MAROC

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Maroc : carte physique

Maroc : carte physique
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Maroc : drapeau

Maroc : drapeau
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Plateau de l'Oukaimeden, Maroc

Plateau de l'Oukaimeden, Maroc
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Vallée de l'Ourika (Maroc)

Vallée de l'Ourika (Maroc)
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Nom officielRoyaume du Maroc (MA)
Chef de l'Étatle roi Mohammed VI (depuis le 23 juillet 1999)
Chef du gouvernementSaad-Eddine al-Othmani (depuis le 5 avril 2017)
CapitaleRabat
Langues officiellesarabe, tamazight (langue berbère) 2
Note : Selon les amendements à la Constitution adoptés par référendum en juillet 2011
Unité monétairedirham marocain (MAD)
Population34 097 000 (estim. 2016)
Superficie (km2)442 300
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Le Maroc, pays du soleil couchant, Maghrib al-'aqṣā, offre, dans l'ensemble de l'Afrique du Nord, une histoire originale. Il la doit sans doute à la puissante personnalité de ses peuples restés tout au long des siècles moins marqués des influences extérieures, notamment arabe, que l'Algérie et la Tunisie, mais tout autant à de vigoureux traits géographiques.

Maroc : carte physique

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Carte physique du Maroc. 

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Maroc : drapeau

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Maroc. Simple champ rouge, couleur de la dynastie royale depuis trois siècles, frappé en son centre, depuis 1915, de l'étoile chérifienne verte, en forme de pentacle (ou pentagramme, ou pentagone étoilé), qui n'est autre que l'emblème du sceau de Salomon. 

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Le Maroc océanique est largement ouvert vers l'ouest, mais une avancée du plateau central le sépare en deux bassins communiquant malaisément par le « pont de Rabat ». Le Maroc saharien est pauvre, périodiquement surpeuplé, marqué par le contraste des oasis et des grands espaces. Entre ces deux régions se dresse la montagne qui est un écran troué de passes plus ou moins aisées, où « la liberté s'est toujours maintenue sauvage et altière ».

Ces ensembles juxtaposés, sans point de convergence, ont joué chacun leur rôle dans l'histoire du Maroc.

Entre les arcs montagneux, le désert et l'Océan, frangé par la barre, le Maroc forme comme une île aux liaisons précaires. Comme dans toute la partie méridionale du bassin méditerranéen, nomades et sédentaires se sont affrontés au cours des siècles, cependant qu'à partir de la conquête arabe l'islam a marqué de ses traits propres la vie politique et sociale avec l'importance du pouvoir d'allégeance, l'absence de règle fixe de succession, le rôle des hérésies, des réformes et des confréries religieuses.

Bien qu'elle soit originale et qu'elle comporte de nombreux traits d'insularité, l'histoire du Maroc n'est pas celle d'un pays isolé, et l'on y retrouve les fluctuations de l'histoire mondiale : formation des grands empires de l'Antiquité, islamisation de la Méditerranée méridionale, influences des grandes découvertes, de l'impérialisme européen et de la décolonisation.

Le Maroc moderne illustre bien cette situation : cadre d'une lutte pour l'indépendance, acquise en 1956, il conserve cependant la structure de pouvoir monarchique antérieure à l'établissement du protectorat français. Bien que favorisé sur le plan des richesses minières et des conditions climatiques par rapport à ses voisins maghrébins, il connaît comme eux les difficultés propres aux pays héritant de la colonisation une infrastructure industrielle orientée vers la métropole, plaquée sur une base agricole en crise.

De même lui faut-il échapper au cercle du sous-développement, rester maître de ses destinées et affirmer sa personnalité : y parviendra-t-il par la voie du libéralisme économique, présentement adoptée par ses dirigeants ou par une autre option ? Ces choix semblent commander son avenir pour une longue période.

—  Jean-Louis MIÈGE, Universalis

Géographie

Entre la Méditerranée, l'Atlantique et le Sahara

Un relief très diversifié

Parmi les pays de l'Afrique du Nord, le Maroc se distingue à la fois par l'altitude plus élevée de ses montagnes et par la remarquable extension des plaines et des plateaux. Le Haut Atlas occidental compte plusieurs sommets dépassant quatre mille mètres, dont le djebel Toubkal (4 165 m) qui est le point culminant de toute l'Afrique du Nord. En revanche, les surfaces planes ou peu accidentées couvrent près des deux tiers du pays.

