SAHARA

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Médias de l’article

Sahara, Algérie

Sahara, Algérie
Crédits : Sunsinger/ Shutterstock

photographie

Champignons en calcaire, Sahara, Égypte

Champignons en calcaire, Sahara, Égypte
Crédits : O. Znamenskiy/ Shutterstock

photographie

Tassili des Ajjer, Sahara algérien

Tassili des Ajjer, Sahara algérien
Crédits : D. Pichugin/ Shutterstock

photographie

Tassili

Tassili
Crédits : Baldizzone/ De Agostini/ Getty Images

photographie

Afficher les 6 médias de l'article


Le Sahara est le plus grand désert chaud du monde. Occupant presque tout le nord de l'Afrique, il mesure environ 4 800 kilomètres d'est en ouest et entre 1 300 et 1 900 kilomètres du nord au sud, soit une superficie totale de près de 8 600 000 kilomètres carrés. Il se prolonge au-delà de la mer Rouge et est appelé alors désert saharo-arabique, étiré sur 7 500 kilomères et couvrant 12 millions de kilomètres carrés. Le Sahara proprement dit, qui fait l'objet de cet article, est délimité à l'ouest par l'océan Atlantique, au nord par la chaîne de l'Atlas et la mer Méditerranée, à l'est par la mer Rouge et dans le sud par une zone d'anciennes dunes sableuses immobiles alignées sur la latitude 160 N.

Le Sahara s'étend sur une dizaine de pays (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Soudan, Tchad, Niger, Mali, Mauritanie) mais compte une faible population. De vastes zones sont complètement vides. Toutefois, le Sahara est un espace où la majorité des habitants vivent dans des villes. Son exceptionnelle croissance démographique et urbaine, liée notamment à l'exploitation de ses importantes ressources naturelles a transformé les modes de vie de ses diverses populations.

Sahara, Algérie

photographie : Sahara, Algérie

photographie

Le Sahara couvre la majorité du territoire algérien. 

Crédits : Sunsinger/ Shutterstock

Afficher

Géographie physique

Caractéristiques générales

Le Sahara comprend plusieurs grands types de topographies : des bassins peu profonds, temporairement inondés (chotts et dayas) et de grandes cuvettes formant des oasis ; de vastes plaines rocailleuses (serirs ou regs) ; des plateaux rocheux (hamadas) ; des montagnes abruptes ; ainsi que des étendues de sable, des dunes et des mers de sable (ergs). Le point culminant du Sahara est l'Emi Koussi (3 415 mètres) dans le massif du Tibesti, au Tchad. Le point le plus bas se trouve dans la dépression de Qattarah (— 133 mètres), en Égypte.

Le nom Sahara vient du substantif arabe sahra' (plur. sahara'), qui signifie « désert ». Il est également proche de l'adjectif ashar, qui signifie « désertique » et connote fortement la couleur rouge des plaines dépourvues de végétation. Certaines zones du Sahara, comme le Tanezrouft dans le sud-ouest de l'Algérie et le Ténéré dans l'est du Niger, ont un nom d'origine berbère.

Le Sahara repose sur le bouclier africain, composé de roches précambriennes (vieilles de plus de 600 millions d'années) dénudées et très plissées. En raison de la stabilité du bouclier, les formations paléozoïques qui se sont déposées par la suite ont conservé leur position horizontale et ont relativement peu évolué. Dans une grande partie du Sahara, ces formations ont été recouvertes de dépôts au Mésozoïque (calcaire en Algérie, dans le sud de la Tunisie et dans le nord de la Libye, grès de Nubie dans le désert libyen) et abritent nombre des grands aquifères de la région. Dans le nord du Sahara, ces formations sont également associées à une série de bassins et de dépressions qui s'étendent des oasis de l'ouest de l'Égypte aux chotts d'Algérie. Dans le sud du Sahara, l'affaissement du bouclier africain a créé de larges bassins occupés par des lacs et des mers formés au Cénozoïque, comme le lac Méga-Tchad. Les serirs et les regs présentent des caractéristiques différentes selon les régions du désert, mais ils seraient issus de dépôts datant du Cénozoïque. Les plaines se distinguent notamment par la patine sombre, constituée de composés ferromanganiques et appelée vernis désertique, qui se forme à la surface des rochers exposés aux intempéries. Les plateaux du Sahara, tel le Tademaït en Algérie, sont en général recouverts de ces rochers présentant des arêtes vives. Dans le centre du Sahara, la monotonie des plaines et des plateaux est interrompue par d'imposants massifs volcaniques, dont le djebel Ouenat, le Tibesti et le massif du Hoggar. Le Sahara comprend d'autres formations remarquables, comme les massifs de l'Ennedi au Tchad, de l'Aïr au Niger et des Iforas au Mali, ainsi que les affleurements minéralisés de l'Adrar en Mauritanie.

Champignons en calcaire, Sahara, Égypte

photographie : Champignons en calcaire, Sahara, Égypte

photographie

À l'ouest du Nil s'étend le désert blanc ; il doit son nom aux étonnantes sculptures de calcaire résultant de l'érosion de dépôts sédimentaires datant du Mésozoïque. 

Crédits : O. Znamenskiy/ Shutterstock

Afficher

Tassili des Ajjer, Sahara algérien

photographie : Tassili des Ajjer, Sahara algérien

photographie

Le plateau désertique du Tassili des Ajjer est constitué de formations gréseuses fortement érodées. Ce paysage lunaire, situé dans le nord-est du massif du Hoggar, dans le Sahara algérien, abrite un des plus importants ensembles d'art rupestre préhistorique du monde. 

Crédits : D. Pichugin/ Shutterstock

Afficher

Les étendues de sable et les dunes couvrent environ 25 p. 100 de la superficie du Sahara. Il existe plusieurs grands types de dunes : des dunes d'obstacles, qui se forment au vent et sous le vent des collines et autres obstacles ; des dunes paraboliques présentant des cuvettes de déflation ; des barkhanes (dunes mobiles) en forme de croissant et des dunes transversales ; des cordons longitudinaux (siouf, sing. sif) ; ainsi que des formes complexes, massives, associées à des mers de sable. Plusieurs dunes pyramidales atteignent 150 mètres de hauteur, tandis que les crêtes des chaînes dunaires (draa) qui dominent les ergs approcheraient 300 mètres. Le sable du Sahara (mais aussi quelques autres formations dunaires à travers le monde) présente un phénomène de résonance inhabituel : le chant des dunes.

