliance israélite universelle, fondée à Paris en 1860, se propose de lutter en tous lieux pour la sauvegarde des droits des Juifs et leur libération par l'instruction. Elle crée, avec l'appui du gouvernement français et des autorités musulmanes, bravant parfois l'opposition des notables et rabbins des communautés concernées, des écoles modernes et des centres d'apprentissage en Afrique du Nord et en Orient. Son école d'agriculture de Mikweh Israël, en Terre sainte (1870), œuvre purement philanthropique d'abord, facilita plus tard la colonisation sioniste.

La guerre contemporaine à partir de 1880

Ce qu'on peut appeler la guerre contemporaine débute le 25 avril 1881 par une pétition signée de 250 000 personnes réclamant au chancelier de l'Empire allemand le retrait des mesures d'émancipation des Juifs et l'interdiction de toute immigration nouvelle. Appuyé par Bismarck, qui est en conflit avec les libéraux, Adolf Stöcker, prédicateur à la cour impériale, avait fondé l'Union des travailleurs socialistes chrétiens dont le programme politique était ouvertement antisémite (1880). En 1881, Adolf Stöcker est élu député à la Diète impériale. Étayé par des mouvements et assauts « spontanés » à travers l'Europe, l'antisémitisme moderne se donne une doctrine, des journaux, des idéologues : il mène des opérations efficaces (pogroms, diffusion de libelles diffamatoires, fausses accusations) en Europe centrale, orientale et occidentale. Certes, la société moderne ne se déclare pas en guerre contre le judaïsme, mais ce dernier subit une guerre totale dont la « solution finale » est l'épisode le plus brutal, mais non le seul : entre les pogroms russes du xixe siècle finissant et ceux de l'Ukraine naissante en 1919, de la Palestine juive de 1939 et des pays arabes après 1948, il n'est pas de solution de continuité. Trêves et armistices, traité de paix même, acceptés au Moyen-Orient de 1948 à 1983 ne font qu'amplifier et définir l'état du judaïsme dans le monde contemporain : celui d'un peuple en guerre.

L'antisémitisme moderne

S'il ne répudie pas la vieille haine médiévale du Juif, l'antisémitisme moderne est plus hostile à la personne physique qu'à la confession religieuse. Selon les auteurs, le Juif est un étranger indésirable, un individu appartenant à une race inférieure qu'il faut soumettre à une ségrégation rigoureuse, un « microbe » à détruire. Un thème supplémentaire apparaît avec la production d'un faux par la police russe, les « Protocoles des Sages de Sion » (1904), selon lequel une conspiration juive internationale serait à l'œuvre pour asservir tous les pays chrétiens. Les États réactionnaires, Allemagne, Russie, Autriche-Hongrie sont les premiers à propager ces « doctrines ». Mais la France est atteinte aussi : l'ouvrage d'Édouard Drumont, La France juive (1886), bénéficie d'éditions multiples et développe le thème de la responsabilité des Juifs dans la misère des travailleurs. L'animosité contre les Juifs est popularisée par les moyens modernes de diffusion : la presse catholique en est le véhicule efficace (La Croix). Dans la France de la IIIe République, l'affaire Dreyfus révèle une opinion largement antisémite (1894). Ailleurs, des candidats se présentent aux élections sous l'étiquette antisémite : le 11 mars 1895, l'un d'eux, Lueger, est élu maire de Vienne (Autriche). Les Juifs, persuadés du caractère temporaire de l'offensive, s'emploient à réfuter les thèses antisémites.