Plateau de l'Oukaimeden, Maroc

Plateau de l'Oukaimeden, Maroc

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Le plateau de l'Oukaimeden, à 3 200 mètres d'altitude, dans le Haut Atlas, sert de pâturage pour les éleveurs de la région. S'y trouve également une station de sports d'hiver, à 70 kilomètres seulement de Marrakech. 

Crédits : A. Garozzo/ DEA/ Getty

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Dans l'ensemble des montagnes marocaines, le Rif, au nord, est un système à part dont la structure en nappes s'apparente à celle des unités telliennes d'Algérie. Relativement peu élevé (2 450 m au djebel Tidighine), le Rif est cependant une chaîne compliquée, déversée vers le sud, arquée et allongée d'est en ouest. Comme l'Atlas tellien qu'il prolonge, il contribue à l'isolement du littoral méditerranéen.

Au sud, le Haut Atlas, orienté est-nord-est - ouest-sud-ouest, est aussi dans le prolongement des montagnes algériennes de l'Atlas saharien. C'est un énorme pli de fond soulevant, entre de grandes cassures, un bloc de roches anciennes, le Haut Atlas occidental, avec sa couverture secondaire, le Haut Atlas central et oriental. Cette chaîne rigide élevée, mais franchissable en deux ou trois endroits (Talremt, Tichka, Tizi-n-Test), tombe sur la mer par des plateaux tranchés brutalement par la côte.

Vallée de l'Ourika (Maroc)

Vallée de l'Ourika (Maroc)

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Située au sud de Marrakech, la vallée de l'Ourika, régulièrement arrosée par les abondantes crues de l'oued, présente un paysage de cultures sur de petites parcelles jusqu'aux élévations des contreforts de l'Atlas. Le vert de la végétation contraste ici avec le rouge de la terre à flanc... 

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Vallée du Dadès, Maroc

Vallée du Dadès, Maroc

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La vallée de l'oued Dadès, au cœur des montagnes du Haut-Atlas. 

Crédits : N. DeVore/ Tony Stone Images/ Getty

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Le Haut Atlas et le Rif encadrent une région tabulaire, une meseta. À l'est, l'extrémité occidentale des hautes plaines oranaises constitue les hauts plateaux du Dahra au-dessus de la vallée de la Moulouya. À l'ouest, la Meseta marocaine est soulevée au maximum jusque vers quinze cents mètres dans le Massif central marocain, et ses roches anciennes sont recouvertes, à l'est, par la masse calcaire du Moyen Atlas. Dans sa partie orientale, le Moyen Atlas forme une chaîne plissée, dépassant trois mille mètres au-dessus de la Moulouya (Blou-Iblane et Bou-Nassere). Cet édifice compact et peu articulé, ce « dos que le Maroc tourne à l'Algérie » ne laissant entre le Rif et lui que l'étroit couloir de Taza, crée l'originalité du Maroc atlantique auquel rien, en Afrique du Nord, ne peut être comparé.

Enfin, dans l'extrême Sud, la bordure saharienne a été ployée jusqu'à plus de deux mille mètres en pli de fond dans l'Anti-Atlas, coupé en deux par la percée nord-ouest - sud-est de l'oued Drā. Au nord, l'Anti-Atlas est séparé du Haut Atlas par un long sillon interrompu par le volcan tertiaire du Siroua (3 300 m). Au sud, les crêtes monoclinales du djebel Bani s'enfoncent plus ou moins régulièrement sous les plateaux désertiques des hamadas.

Des domaines bioclimatiques contrastés

La disposition du relief, les influences conjointes de l'Océan et du désert, la position du pays en latitude et longitude font du climat marocain un climat méditerranéen à l'été sec, à la fois contrasté et nuancé.

Ici encore, le domaine le plus original est le domaine atlantique. La proximité de la mer atténue les écarts de température et accroît sensiblement l'humidité de l'air. Des cultures permanentes en terre sèche existent au Maroc à la latitude de Béchar et des grands ergs nord-sahariens. Cependant, la latitude et la distance de la côte imposent des subdivisions. Sur le littoral, au nord de Safi, règne un climat méditerranéen atlantique de type portugais, avec quatre cents à huit cents millimètres de précipitations ; au sud, c'est un climat canarien, tempéré, brumeux pendant la période estivale, mais avec des précipitations de plus en plus faibles vers le sud. Dans l'intérieur, au nord, les étés chauds et secs, les hivers frais ou froids selon l'altitude, avec des précipitations supérieures à quatre cents millimètres, s'étendent jusqu'en bordure du Moyen Atlas ; au sud, l'été est excessif, aride, et certaines années sont franchement désertiques.