Hydrographie

Plusieurs fleuves qui prennent leur source en dehors du Sahara alimentent les eaux de surface et les nappes phréatiques du désert, ou inversement reçoivent les eaux du réseau hydrographique saharien. Ceux qui naissent au sein des plateaux tropicaux du sud sont particulièrement importants. Le Nil Blanc et le Nil Bleu se rejoignent ainsi au Sahara, avant de s'écouler vers le nord le long de la limite orientale du désert pour se jeter dans la Méditerranée. De même, plusieurs fleuvent déversent leurs eaux, de plus en plus parcimonieusement, dans le lac Tchad, dans le sud du Sahara. Une partie des eaux du lac continuent leur route vers le nord-est, où elles rechargent les aquifères de la région. Enfin, le Niger, né dans le Fouta-Djalon, en Guinée, s'écoule vers le sud-ouest du Sahara avant de se diriger vers la mer, au sud. Les cours d'eau permanents et temporaires (oueds) qui naissent dans la chaîne de l'Atlas et les plateaux côtiers de Libye, de Tunisie, d'Algérie et du Maroc, comme la Saoura et l'oued Draa, constituent des ressources hydriques supplémentaires. Un grand nombre de petits oueds se déversent dans des chotts du nord du Sahara. Le désert proprement dit compte un vaste réseau d'oueds. Certains sont issus de cours d'eau formés pendant d'anciennes périodes humides. D'autres, en revanche, sont apparus à la suite d'un déversement d'eau soudain lors d'importants orages, comme l'inondation qui ravagea Tamanrasset, en Algérie, en 1922. Parmi eux, les plus remarquables sont les réseaux complexes d'oueds, de lacs et de mares associés au Tibesti, à la région du Tassili des Ajjer et à la chaîne du Hoggar, comme l'oued Tamanrasset. Les dunes du Sahara renferment une quantité considérable d'eau de pluie, qui s'infiltre dans le sable et ressurgit dans divers escarpements du désert.

Tassili

photographie : Tassili

photographie

En géomorphologie, le tassili est un plateau gréseux du Sahara, profondément érodé par ravinement et limité par des escarpements abrupts, comme ici au tassili des Ajjer, situé au nord-est du Hoggar. 

Crédits : Baldizzone/ De Agostini/ Getty Images

Afficher

Sols

Les sols du Sahara contiennent peu de matière organique et présentent des strates à peine différenciées. Ils sont souvent biologiquement inertes, bien que des bactéries fixatrices d'azote vivent dans certaines zones. Les sols des dépressions sont souvent salins. Ceux qui sont situés à la marge du désert contiennent davantage de matière organique. Ils se caractérisent par la présence de minerais résistants aux intempéries et, souvent, d'argile gonflante chimiquement active. On y trouve aussi fréquemment des carbonates libres, ce qui indique une faible lixiviation (lessivage). Les croûtes, couches compactes et indurées, n'apparaissent que dans le nord-ouest du désert en association avec un substrat rocheux calcaire. Les matières à grains fins, comme les dépôts de terre de diatomées, ne se retrouvent que dans les bassins et les dépressions.

Climat

Le Sahara est devenu un désert climatique il y a près de cinq millions d'années, pendant le Pliocène inférieur. Il a depuis lors traversé des périodes plus sèches ou plus humides, de durée variable. L'activité humaine semble avoir contribué à la stabilité du désert en augmentant la réflectivité de la surface et en limitant l'évapotranspiration. Au cours des 7 000 dernières années, l'élevage bovin pratiqué dans le désert et à sa marge a selon toute vraisemblance également favorisé le maintien de ces conditions. Le climat du Sahara est ainsi resté relativement constant pendant 2 000 ans. Le « petit âge glaciaire » bouleversa cependant le climat du xvie au xviiie siècle. Les précipitations s'accrurent fortement à la marge tropicale du Sahara, dans le désert proprement dit et peut-être également le long de la limite septentrionale. Au xixe siècle, le climat redevint néanmoins semblable à celui que nous connaissons aujourd'hui.

Le Sahara présente deux grands régimes climatiques : subtropical sec dans le nord et tropical sec dans le sud. Le premier se caractérise par une amplitude thermique annuelle et diurne extrêmement élevée, des hivers frais à froids et des étés chauds, ainsi que deux pics de précipitation. Le second présente un cycle annuel de température fortement marqué qui suit le déclin du soleil, des hivers doux et secs, ainsi qu'une saison sèche chaude précédant des pluies estivales variables. Une étroite bande longeant la côte occidentale affiche des températures relativement fraîches et uniformes grâce à l'influence du courant froid des Canaries.

Le climat subtropical sec du Sahara septentrional est provoqué par des cellules de haute pression stables centrées sur le tropique du Cancer. L'amplitude thermique journalière atteint en moyenne 20 0C sur l'année. Les hivers sont relativement froids dans le nord et frais dans le centre du Sahara. Pour l'ensemble de cette zone, les températures moyennes mensuelles pendant la saison froide atteignent environ 13 0C. Les étés sont chauds. Une des plus hautes températures au monde (58 0C) a été enregistrée à Azizia, en Libye, à la limite septentrionale du Sahara. L'amplitude thermique journalière est considérable en été comme en hiver. Bien que les précipitations soient extrêmement variables, elles atteignent en moyenne 75 millimètres par an. La plus grande partie tombe entre décembre et mars. Un autre pic survient en août, sous forme d'orages. Ces derniers peuvent provoquer des crues subites qui se déversent dans les zones où il n'a pas plu. Les précipitations sont faibles en mai et juin. De la neige tombe parfois sur les plateaux du Nord. Le climat subtropical sec se caractérise également par des vents chauds, venus du sud, souvent chargés de poussière provenant des terres. Ces vents soufflent à différentes périodes de l'année, mais ils sont particulièrement fréquents au printemps. Ils portent différents noms : khamsin en Égypte, ghibli en Libye et chili en Tunisie. Le haboob, vent produisant une tempête de poussière, souffle au Soudan par épisodes brefs, surtout pendant les mois d'été, et s'accompagne souvent de fortes pluies.

Le climat tropical sec du Sahara méridional est dominé par les mêmes cellules de haute pression. Il est cependant régulièrement influencé par l'interaction saisonnière entre une masse d'air subtropical continental stable et une masse d'air tropical maritime instable venue du sud. L'amplitude diurne de la température atteint en moyenne 17,5 0C sur l'année dans les régions tropicales sèches du Sahara. Les températures moyennes pendant les mois les plus froids sont pratiquement identiques à celles de la zone subtropicale au nord, mais l'amplitude diurne est plus modérée. En altitude, les températures les plus basses approchent celles des régions subtropicales du nord. Ainsi, une température minimum absolue de — 15 0C a été enregistrée dans le Tibesti. La fin du printemps et le début de l'été sont chauds : la température atteint souvent 50 0C. Si les massifs des zones tropicales sèches reçoivent en général peu de précipitations pendant l'année, les bas plateaux connaissent un pic de précipitations en été. Comme dans le nord, une grande partie de ces pluies tombe sous forme d'orages. Les précipitations s'élèvent en moyenne à 130 millimètres par an, et tombent parfois sous forme de neige sur les massifs du centre du Sahara. À la limite occidentale du désert, le courant froid des Canaries abaisse la température de l'air. Ce phénomène limite les pluies de convection, mais augmente l'humidité et la formation de brouillard. Dans le sud du Sahara occidental, l'harmattan, vend sec du nord-est chargé de sable et de fines particules de poussière, souffle en hiver. Le sirocco est, quant à lui, un vent chaud et très sec qui souffle du désert vers le littoral sur tout le bassin méditerranéen.

