ROUSSEAU JEAN-JACQUES

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Les grandes œuvres

Dans chacun de ses ouvrages, Rousseau va proposer un remède à la corruption des sociétés. Il imagine trois voies susceptibles de mener à une nouvelle synthèse de la nature et de la culture qui ne trahirait pas l'essence de l'homme.

Dans l'Émile, Rousseau repense l'éducation d'un enfant destiné à devenir citoyen ; dans La Nouvelle Héloïse, il imagine la vie idéale d'une microsociété ; dans le Contrat social, il pose les fondements d'un État juste et légitime, où chacun écoute la voix de sa conscience.

L'« Émile » : de l'enfant au citoyen

Rousseau se montre original et même révolutionnaire dès les premières pages de l'Émile. Récit didactique, l'Émile repose sur l'intuition fondamentale, peut-être héritée de Condillac, mais pour la première fois appliquée et fondée en droit, de la perfectibilité humaine. À sa naissance, l'homme n'est rien, il devient tout. C'est cette genèse de la raison considérée au niveau de l'individu que Rousseau envisage dans l'Émile après l'avoir étudiée au plan de l'humanité dans le deuxième Discours. Car qu'est-ce que l'histoire de la corruption de l'humanité sinon l'histoire même de l'homme ? L'histoire de ses facultés ? L'ontogenèse reflète donc la phylogenèse ; avec, néanmoins, cette différence : tout enfant a devant lui la possibilité de son devenir, alors que l'humanité s'est embarquée dans une histoire mal commencée et qu'elle ne peut, hélas, rétrograder. Différence capitale, on le voit. Ainsi, pour Rousseau, l'enfant n'est d'abord que sensations, puis « raison sensitive », de là il devient « raison intellectuelle », et enfin conscience morale. Croissance du corps et croissance de la raison vont de pair. Comment aider l'enfant à ne pas gaspiller la chance de développer ses facultés conformément à la nature, chance que l'humanité a laissé échapper ? Comment pousser l'enfant à se cultiver, c'est-à-dire à passer d'un état d'innocence à un état de culture, sans pour autant que cette culture soit artificielle et contre-nature ? Comment, en un mot, actualiser sans les dénaturer les virtualités – raison, sociabilité, conscience morale et civique – de l'enfant ? Tel est le propos de Rousseau dans l'Émile.

Il forge une méthode éducative fondée sur l'idée de la prédominance de l'influence du milieu naturel sur celle des hommes. Autrement dit, il prône une éducation dépourvue de médiations. L'enfant découvrira tout par lui-même et en lui-même. C'est dire que le pédagogue sera moins un précepteur qu'un observateur. Il aura pour tâche non d'instruire l'enfant, mais de le diriger selon la voix de sa nature propre. Il ne donnera pas de préceptes, mais les fera découvrir par l'enfant lui-même. Deux tâches incombent donc au pédagogue : laisser faire la nature, d'une part, et préserver le cœur de l'enfant du vice et son esprit des préjugés, d'autre part. Telle est la fameuse éducation négative ou inactive élaborée par l'écrivain.

Toutefois, cette pédagogie « naturelle » n'est pas sans entraîner des difficultés, dont la principale est, paradoxalement, son artificialité. Certes, l'éducateur laissera faire la nature ; il faut pourtant que l'enfant soit confronté avec certains obstacles pour que sa nature s'accomplisse. Dès lors, bien qu'apparemment absent, le pédagogue sera partout présent. Il suscitera les rencontres de l'enfant avec la nature, favorisera les chocs affectifs ou intellectuels. Voilée mais extrêmement agissante, la main du maître sera derrière toute chose. C'est dans un monde « truqué », mené au gré des ruses de son pédagogue, que l'enfant évoluera et s'accomplira. Est-ce donc par l'artifice que Rousseau croit atteindre l'homme de la nature ? La contradiction, en fait, n'est qu'apparente, car la nature ne peut se conquérir que par l'apprentissage fondamental de la nécessité. Ce n'est qu'après avoir pris l'habitude de se plier exclusivement aux choses et non de s'assujettir à la volonté capricieuse des hommes que l'enfant sera vraiment libre. Or, pour cela, la présence discrète, mais effective, du pédagogue est requise.

Le respect de la liberté intérieure de l'enfant ou, si l'on préfère, de sa dignité humaine gouverne ainsi toute la pédagogie rousseauiste. Non moins importante et originale est la place qu'occupe l'idée de bonheur dans ce traité. Pour Rousseau, en effet, l'éducation de l'enfant doit être joyeuse, le passage de la nature brute à une culture en harmonie avec l'essence de l'individu se veut heureux. Seule une éducation qui considère l'enfant dans l'enfant et non l'adulte en puissance peut répondre à cette exigence de bonheur. C'est pourquoi Rousseau privilégie le développement physique de l'adolescent, les jeux. Loin de considérer l'éducation comme un dressage douloureux, Rousseau n'y voit qu'épanouissement libre et joyeux. Deux pôles gouvernent et articulent le projet rousseauiste : liberté d'une part, bonheur de l'autre, qui se retrouvent dans La Nouvelle Héloïse et dans le Contrat social.

Vertu et bonheur

Dans La Nouvelle Héloïse, Rousseau imagine sur le mode romanesque l'organisation d'une famille – au sens patriarcal, incluant la domesticité, les familiers de la maison, les cousins, les amis... – qui vivrait selon les enseignements de la nature, une nature non pas brutale et sauvage mais fécondée par la culture, par la raison. Masque, hypocrisie, orgueil, jalousie, artifice s'y trouvent bannis au profit de la transparence, de la communion des cœurs, de l'innocence, de la pureté. Comment s'opère ce prodige ? Quel principe gouverne cette « société des cœurs » ? L'Élysée, verger mystérieux, s'offre comme symbole de cette harmonie. À qui le regarde, ce jardin semble agreste et abandonné. Or tout y est d'un art consommé : « Il est vrai que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n'y a rien là que je n'aie ordonné », déclare Julie. À force d'art, Julie a rejoint la nature, non pas la nature désordonnée et chaotique, mais une nature spiritualisée. Les passions, les élans du cœur doivent être équilibrés, purifiés par la raison ; tel est le message de l'Élysée. Or, La Nouvelle Héloïse trace le devenir moral de deux amants. Julie et Saint-Preux doivent, pour des raisons sociales, renoncer à leur ardente passion. Les deux amants, fous de douleur, parviennent néanmoins à dominer leur cœur. Libérés de l'appel impétueux des sens, en paix avec leur conscience mais fidèles à leur passion épurée, ils vivront réunis sous l'œil protecteur du mari de Julie. Saint-Preux placé en face de Mme de Wolmar conservera son amour pour Julie d'Étange et Julie continuera d'aimer Saint-Preux, seulement elle ne sera que « l'amante de son âme ». Vertu et bonheur se retrouvent à différents niveaux dans ce roman aux multiples facettes. Ces mêmes principes gouvernent en effet et l'économie domestique et l'éducation des enfants. Aussi bien la vie [...]

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  • : professeur à l'université de Genève, Doyen honoraire de la faculté des lettres

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Bernard GAGNEBIN, « ROUSSEAU JEAN-JACQUES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-jacques-rousseau/