Le domaine montagnard est naturellement plus complexe et varié. Les hivers y sont froids et pluvieux, le gel et la neige fréquents. Les étés sont chauds malgré l'altitude, et les orages font qu'ils ne sont pas absolument secs. De multiples climats locaux tiennent à la position en latitude et altitude, à l'exposition et la topographie.

L'est du Maroc se caractérise par une sécheresse accentuée (il y tombe partout moins de quatre cents millimètres d'eau par an) et par des écarts thermiques très sensibles entre l'hiver et l'été. Le gel et la neige sont loin d'y être inconnus : on retrouve là les traits du climat de l'Oranie. La région présaharienne exagère encore ces caractères. Les précipitations, inférieures à deux cents millimètres, y sont rares et irrégulières, et les écarts thermiques accusés aussi bien d'une saison à l'autre qu'entre le jour et la nuit. Seule la frange atlantique jouit de conditions légèrement plus modérées.

Comme dans tous les pays méditerranéens, l'obstacle majeur à l'épanouissement de la végétation est la sécheresse de l'été, à laquelle s'ajoute, au-dessus de mille mètres, le froid de l'hiver. Sur la côte, cette sécheresse est en partie compensée par les brouillards littoraux. Mais vers le sud et vers l'est, la moyenne des températures augmente alors que les précipitations diminuent. Les conditions défavorables de l'été méditerranéen tendent à occuper l'année entière ; et la végétation s'appauvrit et se disperse. Bien sûr, des facteurs locaux perturbent la régularité de cette dégradation. Les plaines atlantiques intérieures méridionales font déjà figure de demi-déserts. En montagne, au contraire, les étages élevés, sur les versants humides, conservent loin au sud un manteau forestier. Une fois de plus, la dorsale diagonale montagnarde sépare nettement un domaine atlantique d'un domaine oriental et saharien.

Le problème de l'eau

Ce rôle permanent de la montagne se retrouve, en dernier lieu, dans les caractères de l'hydrographie. Grâce à son altitude, le Maroc, mieux arrosé que le reste du Maghreb, est doté en son centre d'un véritable château d'eau d'où divergent de grands fleuves permanents vers l'Atlantique, tels le Sebou, le Bou-Regreg, l'Oum er-R'bia, le Tennsift, le Souss ; vers la Méditerranée, comme la Moulouya ; et même vers le Sahara : Drā, Dadès. Cependant, la plupart des cours d'eau marocains sont des oueds, c'est-à-dire des gouttières intermittentes, à sec en été, gonflées en automne et au printemps par des crues brutales et passagères.

Vallée du Draa, Maroc

Vallée du Draa, Maroc

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Entre Ouarzazate et les portes du désert, une palmeraie dans la vallée de l'oued Draa. 

Crédits : R. Van Butsele/ Photographer's Choice/ Getty

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Ces conditions posent à l'homme un grave problème d'eau, que la technique moderne s'efforce de résoudre mieux qu'autrefois : excès d'eau, seulement, il est vrai, dans la basse plaine du Gharb, et surtout manque d'eau, en partie résolu par une irrigation à laquelle la plus grande partie du Maroc, le bled seguia, doit la vie.

—  Fernand JOLY

Population, territoire et activités économiques

Après l'Indépendance, les effets du processus d'urbanisation, puis, dès la fin des années 1980, la baisse de la fécondité ont profondément transformé la structure démographique, territoriale et économique du Maroc. La disparité entre les modèles traditionnels de la vie sédentaire et de la vie nomade a presque disparu dans ce pays situé aux portes de l'Europe, mais les réalités du monde du désert, des oasis et des montagnes ne se sont pas complètement effacées, alors que les espaces dynamiques restent polarisés sur le littoral atlantique.

Des progrès ont été réalisés dans divers secteurs. Toutefois l'agriculture demeure fragile et la modernisation du système productif, des services et des infrastructures ne permet pas encore un véritable décollage économique. Le tourisme et les revenus des émigrés à l'étranger constituent des sources précieuses de devises, mais elles sont vulnérables. Si la politique de réformes a permis des avancées indéniables dans la démocratisation (approbation en 2004 du nouveau Code de la famille, Moudawana) et dans les domaines des droits de l'homme (de la liberté d'expression à la reconnaissance des héritages berbères), de véritables clivages persistent entre le monde urbain et le monde rural, et continuent d'aggraver les disparités sociales. Le poids de l'économie informelle est prépondérant, sans oublier les activités illégales (comme la production de cannabis).