Flore

La végétation saharienne, en général clairsemée, est composée d'herbes, de broussailles et d'arbres qui poussent dans les plateaux, dans les dépressions qui abritent des oasis et le long des oueds. Divers halophytes occupent les dépressions salines. Quelques graminées, herbes, arbrisseaux et arbres résistants à la chaleur et à la sécheresse poussent dans les plaines et sur les plateaux du Sahara recevant moins de précipitations.

La flore du Sahara est surtout remarquable pour ses nombreuses et étonnantes adaptations morphologiques à des précipitations incertaines. Cela se traduit notamment par une structure racinaire particulière, des adaptations physiologiques très diverses, le choix de sites de prédilection, l'établissement de relations de dépendance et d'affinité, ou encore des stratégies de reproduction spécifiques. Un grand nombre de ces plantes sont des herbacées éphémères capables de germer en trois jours après des pluies suffisantes et de disséminer leurs graines de 10 à 15 jours après la germination. Quelques poches de végétation relique, tolérant souvent un climat méditerranéen, subsistent dans des zones abritées des massifs sahariens.

Coloquinte (fruits)

photographie : Coloquinte (fruits)

photographie

Citrullus colocynthis (L.) Schrad., la coloquinte (famille des Cucurbitaceae), est une plante vivace herbacée lianescente originaire de zones arides d'Afrique du Nord et d'Asie, à fleurs jaune pâle. Ses fruits, photographiés ici dans le désert du Sahara, sont gros, à paroi très dure et de... 

Crédits : Baldizzone/ De Agostini/ Getty Images

Afficher

Les principales plantes ligneuses reliques qui croissent sur les plateaux sahariens sont l'olivier, le cyprès et le lentisque. D'autres plantes ligneuses (acacia, armoise, palmier doum, laurier-rose, palmier-dattier, thym) poussent sur les plateaux et dans d'autres zones du désert. On trouve des halophytes (Tamarix senegalensis) le long de la côte occidentale. Les diverses espèces d'Aristida, d'Eragrostis et de Panicum sont les principales graminées du Sahara. La côte atlantique présente des graminées halophytes (Aeluropus littoralis). Diverses espèces de plantes éphémères forment des pâturages temporaires appelés acheb.

Faune

Parmi la faune relique tropicale du nord du Sahara, on trouve des poissons-chats tropicaux et des Etroplus à Biskra, en Algérie, et dans des oasis isolées du Sahara. Des cobras et des crocodiles nains africains subsistent peut-être encore dans des bassins hydrographiques éloignés du Tibesti. Des espèces bien adaptées, plus mobiles ont disparu de façon plus progressive à la suite du braconnage et de la destruction de leur habitat par l'homme. L'éléphant d'Afrique du Nord (Loxodonta pharaoensis) a disparu à l'époque romaine, mais le lion, l'autruche et d'autres espèces vivaient à la limite septentrionale du désert jusqu'en 1830. Le dernier addax du Sahara septentrional a été tué au début des années 1920. Cette antilope a également vu sa population largement décroître à la limite méridionale et dans les massifs du centre du Sahara.

Le Sahara compte encore de nombreuses espèces de mammifères : gerbille, gerboise, lièvre du Cap, hérisson du désert, mouflon à manchettes, oryx algazelle, gazelle Dorcas, daim, âne sauvage de Nubie, babouin anubis, hyène tachetée, chacal commun, fennec, zorille du Sahara, mangouste rouge. Il abrite également plus de 300 espèces d'oiseaux, résidents et migrateurs. Le littoral et les cours d'eau intérieurs attirent de nombreuses espèces aquatiques et côtières. Les espèces terrestres sont elles aussi très diverses : autruche, rapaces, messager sagittaire, pintade, outarde nubienne, grand-duc ascalaphe, effraie des clochers, alouette raytal, hirondelle du désert, corbeau brun, corbeau à queue courte.

Les rochers et les dunes du Sahara sont le repaire des lézards, des caméléons, des scinques et des cobras. Les lacs et les mares abritent des grenouilles, des crapauds, ainsi que des artémies des salines et d'autres crustacés. Les divers escargots du désert constituent une importante source de nourriture pour les oiseaux et les mammifères. Ils survivent grâce au phénomène d'estivation : ils restent souvent inactifs pendant plusieurs années avant d'être réveillés par la pluie.

—  Jeffrey Allman GRITZNER

Géographie humaine et économique

Un territoire structuré par un millénaire d'échanges transsahariens

L'organisation territoriale du Sahara s'ancre dans une histoire qui, il y a plus d'un millénaire, en a façonné les caractéristiques essentielles avec le commerce transsaharien. Celui-ci a investi cet espace à la fin du viie siècle et l'a structuré jusqu'à son déclin au xviiie siècle. Auparavant, le Sahara fut, durant les millénaires qui ont suivi son aridification, un espace peu habité. Les oasis y étaient très peu nombreuses et limitées à la frange septentrionale.

À partir du viie siècle, avec la conquête arabe du Maghreb, des échanges commerciaux s'organisent entre les deux rives du Sahara : la Méditerranée au nord et le « Soudan » au sud (« Soudan » signifie « le pays des noirs » en arabe et correspond globalement à l'Afrique de l'Ouest). Pendant dix siècles, ce commerce anime le Sahara. Il porte essentiellement sur l'or et les esclaves, transportés par voie terrestre depuis le Sud vers les métropoles nord-africaines. Ces échanges d'une grande intensité, s'opérant à travers un espace aride et désert large de 2 000 kilomètres, imposent l'organisation d'un maillage territorial. Celui-ci consiste surtout en l'érection de « cités portes du désert » au départ d'itinéraires méridiens nombreux qui ont changé au fil du temps, et consiste également à créer des oasis relais le long de ces itinéraires. À l'exception de quelques rares « portes du désert » qui préexistent à ce commerce et lui servent ensuite de point d'appui (Biskra ou Ghadamès, par exemple), la quasi-totalité des oasis sont fondées dans le cadre de ce mouvement commercial, ce que confirment leurs dates de création, situées essentiellement du viiie au xvie siècle. Aussi, l'oasis n'est pas tant un système hydro-agricole qu'un nœud dans le système relationnel du commerce transsaharien, même si sa fonction de relais implique également une production agricole ainsi que la présence d'eau.

