Qu'on l'admire ou qu'on le déteste, Voltaire symbolise à lui seul le xviiie siècle. Il a constitué et constitue encore le paradigme de l'intellectuel engagé. Zola s'en inspire lors de l'affaire Dreyfus, Sartre s'en réclame pour définir l'intellectuel de son temps. Son nom apparaît, comme un garant, au hasard des crises politico-morales que traverse la société française : l'occupation allemande, la guerre d'Algérie... Quand de jeunes lycéennes musulmanes refusent d'abandonner leur voile ou de se soumettre à la mixité des cours de gymnastique, on écrit sur les murs « Voltaire, reviens ! »
Ainsi Voltaire n'a jamais cessé de servir : le combat des Lumières de son vivant, la cause de la République et de la libre pensée tout au long du xixe siècle, la lutte contre l'injustice, la dénonciation de la torture, les analyses illustrant la vision marxiste du xviiie siècle.
Il apparaît comme un paradigme multiple : intellectuel engagé, « traître » à sa vocation de penseur (au sens où l'entendait Julien Benda), voire « dernier intellectuel heureux » selon Roland Barthes, parce qu'en accord avec une cause au service de l'homme, il est aussi dénoncé comme le corrupteur d'une bourgeoisie qui finit par ne croire qu'à l'argent, et comme l'ennemi juré de l'Église catholique, accusé même par monseigneur Dupanloup, en 1878, d'avoir eu toutes les lâchetés du courtisan et d'avoir flatté Frédéric II, l'ennemi prussien.
À ces figures contrastées d'un Voltaire militant, il faut adjoindre un Voltaire incarnation de l'esprit français. De son vivant même, on lui reconnaissait le goût du trait, la légèreté de l'écriture, le sens de l'ironie, la pointe assassine. Il apparaît, l'esprit en plus, comme l'écrivain des vertus françaises : la mesure, la clarté, dont depuis Descartes on fait crédit à la prose classique. Ce qui était génie national pour les uns devenait défaut impardonnable pour les autres, puisque ce talent d'écrivain servait à dissimuler la bassesse des intentions, la perversité et l'injustice des […]
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