Population et organisation du territoire

À la fin des années 2000, le Maroc compte plus de 30 millions d'habitants (33,7 millions d'hab. d'après les estimations de 2007, y compris les populations résidant au Sahara occidental), et se place au deuxième rang des pays du Maghreb, juste derrière l'Algérie. Les effectifs de la population ont été multipliés par six au cours du xxe siècle, passant de moins de 5 millions en 1900 à 10 millions en 1956 et à 20 millions en 1982. La densité moyenne de la population, 66 habitants par kilomètre carré, ne rend pas compte des déséquilibres démographiques entre les seize régions officielles (y compris les provinces sahariennes « revendiquées »).

Une diagonale transversale, allant du nord-est (Oujda) au sud-ouest (Agadir), semble partager l'espace marocain en deux zones extrêmement différentes : les régions occidentales atlantiques et centrales, avec celles du nord méditerranéen, qui sont densément peuplées et où résident au moins les quatre cinquièmes de la population, et les régions périphériques de l'Est et du Sud, faiblement habitées ou en déprise démographique.

Cette représentation géographique, simple et tranchée, gagne à être mieux interprétée à travers un modèle d'analyse « centre-périphérie », axé sur des « gradients de dynamisme régional » (J.-F. Troin). Le véritable centre névralgique du Maroc est polarisé par le système métropolitain Casablanca-Rabat. Ce « moteur » économique se développe le long du corridor urbain du littoral atlantique et rayonne en auréole vers l'intérieur, englobant les espaces un temps définis sous le protectorat français comme le « Maroc utile ».

Plusieurs « antennes » métropolitaines, les anciennes capitales impériales (Fès, Marrakech, Meknès) ou des pôles urbains et administratifs plus récents, viennent relier cette armature. Bien intégrées, ces dernières jouent le rôle de noyaux d'encadrement et de « relais de transmission » vers des espaces intermédiaires et « de transition » qui sont actuellement en profonde mutation (du Prérif au Moyen Atlas, à l'Haouz, l'espace régional de Marrakech, etc.). Les grandes chaînes montagneuses de l'Atlas, disposées en arc de cercle, et celles du Rif, au nord, constituent une « barrière » qui conditionne fortement les activités humaines et crée des ruptures profondes dans l'organisation territoriale. Au-delà se situent les « marges » périphériques du système. Ces régions excentrées, démographiquement et économiquement pauvres, arides, steppiques ou désertiques, relativement repliées sur elles-mêmes, se déploient le long de la frontière algérienne, depuis le seuil de l'Oriental vers le sud et le Sahara occidental. Cette analyse met aussi en évidence des espaces d'« exception », densément peuplés, dynamiques et autonomes, situés aux angles stratégiques de ce modèle territorial : la péninsule tingitane, les agglomérations de Nador, d'Oujda, d'Agadir.

De la transition démographique à la persistance des inégalités sociales et territoriales

L'accroissement annuel de la population est en fort recul, il s'établit à 1,4 p. 100 entre 2000 et 2005, contre 3,1 p. 100 pour la période 1965-1970. D'après les projections du Haut-Commissariat au plan (2007), la charge démographique supplémentaire est estimée à 300 000 personnes par an : en 2030, le pays compterait entre 38 et 42 millions d'habitants.

Après une phase de véritable explosion démographique, la fécondité a subi une brusque régression : de 7 enfants par femme en 1970, le Maroc est passé à 4 en 1980, à 3,7 en 1995, et s'approche progressivement du seuil de 2 enfants (2,4 en 2009, d'après la Banque mondiale). Par rapport aux pays d'Amérique du Sud ou du Sud-Est asiatique, le Maroc a connu une transition démographique tardive et accélérée, qui démarre vers le milieu des années 1970, et qui est comparable pour nombre d'aspects à celle de l'ensemble du Maghreb. La baisse de la fécondité s'est accompagnée d'une nette augmentation de l'espérance de vie, qui dépasse 70 ans. Mais la population reste dans l'ensemble très jeune : 29 p. 100 a moins de 15 ans en 2009 (le double de l'Union européenne), contre 50 p. 100 en 1970, et la part des plus de 65 ans ne représente que 6 p. 100 du total.

L'amélioration des structures sanitaires, le niveau de l'instruction féminine et l'élévation de l'âge du mariage ont contribué à la transition démographique. Mais cela n'explique pas tout. Si la baisse de la fécondité dans les milieux ruraux semble plaider pour une « transition de pauvreté » (R. Escallier), l'émigration internationale constitue, par le biais des retombées socioculturelles induites notamment sur les régions de départ, un facteur complémentaire pour la compréhension du phénomène.