Les échanges sont donc à l'origine de l'oasis et de l'urbanisation du Sahara ainsi que des nombreuses spécificités de cet espace. Les plus importantes d'entre elles sont l'existence de populations relativement importantes et très diverses, et de villes nombreuses dans un environnement hostile qui a été transformé grâce au travail d'esclaves importés (creusement de foggaras [galeries d'eau souterraines] et de puits artésiens, aménagement et entretien d'oasis). Cette spécificité fait du Sahara, d'un point de vue humain, non pas une étendue territoriale, mais un réseau de routes ou de pistes, dont les croisements ou les jalons sont les oasis. Ainsi, la ville saharienne commande non pas un espace environnant, mais un carrefour de routes. De plus, la fonction de relais donne une spécificité structurelle à la ville saharienne – l'oasis –, à savoir l'association d'une ville et d'un terroir agricole. Cette fonction se confirme lorsque la concurrence des nouvelles routes maritimes finit par ruiner le commerce transsaharien : les cités-oasis voient leurs populations stagner, puis diminuer. Ainsi, lorsque l'explorateur allemand Heinrich Barth, premier Européen à y séjourner, arrive en 1850 à Agadez, il trouve un îlot de misère avec une population de seulement 3 000 habitants.

Quant à la population, d'une grande diversité du fait de la fonction de transit et d'échanges, notamment dans les grandes cités-oasis, elle peut être répartie en trois grands groupes ethnolinguistiques dominants. Tout d'abord, la présence de populations de langues négro-africaines est surtout liée à l'extension des empires africains médiévaux (empires du Mali, du Ghana...) ainsi qu'à l'asservissement de populations africaines au cœur du Sahara. Les descendants affranchis de ces dernières, appelés Harratin, toujours victimes de ségrégation, sont encore nombreux, notamment en Mauritanie et, dans une moindre mesure, dans le Sud marocain, algérien et libyen. Les populations Toubou, localisées dans le Sud libyen et dans le Nord tchadien, sont une autre composante de ce groupe. Ensuite, le deuxième groupe est celui des berbérophones, en recul au Sahara. Ces derniers sont présents dans de nombreuses oasis du Sahara septentrional, mais ils y sont minoritaires. On peut noter toutefois quelques exceptions, comme dans l'oasis du Mzab, au nord-est du Sahara algérien. Le Mzab forme un îlot berbérophone de plus de 200 000 habitants (2010), dont la pérennité s'explique par son recoupement avec un schisme religieux, l'ibadisme, alors que 99 p. 100 des Maghrébins sont sunnites. La plus grande zone de peuplement berbère se trouve au centre et au sud du Sahara, de Ghadamès au nord-ouest de la Libye jusqu'à l'Azawad malien en passant par l'Aïr nigérien et le Hoggar algérien. Elle déborde, hors du Sahara, au Burkina Faso et dans la région de Zinder au Niger. Si cette zone est historiquement celle des parcours des Touaregs, ces derniers l'ont toujours partagée avec les populations de langue négro-africaine et celles de langue arabe. Ces dernières, les plus importantes, forment enfin le troisième groupe ethnolinguistique. L'arabisation progressive du Sahara a été précédée de son islamisation, dont le commerce transsaharien a été le vecteur. Elle s'affirme au fur et à mesure de la densification de ce commerce. Les Maures – nomades berbères centrés sur la Mauritanie et le Sahara occidental et débordant sur le Sahara algérien, marocain et malien – sont un exemple de populations berbères arabisées. L'épopée almoravide (xi-xiie siècle), partie du Sahara mauritanien, achève l'islamisation du Sahara. La deuxième invasion arabe, celle des Banū Hilāl (xiie siècle), assoit la langue arabe. Celle-ci, devenue majoritaire, continue à progresser ; elle se heurte toutefois aux deux socles berbères (touareg et mozabite). Mais, en définitive, cette multiplicité des origines, renforcée par le brassage et le métissage, donne aux villes sahariennes leur caractère cosmopolite.

Par ailleurs, la diversité des populations sahariennes étant fortement liée à leur fonction de transit et d'échanges, elle s'exprime également dans une triple association regroupant des nomades-convoyeurs, avec une activité pastorale en appoint (schématiquement, ces nomades se répartissent entre Maures dans l'ouest du Sahara, Touaregs dans le centre et Toubou dans l'est), des paysans des terroirs agricoles oasiens – souvent des esclaves ou des affranchis tributaires –, et, enfin, des citadins des villes-oasis qui, à côté des marchands, exercent une grande diversité de métiers urbains et de fonctions culturelles et politiques. Cette spécialisation fonctionnelle est très poussée dans les grandes cités qui, à l'image d'Agadez au xve siècle, abritent une population de plus de 50 000 habitants et sont souvent le siège de sultanats très prospères.

Ainsi, le commerce transsaharien assure, pendant plus d'un millénaire, une permanence de l'urbanisation au Sahara, même lorsqu'elle connaît une régression au nord du Maghreb. Cet héritage servira d'ancrage et de point d'appui à la colonisation puis aux nouveaux États indépendants qui vont transformer ces villes en centres de contrôle.

Le Sahara, un espace en forte croissance démographique et urbaine

La population du Sahara s'élève à près de 15 millions d'habitants (2012) pour 8,5 millions de kilomètres carrés. Si l'occupation humaine est ponctuelle et la densité très faible (moins de 2 habitants au kilomètre carré), le Sahara connaît pourtant une exceptionnelle croissance démographique et urbaine, notamment depuis les indépendances nationales dans les années 1960. Celle-ci est plus importante que dans les pays de son pourtour. Elle fait du Sahara un espace où la majorité des habitants sont urbains et vivent essentiellement dans des villes de plus de 100 000 habitants.

Le Sahara connaît, dans les années 1960, à partir des indépendances nationales qui ont coïncidé avec l'exploitation des ressources minières (pétrole, fer, phosphate, uranium), un renversement de tendance : il cesse d'être une terre de répulsion. Ainsi, la population du Sahara français (excluant le Rio de Oro et la Libye) passe de 1,7 million d'habitants en 1948 à 4 millions dans les années 1980, tandis que celle de tout le Sahara atteint 10 millions d'habitants dès le milieu des années 1990. Le Sahara algérien compte à lui seul 3,57 millions d'habitants en 2008, soit plus du double de la population du Sahara en 1948. Durant la période intercensitaire de 1966-1977, le Sahara algérien a un taux d'accroissement annuel moyen largement supérieur aux régions du nord (3,1 p. 100 contre 2,2 p. 100), lequel perdure dans la décennie 1998-2008, malgré l'essoufflement de cette croissance (2,5 p. 100 contre 1,5 p. 100).

