EXPÉRIENCE

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Le transcendantal et l'expérience possible

Le principe fondamental de la critique kantienne de l'empirisme tient dans la distinction entre une déduction seulement « empirique » des concepts à partir d'un donné et une déduction « transcendantale » de ces mêmes concepts qui s'adresse non pas à la question de leur origine dans une expérience actuelle ou passée, mais à celle de leur capacité à articuler une expérience possible, c'est-à-dire une expérience en général, envisagée à partir de ses conditions et qui puisse nous révéler quelque chose d'objectif, et non simplement les principes subjectifs de nos représentations (que l'empirisme humien concevait cependant comme indépendants de la position d'un sujet substantiel). Mais cette objectivité ne peut être atteinte que s'il entre, dans notre connaissance de la nature, un certain nombre d'éléments a priori, non dérivables de l'expérience elle-même. Ce sont, d'une part, les formes a priori de l'intuition sensible, l'espace et le temps, objets d'une esthétique transcendantale, et, d'autre part, les concepts ou catégories de l'entendement, et l'ensemble des principes, objets d'une analytique transcendantale.

Pour Kant, le fait que certains jugements et certaines connaissances soient par définition soustraits à l'expérience ne fait pas problème. C'est le cas des jugements logiques, qui ont bien le statut de vérités simplement conceptuelles ou « analytiques », parce qu'ils énoncent toujours une relation entre le concept d'un sujet et le concept d'un prédicat qui y est « contenu », à la différence des vérités synthétiques qui ajoutent aux concepts quelque chose de l'expérience. C'est le cas également des vérités mathématiques. Contrairement à Leibniz, qui rangeait celles-ci à côté des vérités analytiques de la logique – opposées aux vérités de fait ou d'expérience –, Kant soutient qu'elles construisent des concepts dans une intuition pure et sont, en ce sens, synthétiques a priori. Pour ces vérités mathématiques, le problème transcendantal ou critique, celui des conditions a priori d'une expérience possible, ne se pose pas, parce qu'elles n'ont aucune relation à une expérience sensible.

Ce problème se pose en revanche lorsqu'on s'interroge sur la possibilité de l'expérience en se demandant s'il peut y avoir des jugements synthétiques a priori pour la physique, c'est-à-dire pour notre connaissance de la nature et des existences. Cellesci semblent, par opposition aux concepts construits en mathématiques, contingentes. Comment peuvent-elles être rendues nécessaires et a priori, et comment transformer la sensation en connaissance empirique sans rien emprunter à l'expérience même ? La solution kantienne consiste à dire que la synthèse a priori n'est possible en physique que parce que « nous n'empruntons à l'expérience rien de plus que ce qui est nécessaire pour en donner un objet du sens soit externe, soit interne » (Critique de la raison pure, 541, A 848), c'est-à-dire la matière et le mouvement. C'est pourquoi il faut, dans la déduction des concepts purs de l'entendement, distinguer la synthèse mathématique et la synthèse dynamique. N'y a-t-il pas ainsi une circularité dans le projet critique, qui entend fonder l'expérience en recourant aux données de l'expérience ? Non, si le minimum qu'on emprunte à celle-ci est déjà, comme c'est le cas chez Kant, une abstraction à partir de la diversité empirique.

Pour la même raison, on manque le sens du projet transcendantal si l'on conçoit la déduction des concepts et des principes de l'entendement comme une sorte de genèse de formes pures, indépendante de toute expérience, alors même que cette déduction suppose cet emprunt minimal à l'expérience sensible (Vuillemin, 1955). C'est l'erreur que commettent les post-kantiens, et en particulier Hegel quand il reproche à la critique kantienne de vouloir « apprendre à nager avant d'aller dans l'eau ». D'abord, il y a l'expérience ; ensuite, la critique. La réponse au scepticisme de Hume vient alors de ce que les principes de l'expérience possible sont rendus nécessaires par leur rapport aux actes synthétiques d'un Je pense qui unifie le divers de l'intuition sensible dans des jugements qui peuvent par là acquérir un statut objectif. À la subjectivité empirique, que l'empirisme concevait comme une simple accumulation de principes de la « nature humaine », s'oppose ainsi la subjectivité transcendantale, qui accompagne toute synthèse de représentations, fondant ainsi la connaissance d'expérience.

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Écrit par :

  • : maître de conférences de philosophie, université de Grenoble-II et C.N.R.S

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Pour citer l’article

Pascal ENGEL, « EXPÉRIENCE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/experience/