Les indicateurs démographiques montrent une société fortement contrastée en raison des disparités régionales et des inégalités liées aux lieux de résidence ou au milieu social. Alors que huit personnes sur dix ne savaient ni lire ni écrire en 1956, presque la moitié de la population demeure analphabète (47,7 p. 100 en 2006) et surtout les femmes (environ 60 p. 100). Certes, des efforts ont été réalisés dans ce secteur (les dépenses pour l'instruction représentaient 6,7 p. 100 du P.I.B. en 2005), mais la sous-scolarisation est diffuse et touche particulièrement les filles dans les milieux ruraux les plus reculés. Le niveau s'améliore dans les régions de forte émigration internationale. En 2006, les indices de mortalité infantile (36 p. 1 000) et juvénile (40 p. 1 000, au-dessous de 5 ans) demeurent parmi les plus élevés du monde arabe. Il en va de même pour la mortalité maternelle (220 p. 1 000) qui a peu évolué dans les années 1990. Ces indicateurs sont très variables : l'indice de fécondité est de 2,1 en ville contre 3,1 en campagne ; si, dans les villes les plus modernes, comme Casablanca, la mortalité infantile dépasse à peine 15 p. 1 000, dans les régions moins développées, elle franchit le taux de 57 p. 1 000. Paradoxalement, au Maroc, la surmortalité s'est accrue dans le monde rural : dans les campagnes, moins d'un foyer sur cinq a accès à l'eau potable.

Mobilités et urbanisation

Plus du tiers de la population marocaine vit au-dessous du seuil de pauvreté. L'exode rural a drainé vers les villes de nouvelles inégalités sociales, et le chômage y est plus élevé. Les bidonvilles, l'« habitat sous-intégré » et, plus généralement, l'habitat non réglementaire continuent de marquer les paysages urbains.

Les héritages de la colonisation, avec notamment un balancement spectaculaire, dès le début du xxe siècle, du centre de gravité continental du pays vers le littoral atlantique, ne se sont pas estompés après l'Indépendance. La population urbaine est passée de moins de 500 000 personnes en 1900 à 2,65 millions en 1952 (25 p. 100) et à 16,5 millions en 2004, date du dernier recensement. Les politiques d'aménagement – tout en attribuant une priorité au rééquilibrage des zones rurales – n'ont pas réussi à maîtriser le processus d'urbanisation. Une véritable révolution a inversé le rapport rural-urbain, et près de six personnes sur dix vivent en ville. Une augmentation de 4,4 millions de citadins a été enregistrée entre 1995 et 2010.

Déclenchées dès les années 1930, les migrations vers les villes, après la période la plus aiguë de l'exode rural (les décennies 1950-1970), sont entrées dans une seconde phase au cours des années 1990. Celle-ci est moins déstructurante que la précédente du point de vue social, culturel et économique. Associées à l'affaiblissement de l'exode rural et au ralentissement du rythme de croissance des métropoles (qui continuent cependant de s'étaler), les mobilités interurbaines sont devenues dominantes, les migrations des campagnes vers les villes tenant une place mineure. Ces mobilités intéressent particulièrement les agglomérations moyennes et petites ; d'une part, elles contribuent à retenir les flux au niveau régional et, d'autre part, s'articulent aux flux migratoires internationaux.

Un temps défini comme un pays de « villes et de tribus » (J. Berque, 1958), le Maroc montre aujourd'hui une armature urbaine complexe et diversifiée, alors que les sociétés citadines sont plus composites et hétérogènes. Les métropoles millionnaires sont au nombre de trois : le Grand Casablanca, « capitale économique » (population estimée à 3,6 millions d'habitants en 2008) ; Rabat-Salé (1,7 million), la capitale politique et administrative du royaume ; Fès, l'ancienne capitale makhzénienne (1 million). Au deuxième rang se situent Marrakech (887 000 hab.) qui commande son espace régional, Agadir (679 000 hab.) en pleine expansion au sud-ouest, Tanger (près de 700 000 hab.) située en face de l'Europe, et Meknès (570 000 hab.). À l'échelon suivant, d'autres grandes villes façonnent les territoires régionaux : Oujda (420 000 hab.) dans l'Oriental ; Kénitra dans le Gharb ; Safi dans les Abda ; Tétouan (340 000 hab.) dans le Nord, en complémentarité avec Tanger. Au niveau inférieur émergent une dizaine de villes provinciales comptant entre 100 000 et 200 000 habitants, dont Nador près de l'enclave espagnole de Melilla, Mohammédia et El-Jadida sur le littoral occidental, Beni Mellal et Khouribga dans les plaines et les plateaux, Taza dans le Prérif, El Ayoune le pôle des provinces sahariennes. En dessous se situent vingt-six villes moyennes (entre 50 000 et 100 000 hab.) et une soixantaine de villes de rang mineur (entre 20 000 et 50 000 hab.), assumant différentes fonctions administratives, productives, commerciales ou de relais. Soutenu également par plusieurs dizaines de petites villes, l'ensemble du maillage urbain est estimé à trois cents unités.