Cette croissance démographique exceptionnelle n'est cependant pas homogène. Elle touche plus fortement la partie septentrionale du Sahara. Ainsi, la population du Sahara tunisien est multipliée par trois de 1948 à 1995, passant de 350 000 habitants à 1,1 million, alors que celle du Sahara algérien est multipliée par quatre, passant de 625 000 habitants à 2,5 millions. Dans le Sahara libyen, la population stagne jusqu'en 1964 (seulement 70 000 habitants), avant de connaître une croissance fulgurante (elle atteint 400 000 habitants dans les années 1990). Dans la partie méridionale du Sahara, la croissance est moins importante. Tandis qu'au Tchad la population est multipliée par deux et demi, passant de 45 000 habitants en 1948 à 120 000 en 1994, au Niger elle passe seulement de 100 000 habitants en 1948 à 125 000 en 1978 ; néanmoins, la région d'Agadez connaîtra ensuite un fort développement grâce à ses ressources en uranium.

Le renouveau économique du Sahara et ses effets sur l'urbanisation du territoire

La découverte et l'exploitation des ressources minières, à partir des années 1960, sortent les territoires sahariens de leur marginalité et leur confèrent une importance économique et stratégique nouvelle. Les États veulent, dès lors, contrôler ces territoires et les intégrer à leur espace national, d'autant plus que, depuis les indépendances, ils sont tous objets de litiges ou lieux de contestation et sont convoités pour leur profondeur territoriale stratégique.

L'action des États se manifeste surtout par un développement remarquable des infrastructures (routes, aéroports, forages de puits, équipements sociaux et administratifs...) et par des mesures publiques destinées à fixer les populations et à encourager le développement économique. Cette action prend appui sur les villes déjà existantes (Ouargla, Agadez, In Salah ou Koufra) ou créées ex nihilo (Nouakchott, Sebha, Tamanrasset, Laayoune, Zouerat ou Arlit), qui deviennent les pivots de la croissance démographique et économique du Sahara. Celle-ci se conjugue donc avec une urbanisation et une promotion massive et rapide de la ville au Sahara. Ainsi, alors qu'en 1966 le taux d'urbanisation du Sahara algérien n'était que de 24 p. 100 (contre 32 p. 100 pour les régions du nord), il devient largement supérieur à la partie septentrionale en 1986 (56 p. 100 contre 49 p. 100), et l'écart continue de se creuser puisque, en 1998, il atteint 68 p. 100 (contre 57 p. 100) et, en 2008, 80 p. 100 (contre 66 p. 100). Ce phénomène, général au Sahara, atteint même des valeurs extrêmes dans la partie libyenne et au Sahara occidental, avec, respectivement, des taux d'urbanisation de 90 et 95 p. 100.

Par ailleurs, le processus de croissance démographique et d'urbanisation du Sahara est étroitement lié aux ressources du sous-sol, essentiellement aux hydrocarbures. Ainsi, leur localisation est à l'origine des écarts de croissance entre le nord et le sud du Sahara. En effet, la plupart des gisements se trouvent au Sahara libyen, dans le prolongement du golfe de Syrte, et dans le nord-est du Sahara algérien. L'Algérie et la Libye sont, respectivement, les dixième et onzième exportateurs mondiaux de pétrole – l'Algérie étant également le sixième exportateur mondial de gaz. Ces ressources représentent, pour les deux pays, près de 98 p. 100 de leurs exportations et de leurs entrées de devises. Dans la partie méridionale du Sahara, l'exploitation du pétrole ne commence qu'à partir des années 2000 en Mauritanie, et seul le Tchad exporte de faibles quantités depuis 2003.

Les régions d'exploitation des hydrocarbures, au Sahara septentrional, sont donc les premières à connaître, dès les années 1960, de profondes transformations liées aux retombées de cette activité économique (promotion administrative pour le contrôle territorial, renouveau agricole et développement des échanges et de la circulation). Ces régions sont les pôles actifs de la transformation de l'espace saharien. À partir des infrastructures installées pour l'exploitation du pétrole sont nées des villes nouvelles, telles que In Amenas (province d'Illizi), Hassi R'mel (province de Laghouat) ou Hassi Messaoud (province d'Ouargla) dans le nord-est du Sahara algérien. Ces villes sont passées de quelques centaines d'habitants au milieu des années 1960 à, respectivement, 10 000, 25 000 et près de 50 000 habitants en 2010. Hassi Messaoud a connu un fort développement de ses fonctions urbaines, notamment avec la tertiarisation de son économie, qui ne la distingue plus des autres villes.

Gisement de pétrole, Hassi Messaoud, Algérie

photographie : Gisement de pétrole, Hassi Messaoud, Algérie

photographie

Situé en plein Sahara algérien, le gisement de pétrole d'Hassi Messaoud est exploité depuis 1956 ; c'est un des plus importants gisements d'hydrocarbures d'Afrique. 

Crédits : J. Burlot/ Corbis

Afficher

Parallèlement aux villes nouvelles créées du fait de l'exploitation des hydrocarbures, la croissance et le dynamisme des anciennes villes sahariennes ont également été affectés par cette exploitation, à l'image de Touggourt et de Ouargla (Algérie), qui servent de base logistique et de base arrière pour les pétroliers. La petite oasis de Touggourt s'est transformée en une métropole de 150 000 habitants qui a absorbé un ensemble de petites oasis rurales. L'exploitation pétrolière a également entraîné la croissance de la ville d'Ouargla, avant même qu'elle ne soit amplifiée par sa promotion administrative en tant que métropole régionale, passant de 6 000 habitants en 1960 à 140 000 en 2008.

Dans la partie méridionale du Sahara, l'exploitation des gisements miniers (fer et uranium), quoique moins importante que celle des hydrocarbures, a également des effets sur l'urbanisation du territoire. Les sites miniers les plus importants sont le gisement de fer de Kediet ej Jill, dans la région du Tiris Zemmour en Mauritanie, et le gisement d'uranium d'Arlit, dans la région d'Agadez au Niger. Ces régions connaissent un dynamisme démographique et une croissance urbaine qui contrastent avec la relative stagnation de leur environnement. Chacun de ces gisements donne naissance à une ville nouvelle d'importance : Zouérat, fondée en 1961, compte, en 2010, près de 50 000 habitants ; la population d'Arlit, ville fondée en 1969, atteint 120 000 habitants. L'exploitation minière a, elle aussi, des impacts à l'échelle régionale, en particulier sur les centres urbains préexistants comme Agadez, qui sert de base arrière à l'activité minière et dont la population est passée de 5 000 habitants en 1970 à 130 000 en 2012, ou comme Nouadhibou, port mauritanien pour le traitement et l'exportation du minerai qui, avec 130 000 habitants, affirme son rôle de capitale économique de la Mauritanie.