Les pogroms dans la Russie tsariste

L'avènement d'Alexandre III, flanqué de Pobiedonostzev, procureur du Saint-Synode, prélude à une série d'assauts populaires contre les quartiers juifs. Le phénomène découle en partie de l'agitation antisémite importée d'Allemagne, en partie d'une politique du gouvernement qui tient dans ce programme : « Un tiers des Juifs sera converti, un tiers émigrera, un tiers périra. » En 1881 éclatent plus de cent pogroms, particulièrement à Elisabethgrad (27-28 avril), Kiev (8-9 mai), Odessa (15-17 mai). Le pogrom est perpétré par des ouvriers et des artisans, auxquels se joignent des paysans des environs. Les maisons et boutiques sont pillées. Suivent les meurtres et les viols. La police n'intervient pas et la troupe arrive trois jours après le début du pogrom. À la suite de ces massacres commence la première montée vers la Palestine (alya). Mieux organisé que les précédents avec le vice-gouverneur Ustrugov et un officier de police de Saint-Pétersbourg, le pogrom de Kichinev (1903) ne laisse aux Juifs d'autre issue que l'émigration. Déjà appauvris par des mesures administratives incohérentes, nombre de Juifs de Russie émigrent au rythme des pogroms, pris en charge par des organisations juives d'Occident et des États-Unis. Une mutation géographique brutale s'accomplit depuis l'Europe orientale et centrale vers l'Occident et le Nouveau Monde. Dans le climat des pogroms, le sionisme politique fait des progrès rapides.

L'essor du judaïsme dans le Nouveau Monde

photographie : Intégration des immigrants aux États-Unis

Intégration des immigrants aux États-Unis

Cette affiche de 1895 propose des cours d'anglais gratuits pour les immigrants juifs aux États-Unis. 

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La population juive des États-Unis passe de 275 000 âmes en 1875 à 3 millions en 1914. Les communautés locales mettent sur pied des organismes d'accueil vite débordés ; les immigrants eux-mêmes se chargent d'aider les nouveaux venus. La plupart sont embauchés pour des salaires de misère dans des entreprises textiles ; leur situation économique s'améliore lentement dans les premières années du xxe siècle, avec l'apparition d'un syndicalisme combatif parmi les ouvriers juifs. Sur le plan religieux, les groupements récents restent tributaires des rabbins européens jusqu'à la Première Guerre mondiale. La difficulté des communications avec l'Europe orientale les contraint ensuite à créer des réseaux scolaires juifs et des écoles normales. Une presse et une littérature juives en yiddish se développent. Après la Première Guerre mondiale et surtout après la Seconde, le judaïsme américain, devenu adulte, prend en charge, grâce à de multiples sociétés philanthropiques, la reconstruction du judaïsme européen. La plus peuplée de toutes, la communauté américaine est aussi la plus forte sur les plans économique, politique et peut-être culturel (universités et institutions d'enseignement, congrégations religieuses libérales, conservatrices ou orthodoxes).

Les autres États du Nouveau Monde voient naître également une communauté juive de provenance européenne. En Argentine, l'immigration juive, encouragée et dirigée par la Iewish Colonization Association (I.C.A.), permet de créer des colonies agricoles juives et d'intégrer 6 000 Juifs de Russie (colonies de Moiseville, Mauricio, Clara).

Le sionisme politique

Le sionisme politique trouve sa formulation dans L'État juif du journaliste hongrois Theodor Herzl (1896). Il était préparé par des ouvrages des rabbins J. Alcalay et Z. H. Kalischer, de Moïse Hess parus en 1862, par Auto-Émancipation de L. Pinsker et surtout par les mouvements Ḥōvevē-Şion (« Amants de Sion ») en Russie. Prenant acte de la réalité historique de l'antisémitisme en tout pays où les Juifs vivent en nombre, le sionisme dégage la loi suivante : l'émigration à partir d'un pays de persécution vers un havre de paix n'est qu'un palliatif illusoire, ce havre devenant à son tour un foyer d'antisémitisme. La solution est dans l'octroi aux Juifs d'un territoire qui leur appartienne en propre. Herzl estime que le but sera atteint par des négociations politiques, menées par un organe représentatif du peuple juif avec les nations. L'atmosphère haineuse de Paris lors de la dégradation de Dreyfus aurait été un facteur déterminant de l'évolution de Herzl. Les mouvements existants se joignent au sionisme politique qui tient son premier congrès à Bâle, en 1897. Force politique durant la Première Guerre mondiale, le sionisme obtient la Déclaration Balfour (2 nov. 1917), engagement de l'Angleterre, entériné par la France, de prévoir la création en Palestine d'un « foyer national juif ». L'audience du sionisme s'étend en Pologne et en Russie au début du xxe siècle ; il se heurte cependant à diverses tendances juives : celle de l'autonomie nationale à revendiquer en Russie même – défendue par l'historien Simon Dubnow –, celle du Bund, parti ouvrier juif de Russie, partisan du socialisme au sein du vaste mouvement révolutionnaire, celle des ḥassidim, ennemis de toute tendance non piétiste. En Occident, le sionisme rencontre la méfiance et l'hostilité du judaïsme assimilé qui redoute une remise en question de sa citoyenneté.

