CATHOLICISMELe pontificat de Benoît XVI

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Après le long règne de Jean-Paul II, les cardinaux réunis en conclave en 2005 ont sans doute ressenti la nécessité de passer d'une papauté itinérante à une « papauté de trône », plus soucieuse d'intérioriser la foi catholique que de poursuivre une politique spectaculaire d'affirmation mondaine de l'Église romaine. Ce dessein impliquait également de discipliner l'enthousiasme des mouvements ecclésiaux, qui avaient gagné une influence inquiétante sous la protection de Jean-Paul II, et de mieux insister sur la rationalité des postulats culturels de la foi, à l'heure incertaine des « chocs de civilisation ».

Le cardinal allemand Joseph Ratzinger, dont la candidature était soutenue depuis longtemps par certains cercles de la Curie romaine, semblait l'homme indiqué pour un tel programme. À soixante-dix-huit ans, il devrait régner à pas comptés, et ainsi servir une politique de recentrage institutionnel, après le nomadisme charismatique du pape polonais. Il jouissait de l'estime générale pour sa finesse théologique, même si ses réflexions sur la réforme du IIe concile du Vatican, à laquelle il avait contribué comme expert de l'épiscopat allemand, en avaient fait dans les années 1980 un chef redouté du parti de la restauration. Son autorité croissante à Rome, comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, semblait l'habiliter à récupérer le contrôle des noyaux du lefebvrisme et de réduire l'aile ultra de la Curie qui les appuyait en sous-main. Personne autant que lui, fils d'un pays où les chrétiens sont divisés depuis la Réforme, n'avait la possibilité de réussir là où Karol Wojtyla avait échoué : résorber le schisme lefebvriste et aplanir un autre contentieux historique, celui du « schisme chinois » représenté par l'Église patriotique.

Signes de rupture

Élu dans la soirée du 19 avril 2005 au quatrième tour de scrutin, Ratzinger choisit comme nom de règne Benoît, interrompant ainsi la série des Jean et des Paul, les papes conciliaires. Au terme de presque un demi-siècle de papes à la trempe pastorale, l'Église s'en remettait à un guide au tempérament plus doctrinaire. Quelques-unes de ses premières audiences sont réservées au supérieur de la Fraternité saint Pie X, Bernard Fellay, chef des intégristes schismatiques, et à Oriana Fallaci, auteur qui prône un « nouveau Lépante » pour bouter l'islam hors des terres chrétiennes. Mais, avant la fin de l'été, il ouvre aussi les portes de sa villa d'été de Castel Gandolfo à son grand rival historique, le théologien Hans Küng. Quant aux mouvements ecclésiaux, il leur demande, dans un discours prononcé lors de la Journée mondiale de la jeunesse à Cologne, de repenser leur rôle comme organique dans l'Église, et non pas en parallèle à sa hiérarchie. Enfin il stoppe net les pressions en faveur d'une béatification immédiate de Jean Paul II en décidant que la procédure suivra la voie canonique normale.

En ce qui concerne le dialogue interreligieux, qui avait atteint un sommet avec la rencontre historique d'Assise entre les représentants des grandes religions du monde en 1986, Benoît XVI s'est empressé de le faire revenir au niveau du dialogue culturel « entre les civilisations », moins préjudiciable au rôle hégémonique, sinon exclusif, de l'Église catholique sur le plan divin du salut. Le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux est ainsi intégré au dicastère des Affaires culturelles et son président, Mgr Michael Louis Fitzgerald, un des meilleurs spécialistes catholiques des religions du monde, est expédié au Caire comme nonce apostolique, alors que son assistance aurait été des plus utiles. Une décision qui coûtera cher et dont le pape se repentira bientôt.

Le premier discours de Benoît XVI adressé à la Curie romaine, le 22 décembre 2005, donne un meilleur éclairage sur ses intentions stratégiques. Il y critique ouvertement l'aile progressiste du catholicisme qui appliquerait au IIe concile du Vatican une « herméneutique de la rupture », qu'il oppose à une « herméneutique de la réforme » dans laquelle les décisions de fond ne sont légitimées qu'à la condition qu'elles s'inscrivent dans une continuité substantielle avec les principes affirmés par le passé, les changements praticables étant seulement de nature formelle.

L'autre direction marquante prend forme avec l'encyclique Deus Caritas Est, promulguée le 25 décembre 2005, une réflexion théologique sur le rôle central de l'amour dans le message chrétien, non sans quelques orientations pratiques. Il est rappelé en effet à l'Église qu'elle ne doit pas « forcer l'autonomie des réalités profanes », ne pas se constituer en source de régénération sociale et nourrir la prétention de dicter dans son intégralité l'ordre du monde. Suivant l'injonction évangélique « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », l'encyclique affirme que l'Église « ne peut pas ni ne doit se mettre à la place de l'État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l'écart de la lutte pour la justice. [...] La société juste ne peut être l'œuvre de l'Église, mais elle doit être réalisée par le politique ».

Les effets de cette double option fondamentale ne tardèrent pas. Sur le plan institutionnel Benoît XVI entreprend la « dépolitisation » de la Secrétairerie d'État, en remplaçant le très politique cardinal Angelo Sodano – bras armé de Wojtyla depuis 1991 –, par l'archevêque salésien Tarcisio Bertone, ancien secrétaire de l'ex-Saint-Office de Ratzinger, sans autre expérience que pastorale et bureaucratique. Certains épiscopats, comme ceux d'Espagne et des États-Unis, ont reçu des instructions du nouveau secrétaire d'État visant à modérer l'intransigeance de leurs secteurs les plus engagés dans les « croisades » sur les questions de bioéthique. Après plusieurs mois de tension, même le chef de la Conférence épiscopale italienne, le cardinal Camillo Ruini, l'un des hommes les plus puissants de Rome, qui avait poussé l'Église à assumer un rôle de protagoniste dans les rangs de la droite italienne après la disparition de la Démocratie chrétienne – est invité à céder sa place à l'archevêque de Gênes, le cardinal Angelo Bagnasco, moins interventionniste.

Le public des leçons raffinées données par Ratzinger lors de ses audiences générales au Vatican ou dans ses premiers voyages a été impressionné par la hauteur de son magistère spirituel, qui visait explicitement à la formulation rationnelle de la foi chrétienne et a [...]

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  • : professeur d'éthique de l'information à l'université de Padoue, correspondant de presse accrédité auprès du Saint-Siège depuis 1961

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Pour citer l’article

Giancarlo ZIZOLA, « CATHOLICISME - Le pontificat de Benoît XVI », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/catholicisme-le-pontificat-de-benoit-xvi/