L'exploitation des ressources du sous-sol, là où elle est importante, a transformé le mode de vie des populations sahariennes, dans la mesure où certaines d'entre elles ont été intégrées dans ces activités. Elle a notamment précipité la monétarisation des économies locales, faisant ainsi bénéficier l'agriculture et l'habitat de ses retombées. Cependant, le recours à des populations extérieures au Sahara, soit pour des raisons de compétences, soit par clientélisme pour favoriser une base ethnico-politique, suscite des mécontentements parmi les populations locales. Ainsi, au Niger, où l'exploitation de l'uranium s'effectue en territoire touareg, la marginalisation de la population locale au profit de populations du sud du pays est une cause des révoltes récurrentes des Touaregs. Les régions sahariennes de l'Algérie connaissent, depuis le début de 2013, un mouvement de contestation parti d'Ouargla : le « Mouvement des chômeurs », qui conteste l'embauche, dans les sites pétroliers, d'Algériens extérieurs à la région.

Le renouveau agricole, la sécheresse et leurs effets sur la population

Au Sahara, l'agriculture a toujours été un sous-produit des relations commerciales transsahariennes, uniquement destiné à alimenter les cités-relais et les caravanes le long des axes méridiens. Peu pratiquée dans cet environnement hostile, l'agriculture a encore plus reculé avec le déclin du commerce transsaharien. Toutefois, l'exploitation pétrolière provoque, directement et indirectement, un important renouveau agricole.

Dans la foulée des prospections pétrolières, des ressources en eau, sans commune mesure avec celles qui sont connues jusqu'alors, sont révélées. Les bassins sédimentaires contenant du pétrole abritent également d'importants aquifères fossiles se trouvant de 1 500 à 2 000 mètres de profondeur. C'est pourquoi le bassin sédimentaire pétrolifère de la dépression du bas Sahara (recouvrant le nord-est du Sahara algérien, le Sud tunisien et le nord-ouest du Sahara libyen), mis au jour en 1948, renferme un des plus puissants aquifères au monde (60 000 milliards de mètres cubes d'eau).

Ces volumes d'eau alimentent le renouveau agricole, lequel est également porté par le volontarisme d'État. En effet, les États souhaitent en faire un moyen de fixer les populations dans ces espaces stratégiques. Ainsi, en Algérie, le nombre de palmiers-dattiers passe de plus de 5 millions en 1960 à 12 millions en 2000 ; quant à la Tunisie, elle double, dans le même temps, ses surfaces agricoles dans sa partie saharienne. La Libye développe les cultures maraîchères au Sahara en exploitant ses eaux fossiles, notamment avec la mise en œuvre de la Grande Rivière artificielle dans les années 1980-1990. Cependant, la question de la durabilité de ce développement agricole se pose en raison à la fois du caractère fossile des eaux, non renouvelables, et des difficultés d'assainissement engendrées par les importantes masses d'eaux mobilisées. En effet, les eaux usées qui sont rejetées dans le sable ne peuvent rejoindre les nappes phréatiques profondes séparées par des couches imperméables et remontent en surface, étouffant les plantations et inondant l'habitat. Dans la ville d'El Oued, en Algérie, en 2010, 120 000 palmiers sont morts et beaucoup d'habitations ont été détruites.

Les réserves d'eaux dans les nappes profondes représentent un facteur supplémentaire de déséquilibre entre le nord et le sud du Sahara, ce dernier étant moins bien pourvu en aquifères fossiles. Ce déséquilibre se creuse encore en raison des effets de la sécheresse, qui touchent plus fortement les populations du sud du Sahara, lesquelles ont moins accès aux nappes d'eaux profondes. Ces populations sont également fragilisées par la dislocation de leurs anciennes structures sociales et parce que les États, dépourvus de moyens suffisants et de structures solides, ne peuvent leur assurer ni protection ni arbitrage. Ainsi, l'accès à l'eau de ces populations est très inférieur aux besoins minimaux de bien-être humain, ce qui constitue une des principales causes de pauvreté dans les régions méridionales du Sahara.

Le dernier épisode de sécheresse, échelonné sur près de vingt ans (de 1968 à 1986), a eu des effets catastrophiques sur les milieux naturels, l'économie et, bien sûr, les populations (200 000 victimes). Il a provoqué des déplacements transnationaux massifs de populations. Ces réfugiés se sont installés dans les villes sahariennes dont ils ont grossi les effectifs, ou bien se sont retrouvés dans des camps qui finissent par se transformer en villes (Tin Zouatine, Bordj Badji Mokhtar, In Guezzam, en Algérie). Ainsi, les villes du Sahara méridional (Agadez, Arlit, Nouadhibou, Nouakchott), en forte croissance, voient leurs effectifs augmenter subitement lors des deux pics de cet épisode de sécheresse (en 1968 et en 1984). Mais cette sécheresse redistribue les populations toujours à l'intérieur du Sahara, alimentant surtout un courant de migration vers sa partie septentrionale et renforçant ainsi la polarisation. Par ailleurs, la répartition des populations de même origine dans les villes du Sahara sahélien et du Sahara maghrébin crée un réseau transnational au travers duquel circulent les personnes, ce qui donne lieu à une sorte de « sédentarité nomade ».

Le maillage urbain comme outil de contrôle de l'espace saharien

Les États interviennent dans le contrôle d'un espace devenu stratégique en renforçant le maillage urbain à travers une politique de promotion administrative des villes. En effet, le développement des villes du Sahara, même lorsqu'il repose sur l'exploitation des ressources naturelles, obéit surtout aux considérations stratégiques des États.

Ainsi, la ville algérienne de Ouargla s'est développée grâce à l'exploitation du pétrole, mais elle doit son dynamisme démographique avant tout à sa promotion au statut de métropole régionale portée à bout de bras par l'État. Celui-ci en a fait à la fois le chef-lieu de la wilaya (préfecture) éponyme, avec toutes les fonctions et les services que cela implique, et la capitale administrative – avec toutes ses fonctions administratives, militaires, sanitaires et éducatives – d'une très vaste région, la wilaya des Oasis, qui couvre tout le nord-est du Sahara et représente la région la plus peuplée et la plus riche du Sahara algérien.

La ville de Laayoune, au Sahara occidental – contrôlé par le Maroc depuis 1975 –, naguère bourgade d'une cinquantaine d'habitations est devenue le point d'appui pour la politique marocaine de peuplement, de mise en valeur du « Sahara marocain », ainsi que le quartier général pour toutes les opérations militaires marocaines menées contre les indépendantistes du Front Polisario (Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro), qui contestent la mise sous contrôle marocain de ce territoire. Ainsi, en moins de vingt ans, Laayoune s'est transformée en une ville de plus de 190 000 habitants. Cette population se compose à la fois de nomades sédentarisés, de populations sahraouies émigrées que le pouvoir marocain a fait revenir pour être décomptées dans le référendum sur l'autodétermination, dont l'organisation – proposée par l'O.N.U. en 1988 dans le cadre d'un accord de paix – est sans cesse reportée, et de populations venues du nord du Maroc, encouragées par la politique incitative du pouvoir royal (doublement du salaire des fonctionnaires et subventions sur les produits de consommation). Le développement des fonctions et des infrastructures de la ville a permis d'en faire une base logistique efficace pour l'exploitation des phosphates de Bou Craa, mines pourtant situées à une centaine de kilomètres de Laayoune, ce qui implique des migrations pendulaires des travailleurs.