Marché à Marrakech (Maroc)

Marché à Marrakech (Maroc)

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Au Maroc, une grande partie de la population vit en ville, où le travail s'organise principalement dans le souk, qui regroupe artisans et commerçants. 

Crédits : Insight Guides

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Médina de Meknès (Maroc)

Médina de Meknès (Maroc)

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Scène de rue dans la médina de Meknès, où les souks de la ville, organisés autour de la Grande Mosquée, regroupent tous les artisans par corps de métiers (teinturiers, ferblantiers, vanniers, menuisiers.). 

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Maroc : territoire et activités

Maroc : territoire et activités

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Répartition administrative, pôles urbains et économiques du Maroc. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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C'est la grande conurbation atlantique qui domine la vie du Maroc. Structurée en corridor urbain, de Kénitra au Nord à El Jadida au Sud, cette « région urbaine » comprend dans son système les deux métropoles majeures, plusieurs pôles intermédiaires (Mohammédia, Témara, Benslimane, Berrechid et des villes secondaires et satellites). S'étirant, dans sa vision plus ample, sur près de 250 kilomètres en longueur, jusqu'à Jorf-Lasfar (important complexe industrialo-portuaire inauguré en 1982), et entre 20 et 30 kilomètres vers l'intérieur, elle s'appuie sur un réseau d'infrastructures et d'équipements dense (trois axes routiers, deux autoroutes, une voie ferrée, quatre ports et deux aéroports internationaux). Absorbant, en 2005, 7,5 millions d'habitants (l'équivalent de 20 p. 100 de la population totale et 40 p. 100 de la population urbaine) sur 2 000 kilomètres carrés, cet ensemble produit 70 p. 100 du P.I.B. industriel national, et monopolise les fonctions décisionnelles, économiques, politiques et culturelles du Maroc. Ce système constitue la plus « complexe aire métropolitaine maghrébine » (J.-F. Troin), au sein de laquelle, à l'image même du Maroc, se côtoient d'immenses richesses et de grandes pauvretés.

L'évolution de l'économie

L'agriculture

L' économie marocaine demeure tributaire des conditions climatiques : les résultats de la production agricole continuent de peser sur l'évolution générale du système économique et, en raison également d'un manque de diversification, varient en fonction de l'abondance des pluies, des périodes récurrentes de sécheresse ou des inondations. Le rendement de l'agriculture a une influence cruciale sur le « climat des affaires » dans les différents secteurs de l'économie nationale, et sur l'état d'âme de la société marocaine, bien que les statistiques montrent une régression lente et progressive du poids de ce secteur. En 2006, le primaire a représenté 15,7 p. 100 du P.I.B. et 13,9 p. 100 en 2005 (20 p. 100 en 1970). L'agriculture occupe cependant 45 p. 100 de la force de travail, l'équivalent de 6 millions de paysans. Pourtant, depuis le milieu des années 1970, la balance commerciale agroalimentaire est en déficit, en raison de l'amélioration des régimes alimentaires, de l'augmentation de la population et de la hausse du niveau de vie.

Amandiers dans le Haut-Atlas, Maroc

Amandiers dans le Haut-Atlas, Maroc

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Floraison des amandiers dans le Haut Atlas, à la fin de l'hiver. 

Crédits : B. Morandi/ Robert Harding World Imagery/ Getty

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La surface agricole utile couvre un peu plus de 20 p. 100 de la superficie du pays (hors Sahara occidental) et la moitié est consacrée aux céréales. Les parcours en pâturage représentent 47 p. 100 et les forêts 6,8 p. 100, le quart restant est inculte. Le développement des périmètres irrigués, grâce à la « politique des barrages » lancée dans les années 1970 qui a permis la construction de quatre-vingt-cinq ouvrages, a pu faire considérer le Maroc comme la « Californie du Maghreb ». Ce pays est d'ailleurs riche en ressources en eau et se prévaut de grandes traditions hydrauliques (khettaras).

