GENETTE GÉRARD (1930-2018)

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De la poétique littéraire à l'esthétique générale

Le troisième grand moment de cet itinéraire intellectuel est consacré à une nouvelle extension du champ d'investigation : la réflexion sur l'espace littéraire s'ouvre à l'ensemble des domaines artistiques. Les analyses de Fiction et diction (1991) sont consacrées à la « question des régimes, des critères et des modes de la littérarité ». Dans L'Œuvre de l'art. Immanence et transcendance (1994), Genette ne considère plus seulement la littérature mais bien le phénomène esthétique dans sa globalité. Les œuvres d'art ont deux modes d'existence : l'immanence et la transcendance.

L'immanence est le type d'objet dans lequel « consiste » l'œuvre : une consistance qui, avec Nelson Goodman, est définie comme « autographique » lorsque son unicité est matérielle (un tableau, une sculpture, une performance) ou comme « allographique » lorsque l'objet (un texte littéraire, une composition musicale, etc.) est idéal et ne peut se concevoir que par réduction de ses manifestations matérielles (livres, partitions, etc.).

La transcendance est ce qui déborde l'immanence de l'œuvre : lorsqu'elle consiste en plusieurs objets (« versions »), lorsqu'elle est lacunaire (« fragments »), indirecte (copies, reproductions, descriptions) ou encore lorsqu'elle est envisagée diversement selon les lieux, les époques, les individus, les circonstances. La transcendance de l'œuvre est la dimension selon laquelle on ne lit jamais deux fois le même texte, on ne voit jamais deux fois le même tableau. Dans La Relation esthétique (1996), second volume du diptyque L'Œuvre de l'art, Genette traite du jugement esthétique. Selon lui, ce qu'il y a de spécifique dans la relation à une œuvre d'art repose sur la reconnaissance d'une intention esthétique qui permet de percevoir l'objet comme « candidat à une appréciation ». L'objet est reconnu par sa faculté de susciter une attention particulière à son aspect plutôt qu'à son usage. Cette appréciation immédiatement subjective (l'aspect de l'objet me plaît ou me déplaît à l'instant où je le perçois) s'exprime sous la forme d'un jugement de goût (du type « cet objet est beau » ou « cet objet est laid ») qui prétend porter sur la nature réelle de l'objet perçu. Mais en statuant sur la valeur, le jugement cesse-t-il d'être subjectif ? L'analyse de Genette est consacrée aux implications de cette « tendance naturelle à attribuer à un objet, comme une propriété objective, la valeur qui découle du sentiment qu'on éprouve à son endroit ». Qu'en est-il de cette objectivité et de cette universalité purement discursives qui ne s'appuient sur aucun fondement repérable dans l'objet lui-même ? Tout jugement de goût est en lui-même légitime dans la mesure même où il s'éprouve. La relation esthétique à l'objet implique aussi la prise en considération de sa position dans un champ historique et générique, prise en considération qui peut agir profondément sur la perception esthétique. On ne perçoit pas de la même manière une dissonance chez Mozart ou chez Webern. On n'aura pas le même rapport à un tableau si on y voit un authentique Vermeer ou un habile pastiche de Vermeer. Le critique spécialiste d'une œuvre ne percevra pas non plus l'objet comme le simple amateur. Selon Genette, toutes ces relativités sociales et culturelles n'annulent pas la relativité subjective de l'appréciation mais s'y ajoutent, et ne font qu'accentuer le caractère profondément subjectif du jugement de goût. Subjectif ne signifie pas individuel puisque l'amateur, en jugeant l'objet d'après sa propre sensation, peut parfaitement avoir intériorisé les normes esthétiques de son temps, une certaine connaissance de l'histoire de l'art, les modes et les valeurs d'un groupe culturel, etc. Tout conditionné qu'il est, il n'en reste pas moins qu'au moment où il se formule, face à l'objet, le jugement reste un phénomène subjectif. Le jugement de goût d'un individu sur un même objet peut varier dans le temps, et se modifier sous l'effet du savoir. Mais ce nouveau jugement, même contradictoire avec une appréciation antérieure, demeure le jugement intime du sujet. La théorie esthétique est donc dans l'erreur lorsqu'elle cherche à argumenter dans le sens objectiviste d'une relation esthétique qui devrait se comprendre comme la perception de caractères objectivement présents dans l'objet. Mais, tout en désavouant l'objectivisme et l'esthétique normative, ce subjectivisme radical ne conduit à aucun nihilisme. Ce que Genette définit, c'est l'espace inaliénable d'une faculté de juger strictement propre au sujet : un jugement esthétique rendu à sa propre liberté et à son propre risque. On peut y voir le succès d'une confrontation entre deux traditions : l'histoire de l'esthétique européenne et les développements de la critique américaine. Constamment aux prises avec les principaux représentants de l'esthétique anglo-saxonne (qu'il sollicite mais qu'il critique aussi, parfois sévèrement), le texte de Genette aura eu, de ce point de vue, le grand mérite de faire mieux connaître au public français des auteurs encore peu traduits ou peu lus comme Monroe Beardsley, George Dickie, Charles Stevenson, Jerome Stolnitz, Eliseo Vivas... et, bien sûr, Nelson Goodman, l'interlocuteur privilégié de cette réflexion dialogique qui anime chaque page de La Relation esthétique. Il semble qu'avec ce second volume, Genette en ait terminé avec son exploration de l'esthétique générale

Deux voies sont alors explorées : d’abord un retour à l'analyse littéraire, tel qu'il s'affirme avec Figures IV et V (1999 et 2002). Puis, avec Bardadrac (2006), Gérard Genette entame une autobiographie pleine d’humour où les digressions sur la littérature, l’histoire intellectuelle des années 1960-1970, la musique classique et le jazz, les réflexions sur le langage et l’évocation cryptée de faits plus personnels s’entremêlent au fil d’ouvrages qui, à l’exception des deux derniers d’entre eux, privilégient l’arbitraire de l’ordre alphabétique (Codicille, 2009 ; Apostille, 2012 ; Épilogue, 2014 ; Postscript, 2016). Montaigne et Stendhal sont les modèles revendiqués de ces livres atypiques que leur auteur, non sans ironie, caractérise comme des « best-sellers pour happy few ».

Gérard Genette meurt le 11 mai 2018.

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de l'Université, docteur en sémiologie, chargé de recherche au CNRS, directeur adjoint de l'Institut des textes et manuscrits modernes

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Pour citer l’article

Pierre-Marc de BIASI, « GENETTE GÉRARD - (1930-2018) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gerard-genette/