Enfin, Sebha en Libye et Tamanrasset en Algérie sont des villes créées ex nihilo aux confins de leurs pays et développées par les États pour s'en assurer le contrôle et affirmer ainsi leur pouvoir sur l'ensemble du territoire national. Le développement de ces villes, loin de toute ressource naturelle et très éloignées du centre du pouvoir (Tamanrasset est à 1 200 kilomètres d'Alger, Sebha à 800 kilomètres de Tripoli), repose entièrement sur leur promotion en tant que capitales régionales. Peuplée d'à peine 6 000 habitants en 1966, Tamanrasset, chef-lieu de la wilaya éponyme et capitale de la région du Hoggar, est, en 2012, une ville de quelque 100 000 habitants située dans un environnement totalement désertique ; Sebha, chef-lieu de la province éponyme et capitale de la région historique du Fezzan, compte, en 2012, 140 000 habitants.

Le Sahara, vers un devenir transnational et cosmopolite

La forte croissance de ces deux villes sahariennes, alors qu'elles ne sont pas dotées en ressources naturelles, est en grande partie le résultat de mouvements transnationaux de population suscités paradoxalement par l'affirmation des frontières, par le développement de ces régions marginales excentrées et, notamment, par les infrastructures de transport. Le Sahara compte, en plus des trois grandes routes transsahariennes qui partent respectivement de Tanger, Alger et Tripoli et des milliers de kilomètres de routes qui s'y raccordent, une trentaine d'aéroports.

Ce développement des confins a stimulé la circulation des hommes et des marchandises au sein des parties sahariennes de chaque pays, mais aussi entre elles. C'est ainsi que, en dehors du pouvoir des États, voire à leur insu, se mettent en place de véritables couloirs d'échanges informels, par lesquels transitent les flux migratoires transnationaux. Alors que les échanges formels entre États maghrébins et sahéliens restent insignifiants, les échanges informels transsahariens prennent une réelle importance. Ils sont à la source de nouvelles filières et routes commerciales et participent donc à la croissance des villes sahariennes. Arlit, Tamanrasset ou Sebha, qui ont connu une forte croissance, se situent sur ces grands axes d'échanges. Arlit, vouée à la seule activité minière, connaît une croissance accélérée parce qu'elle se situe à mi-chemin entre Agadez et Tamanrasset, deux carrefours migratoires et d'échanges. Cet axe témoigne de la reprise des échanges entre Maghreb et Sahel. Les villes frontières de Tamanrasset ou Sebha, conçues comme des vitrines et des postes avancés du nationalisme algérien ou libyen, sont aujourd'hui transfigurées par les mouvements transnationaux de population qu'elles ont elles-mêmes suscités en s'affirmant comme pôles nationaux. Elles sont devenues de véritables « tour de Babel » africaines, dont la population est constituée en grande partie d'étrangers de multiples nationalités. Elles illustrent le devenir transnational et cosmopolite du Sahara, un désert qui s'est structuré par un millénaire d'échanges transsahariens.

—  Ali BENSAÂD

BIBLIOGRAPHIE

J. C. Baroja, Estudios saharianos, éd. Calamar, rééd. 2008

H. Barth, Travels and Discoveries in North and Central Africa, 5 vol., 1857-1858, rééd. 4 vol., Cambridge University Press, 2011

A. Bensaâd dir., L'Eau et ses enjeux au Sahara, Karthala, Paris, 2011

J. Bisson, Mythes et réalités d'un désert convoité, le Sahara, L'Harmattan, Paris, 2003

M. Côte dir., « Le Sahara „cette autre Méditerranée“ », in Méditerranée, t. 99, no 3-4, Presses de l'université de Provence, Aix-en-Provence, 2002

R. Capot-Rey, L'Afrique blanche française : le Sahara français, P.U.F., Paris, 1953

P.-L. Dekeyser & J. Derivot, La Vie animale au Sahara, 1959

J. Dubief, Le Climat du Sahara, 2 vol., 1959-1963

J.-M. Durou, Le Grand Rêve saharien, Actes sud, Arles, 1997

J. Fabre dir., Géologie du Sahara occidental et central, Musée royal de l'Afrique centrale, Tervuren, 2005

E.-F. Gautier, Le Sahara, Payot, 1950, 3e éd.

H. Lhote, À la découverte des fresques du Tassili, Arthaud, 3e éd. 2006

A. Morel, Milieux et paysages du Sahara, Ibis Press, Paris, 2008

G. Nachtigal, Sahara et Soudan, Hachette, Paris, 1881

P. Quézel, « Analysis of the Flora of Mediterranean and Saharan Africa », in Annals of the Missouri Botanical Garden, no 65, 1978.

Écrit par :

  • : maître de conférences en géographie à l'université d'Aix-Marseille, enseignant-chercheur au C.N.R.S., Institut de recherche et d'études méditerranéennes sur le monde arabe
  • : professeur de géographie et directeur du Montana Public Policy Research Institute, université du Montana, Missoula

Classification

Autres références

«  SAHARA  » est également traité dans :

AFRIQUE (Structure et milieu) - Géologie

  • Écrit par 
  • Anne FAURE-MURET
  •  • 18 698 mots
  •  • 22 médias

Dans le chapitre « Le domaine saharien »  : […] Au début des temps mésozoïques s'instaure un nouveau dispositif structural qui est oblique par rapport aux limites établies durant les temps paléozoïques. L'histoire commence avec le Trias, qui est carbonaté marin dans le Sud tunisien et en Tripolitaine. Sur le domaine saharien, il est sous le faciès gréseux rouge continental ou laguno-marin avec un développement important de grands bassins évapo […] Lire la suite

AFRIQUE (Structure et milieu) - Géographie générale

  • Écrit par 
  • Roland POURTIER
  •  • 21 433 mots
  •  • 29 médias

Dans le chapitre « Le climat »  : […] Les climats africains présentent une forte composante zonale, particulièrement nette dans l'hémisphère Nord : se succèdent, du nord au sud, les climats méditerranéen, aride, tropical sec, tropical humide, équatorial. Ce dispositif est déterminé par la dynamique des masses d'air qui a fait l'objet de différents modèles explicatifs depuis celui de la « cheminée équatoriale » attribuant un rôle déc […] Lire la suite