Le barrage de Bin el-Ouidane

Le barrage de Bin el-Ouidane

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Le barrage de Bin el-Ouidane, au Maroc. 

Crédits : Hulton Getty

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Après l'Indépendance, la politique agricole fut contradictoire : l'État se posa en défenseur de la propriété privée, freinant les volontés de collectivisation des terres et les efforts de type coopératif. Cette attitude eut tendance à négliger les transformations sociales du monde rural traditionnel, en privilégiant la modernisation sur des bases « techniques » (mécanisation, équipements, irrigation). Cette tâche fut confiée initialement à des organismes ministériels puis à des Offices régionaux de valorisation agricole. Mais ces efforts, suivis d'un désengagement de l'État, n'ont pas atténué le contraste entre l'agriculture avancée, spéculative et industrielle, et l'agriculture traditionnelle, vivrière, de culture sèche (bour) ou bénéficiant de la petite hydraulique. Localisée principalement dans les riches plaines agricoles du Gharb, de la Chaouia, du Tadla, du Haouz, du Saïs et des Doukkala (où ont été développées des cultures en serre), la première profite de la grande hydraulique et des périmètres irrigués. Très fragile, l'agriculture traditionnelle est assez morcelée, dispersée en plusieurs parcelles et soumise à une multiplicité de statuts fonciers. La plupart des foyers ruraux disposent de moins de 5 hectares.

Outre les céréales (blé, orge, froment et maïs) qui couvrent plus de 5 millions d'hectares et dont la production est très fluctuante (91 millions de quintaux en 2006, 23 millions en 2007), les principales productions sont constituées par la betterave sucrière (4,5 Mt), le riz, le coton et les légumineuses. À ces derniers s'ajoutent les agrumes (sur 81 200 ha), dont la production s'élève à 1,25 million de tonnes en 2005, ce qui place le Maroc à la 17e place mondiale. Avec les légumes (tomates, carottes, poivrons), les primeurs, les fruits et les fleurs, une bonne partie de ces productions est destinée à l'exportation. L'olivier occupe 500 000 hectares. La vigne, assez répandue dans la région de Meknès, permet également une importante production de vin. La culture des dattes (700 000 tonnes sur moins de 50 000 ha en 2005) est concentrée dans les vallées des revers de l'Atlas, les oasis de l'Oriental et du Sud.

Dans le Rif, les superficies destinées à la culture traditionnelle du kif ont été multipliées par trente depuis les années 1960 en raison de l'augmentation de la consommation mondiale de cannabis : elles se seraient étendues, selon une enquête de 2003, à 134 000 hectares et occuperaient jusqu'à 100 000 familles. Les tentatives de reconversion, démarrées dès les années 1960 et qui ont bénéficié plus récemment de divers projets financés par l'U.E., ne sont pas parvenues à assurer aux paysans les ressources correspondantes et alternatives à la vente du cannabis. Celle-ci est estimée à 12 milliards de dollars, l'équivalent de la valeur du total des exportations.

À l'instar de l'agriculture, l'élevage dépend fortement des variations climatiques et apparaît peu compétitif. Il occupe 20 p. 100 de la population rurale. L'élevage des ovins (plus de 17 millions de têtes en 2005) est assez répandu dans les zones des plateaux et dans les montagnes, permettant au Maroc d'occuper la 14e place mondiale. Les chèvres sont élevées surtout dans les régions méridionales, les dromadaires dans les zones sahariennes. Pour la production de laine, très utilisée dans l'artisanat traditionnel (tapis, couvertures), le Maroc occupe la 12e place mondiale (en 2005). Le pays dispose également d'un cheptel important de bovins et d'équidés.

Marché aux moutons, Maroc

Marché aux moutons, Maroc

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L'élevage ovin est encore très présent dans les montagnes: marché aux moutons d'Imilchil, dans le Haut-Atlas. 

Crédits : K. Kapoor/ The Image Bank/ Getty

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La pêche enregistre de bons résultats : le secteur emploie 400 000 personnes et totalisait, en 2005, un peu moins d'un million de tonnes de prises (surtout thons, sardines et fruits de mer). Les principaux ports sont ceux de Casablanca, Safi, Agadir et El-Hoceïma. Vers le milieu des années 1990 s'est manifesté un contentieux sur le droit d'exploitation des bateaux européens (notamment espagnols) dans les eaux territoriales marocaines. Le Maroc réclamait la diminution de leur nombre et la réduction de 65 p. 100 des prises, mais ces réclamations ont surtout servi d'argument pour mieux négocier l'accord d'association avec l'U.E. en 1995.