La Palestine juive, des philanthropes aux pionniers

Dès 1850 s'étaient développés des villages agricoles juifs, et des quartiers neufs étaient apparus dans les villes léthargiques de la Palestine turque. En 1870 s'ouvrait l'École d'agriculture de Mikweh Israël, près de Jaffa. Une colonisation s'effectuait dans des conditions sanitaires mauvaises : les jeunes pionniers venus de Russie affrontaient les marécages, la malaria, le brigandage. Les pionniers juifs ont maille à partir avec les colonies fondées par des philanthropes autoritaires, dont le baron Edmond de Rothschild. Ils créent des communautés agricoles socialistes (trente-deux entre 1902 et 1914). Le philologue Éliézer Ben Yehuda fait adopter l'hébreu comme langue de l'enseignement, de la presse, de la vie quotidienne (1882). En Palestine, la vie politique juive s'incarne d'une façon spécifique dans les colonies dépendant des partis et mouvements divers. En 1909, sur les dunes voisines de Jaffa, les Juifs bâtissent une ville neuve, Tel-Aviv. Les entraves apportées par les autorités turques sont levées lors de l'entrée des Britanniques en Palestine (1917). Le mandat de la Société des Nations entérine le programme de la Déclaration Balfour (24 juill. 1922).

La « solution finale »

photographie : Juifs allemands

Juifs allemands

Novembre 1938. Expulsés par la Gestapo, des milliers de juifs allemands sont regroupés dans des conditions précaires sur la frontière germano-polonaise. 

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Porté au pouvoir par les élections allemandes de 1933, Adolf Hitler met en application les principes annoncés dans Mein Kampf (1925) : spoliation brutale des biens, suppression des droits politiques, agressions systématiques contre les biens et personnes des Juifs en vue de leur élimination totale de la société allemande. Les lois racistes de Nuremberg (15 sept. 1935) les mettent au ban de la société. Une forte émigration s'ensuit en direction des États-Unis et de la Palestine. Cependant, hors d'Allemagne, des mouvements calqués sur le nazisme répandent l'antisémitisme et préparent l'opinion à l'appuyer. En Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, puis en France, en Belgique, aux Pays-Bas occupés par les troupes allemandes, des « statuts pour les Juifs » sont imposés par les nazis ou par les gouvernements collaborationnistes, instaurant le recensement des Juifs, leur éviction des professions publiques ou privées, la mise sous séquestre de leurs biens, le port de papiers et d'insignes distinctifs (l'étoile jaune) ; l'arrestation, la déportation, l'extermination suivent, planifiées. L'Allemagne adopte et réalise le principe d'une « solution finale de la question juive » par la liquidation physique. Le programme est appliqué en fonction des transports et de la capacité de traitement des camps et des crématoires. Près de la moitié des Juifs avaient disparu en 1945 (six millions d'âmes) avec ces foyers par excellence du yiddish, de l'étude talmudique, du mysticisme et du folklore qu'étaient les communautés de Pologne. L'histoire contemporaine nomme Shoah cette entreprise de destruction des Juifs d'Europe, génocide unique dans quatre millénaires d'histoire juive, sans exemple dans l'histoire humaine.

—  Gérard NAHON

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Bibliographie

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Écrit par :

  • : directeur d'études émérite à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses)

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Pour citer l’article

Gérard NAHON, « JUDAÏSME - Histoire du peuple juif », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/judaisme-histoire-du-peuple-juif/