AFRIQUE (Histoire) - Préhistoire

  • Écrit par 
  • Augustin HOLL
  •  • 6 306 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Émergence et expansion des économies de production »  : […] La phase de réchauffement, qui marque le début de l'Holocène, facilite le repeuplement du Sahara et la recolonisation forestière de l'Afrique équatoriale. De multiples innovations se produisent au cours de cette brève période. Des traces de contrôle en captivité des mouflons à manchettes ont été mises au jour à Uan Afuda, dans le Tadrart Acacus, en Libye du Sud-Ouest. La production de poterie ap […] Lire la suite

ARÉISME

  • Écrit par 
  • Pierre CARRIÈRE
  •  • 1 687 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Les causes de l'aréisme »  : […] Cette absence de drainage tient, avant tout, à des causes climatiques. L'élément décisif est l'insuffisance des précipitations. La circulation atmosphérique générale est la grande responsable de ce déficit des précipitations sur une portion notable du globe terrestre : en donnant naissance, aux latitudes subtropicales, à deux chapelets de cellules de hautes pressions, bien établies sur la moitié […] Lire la suite

DÉSERTS

  • Écrit par 
  • Roger COQUE, 
  • François DURAND-DASTÈS, 
  • Huguette GENEST, 
  • Francis PETTER
  •  • 20 848 mots
  •  • 16 médias

Dans le chapitre « Les genres de vie »  : […] Les besoins en eau d'un homme travaillant dans le désert s'élèvent à neuf litres par jour, utilisés pour la cuisine et la boisson. La recherche continuelle de l'eau a obligé les habitants à vivre en nomades, mais leurs accoutumances particulières ont donné lieu à une certaine diversité de modes de vie. Les tribus les plus primitives pratiquent des formes anciennes de nomadisme : la chasse et la c […] Lire la suite

DJEBEL IRHOUD SITE ARCHÉOLOGIQUE DE

  • Écrit par 
  • Bernard VANDERMEERSCH
  •  • 1 628 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Nouvelles perspectives sur l’évolution de notre espèce »  : […] Ces nouvelles datations vieillissent donc considérablement les hommes d’Irhoud, en font les plus anciens fossiles d’ Homo sapiens actuellement connus et obligent à revoir le schéma classique concernant l’évolution de notre espèce en Afrique. Pour les chercheurs de Leipzig, l’origine et l’évolution d’ Homo   sapiens ne sont pas à rechercher uniquement à l’est ou au sud : elles impliquent l’ensemb […] Lire la suite

DJÉRID

  • Écrit par 
  • Roger COQUE
  •  • 430 mots

Domaine des belles palmeraies, le Djérid (Tunisie) est un des pays les plus anciens et les mieux individualisés du bas Sahara. Dès l'Antiquité, il doit sa réputation d'opulence aux oasis échelonnées sur la bordure septentrionale d'une vaste sebkha, improprement appelée le chott el-Djérid. Leur existence est liée à des essaims de grosses sources, émergences naturelles d'abondantes nappes artésienne […] Lire la suite

FRANÇAIS EMPIRE COLONIAL

  • Écrit par 
  • Jean BRUHAT
  •  • 16 589 mots
  •  • 19 médias

Dans le chapitre « Reprise de l'expansion »  : […] La reprise de l'expansion coloniale se dessine à partir de 1890. Les causes en sont complexes. Évidemment, l'expansion appelle l'expansion. Tenir le Tonkin conduit à s'intéresser au Yunnan et à la Chine du Sud. Quand on occupe la Tunisie et l'Algérie, on ne saurait tolérer un Maroc indépendant ou permettre à d'autres de s'y établir. L'alliance russe rassure le gouvernement sur sa position en Europ […] Lire la suite

GAFSA

  • Écrit par 
  • Roger COQUE
  •  • 228 mots
  •  • 1 média

Située au bord du Sahara, la ville tunisienne de Gafsa (84 676 hab. en 2004) doit l'ancienneté de son existence (c'est l'antique ville numide de Capsa) à la large trouée ouverte entre les djebels Ben Younès et Orbata, d'où un passage facile vers les hautes steppes de la Tunisie. À cette position privilégiée, l'existence d'un chapelet de sources abondantes ajoutait les possibilités de développer un […] Lire la suite

LES IMAGES RUPESTRES DU SAHARA (A. Muzzolini)

  • Écrit par 
  • Jean-Loïc LE QUELLEC
  •  • 1 506 mots

Des images rupestres sahariennes, le public ne connaît généralement que les peintures du Tassili, popularisées par Henri Lhote grâce à l'exposition qui présenta pour la première fois ces œuvres au musée des Arts décoratifs en 1957. Mais peintures et gravures se comptent désormais par dizaines de milliers sur l'ensemble du Sahara, depuis le Nil jusqu'à l'Atlantique. Pourtant, cette masse documenta […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

États-Unis – Maroc – Israël. Établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. 10-22 décembre 2020

Le 10, le président américain Donald Trump reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental en contrepartie de l’établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Les bureaux de liaison ouverts par les deux pays en juillet 1994 avaient été fermés en octobre 2000 à […] Lire la suite

Maroc. Rupture du cessez-le-feu au Sahara occidental. 13-18 novembre 2020

Le 13, le Front Polisario décrète « l’état de guerre », mettant fin au cessez-le-feu en vigueur dans le Sahara occidental depuis septembre 1991, à la suite de l’intervention d’un millier de soldats marocains dans la zone tampon de Guerguerat, à l’extrême sud du territoire, en vue d’y rétablir […] Lire la suite

France – Mali. Opérations antidjihadistes au Mali. 2-13 novembre 2020

, et de l’organisation État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Le 13, la ministre de la Défense Florence Parly annonce la mort du « chef militaire » du GSIM, Bah Ag Moussa, tué par la force Barkhane dans le nord-est du pays. […] Lire la suite

Niger – France. Attaque contre des travailleurs humanitaires. 9 août - 17 septembre 2020

djihadistes de l’organisation État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaida sont actifs dans la région. Le Niger est membre du G5 Sahel dont les troupes luttent contre les groupes djihadistes au côté des soldats français de la force […] Lire la suite

Mali – France. Élimination par l’armée française du chef d’Al-Qaida au Maghreb islamique. 3 juin 2020

Les forces spéciales françaises éliminent l’émir d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), l’Algérien Abdelmalek Droukdel, lors d’une opération dans l’Adrar des Ifoghas, dans le nord-est du pays. L’état-major français reconnaît toutefois que « l’ennemi principal […], c’est l’État islamique dans le Grand Sahara, et la zone principale, c’est la zone des “trois frontières” » aux confins du Mali, du Burkina Faso et du Niger. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Ali BENSAÂD, Jeffrey Allman GRITZNER, « SAHARA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 février 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sahara/