CONSTRUCTIVISME

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Enseignement et pratique

Les fréquents contacts des artistes russes avec le milieu allemand contribuèrent à la diffusion rapide des idées constructivistes en Europe. Plusieurs architectes occidentaux vont construire de grands ensembles pour le jeune État socialiste : Le Corbusier réalise sa première grande construction à Moscou, le Centrosoyouz (1930). En 1921, l'exode des artistes russes commence : Kandinsky, Gabo, Pevsner, El Lissitzky et Malevitch trouvent en Allemagne un terrain propice à leurs idées. Les expositions berlinoises de 1922, 1923 et 1927 font connaître aux artistes européens l'avant-garde du constructivisme russe. L'activité du mouvement De Stijl porte aussi ses fruits. C'est au Bauhaus que les nouvelles idées de l'après-guerre deviennent une synthèse, marquée par la réussite totale d'un enseignement tourné vers le rationnel et le fonctionnel. Les bases de cet enseignement avaient été jetées en 1920 par le Vhutemas de Moscou où enseignaient Kandinsky, Vesnine, Pevsner et Malevitch. L'introduction des méthodes psychotechniques marque une nouvelle époque dans l'enseignement de l'art. Suivant les principes scientifiques du constructivisme, on étudie les sensations esthétiques et les qualités psychologiques des éléments employés. Le Bauhaus se fonde sur le même principe. Cette école des « arts et techniques » (et non « métiers » !) est l'œuvre d'un remarquable ensemble d'artistes et théoriciens : Kandinsky, Klee, Schlemmer, Moholy-Nagy, Gropius et Breuer essaient de former au Bauhaus les plasticiens et les stylistes de la nouvelle époque industrielle. La dichotomie de l'enseignement rappelle celle du premier manifeste de Gabo : Formlehre (science de la forme) – psychologie et lois formelles de la composition abstraite, principes d'organisation – et Werklehre (science de la matière) qui rappelle la faktura de Gabo. En butte à l'opinion réactionnaire, le Bauhaus est obligé d'émigrer à Dessau, dans les nouveaux bâtiments construits par Gropius (1925), et ensuite à Berlin (1930-1933), d'où le chasse définitivement l'avènement du régime nazi.

École du Bauhaus, Dessau

Photographie : École du Bauhaus, Dessau

L'immeuble du Bauhaus construit en 1926 par l'architecte Walter Gropius (1883-1969), à Dessau, Allemagne. 

Crédits : Hulton Getty

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Dans les années 1920, le développement théorique du constructivisme ne s'accompagne que de réalisations modestes : Le Corbusier ne construit alors que des villas – villa Stein (1927), villa Savoye (1929) – où s'élaborent lentement ses principes d'architecture fonctionnelle, sa célèbre « machine à habiter ». Ce n'est qu'avec le développement fulgurant des grandes cités américaines que le constructivisme devient le style du xxe siècle.

Mies van der Rohe crée ses chefs-d'œuvre : le Seagram Building de New York et l'Illinois Institute of Technology. Le langage formel et les principes de construction une fois élaborés, le constructivisme cesse d'être tourné uniquement vers le rationnel et le fonctionnel et on assiste aujourd'hui à une phase de constant enrichissement, une sorte de développement « en largeur » du mouvement.

Dans le domaine des arts appliqués, le constructivisme a été à la source d'une véritable révolution des principes décoratifs : l'esthétique du « fonctionnel » tend à simplifier à l'extrême les formes. C'est à cet esprit que la typographie moderne doit son essor et le photomontage son invention. Les affiches d'El Lissitzky et Altman, la revue LEF (Front gauche de l'art}) fondée en 1923 posent les bases d'une nouvelle culture de l'image visuelle qui, libérée de son contenu immédiatement représentatif, acquiert une liberté et maîtrise le langage abstrait pour s'aventurer dans les arcanes de la psychologie dynamique des formes « fondamentales ». Dans les années 1920, Kandinsky se rapproche de la pensée constructiviste et, grâce à ses méthodes psychotechniques, construit une iconographie du signe abstrait avec la publication en 1926 de son cours au Bauhaus, Punkt und Linie zur Fläche (Point et ligne par rapport à la surface), ouvrage qui a pour l'art abstrait l'importance du Clavecin bien tempéré pour le système tonal de la musique classique.

Les meubles de Breuer et ceux de Rodtchenko, exposés en 1925 à Paris (Arts décoratifs), définissent une nouvelle civilisation. Rodtchenko est aussi le pionnier du photomontage, technique constructiviste par excellence, et qui influencera aussi l'esthétique formelle du cinéma d'Eisenstein ; sans elle, les premiers films abstraits de Hans Richter (Rhythmus, 1921) eussent été inconcevables.

Dans l'histoire de l'art moderne, le rôle du constructivisme est déterminant puisqu'il ne s'agit pas d'un style ni d'une esthétique (sauf au cours de la période 1913-1921), mais d'un mode de raisonnement. Parce qu'elle avait su concrétiser les principes de la première abstraction, cette nouvelle logique, surgie comme une riposte à l'esthétisme historique, a été la première école optimiste dans l'art contemporain, dont le but était de donner une nouvelle logique plastique à la civilisation du xxe siècle. Cette logique a des liens très étroits avec les sciences exactes et fait pendant à la méthodologie structuraliste avec laquelle elle présente de nombreuses similitudes. Refusant « l'éternelle et absolue mesure de la réalité » (Gabo), le constructivisme place en premier lieu la notion de structure qui, à la même époque, est mise en valeur par la linguistique structurale de F. de Saussure et par l'ethnologie de Marcel Mauss.

École d'une nouvelle conception dynamique de l'architecture, le constructivisme peut être comparé à l'art gothique qui libéra l'art de bâtir de la contrainte de la masse et de celle du mur en instaurant le principe de la construction (opposée à la bâtisse). En assumant le difficile héritage de la première abstraction, et grâce à lui, le constructivisme a su s'élever au-dessus des recherches décoratives de tous les mouvements « Art nouveau » qui l'ont précédé. Il a démontré que ce n'est pas l'invention formelle qui crée le style, mais l'esprit qui fonde une nouvelle méthode de pensée.

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Monument à la IIIe Internationale, V. E. Tatline

Monument à la IIIe Internationale, V. E. Tatline
Crédits : Moderna Museet, Stockolm

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École du Bauhaus, Dessau

École du Bauhaus, Dessau
Crédits : Hulton Getty

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Pour citer l’article

Andréi NAKOV, « CONSTRUCTIVISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/constructivisme/