Port d'Agadir, Maroc

Port d'Agadir, Maroc

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Agadir s'est développée en tant que port sardinier pendant la période française, au début du XXe siècle. C'est toujours l'un des premiers ports de pêche du Maroc. 

Crédits : W. Bibikow/ The Image Bank/ Getty

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Ressources minières et énergie

À la différence des autres pays du Maghreb, le Maroc est dépourvu de ressources énergétiques, à l'exception d'un gisement de charbon à Jerada, auquel s'ajoutent de très modestes quantités d'hydrocarbures (Sidi Kacem et Sidi Rhalem) et un certain potentiel hydroélectrique, soumis d'ailleurs aux aléas climatiques. Des gisements de gaz et de pétrole ont été repérés au large de Kénitra, d'Essaouira et du Sahara occidental, laissant espérer une autonomie énergétique pour les décennies à venir. De fait, 90 p. 100 de l'approvisionnement énergétique est importé (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Russie), notamment du pétrole, ensuite raffiné dans les sites de Mohammedia (S.A.M.I.R., Société anonyme marocaine de l'industrie du raffinage) et de Sidi Kacem (S.C.P., Société chérifienne des pétroles). Les différends politiques avec l'Algérie (notamment à propos du Sahara occidental) ont longtemps entravé la coopération énergétique entre les deux pays frontaliers. Le gazoduc Maghreb-Europe, reliant l'Algérie à l'Espagne, traverse sur 545 kilomètres le Maroc qui perçoit en droits de passage l'équivalent de 6 à 7 p. 100 du prix du gaz exporté. Il est destiné à terme à fournir en gaz le pays : en 2007 a été lancé le projet d'une centrale électrique hybride (gaz et énergie solaire) à Aïn-Beni-Mathar (près d'Oujda), qui a été inaugurée en 2010.

Le secteur de l'extraction minière est pratiquement monopolisé par les phosphates, la plus importante richesse du pays. En 2006, le Maroc est, avec plus de 25 millions de tonnes (19,6 Mt en 2000), le troisième producteur mondial après la Chine et les États-Unis et le premier exportateur : il détient les trois quarts des réserves de la planète, si l'on considère aussi les gisements du Sahara occidental. Avec leurs dérivés (acide phosphorique et engrais), les phosphates constituent le principal poste des exportations.

Les phosphates, extraits dans les plateaux des régions de Khouribga, Youssoufia, Ben Guérir, Sidi Hajjaj et Bou Craa (Sahara occidental), sont acheminés vers les principaux ports atlantiques pour l'exportation ou la transformation : Casablanca, Safi (Maroc-Phosphore I et II, Maroc-Chimie I et II), Jorf Lasfar (Maroc Phosphore III et IV), El Marsa (le port de El Ayoune, au Sahara). L'exploitation de cet « or blanc » est contrôlée par l'État, à travers l'Office chérifien des phosphates (O.C.P.).

Le sous-sol marocain est également riche d'autres minerais et métaux. Dans l'arrière-pays de Nador sont extraits des minerais de fer. Des gisements de manganèse sont situés à Bouarfa et à Imini (Ouarzazate) ; le plomb (13e place mondiale en 2006) est exploité à Jerada et Khouribga ; le cobalt est extrait dans l'Anti-Atlas, le zinc (77 Mt) à Guémassa, l'argent (15e place mondiale en 2006) à Imiter près de Ouarzazate. À cette production s'ajoutent le cuivre, l'étain, la barytine et le sel. L'extraction, dépendante de la demande internationale, soumise à l'augmentation des coûts de production et à l'éloignement des ports, constitue actuellement un secteur en stagnation et en forte difficulté.

L'industrie

Le Maroc dispose d'un système industriel assez modeste, qui contribue pour un peu plus de 30 p. 100 au P.I.B. et emploie moins de 20 p. 100 de la population active (2006). Si l'appareil productif est relativement diversifié, il demeure déséquilibré en raison de sa répartition territoriale, de la différence entre les niveaux de qualification et de modernisation des entreprises, ainsi que par la faiblesse de la grande industrie. Bien qu'elle ait été une des priorités gouvernementales, l'industrie souffre de la carence d'infrastructures, des difficultés de diffusion à l'intérieur du pays et d'une double concurrence : l'économie parallèle, avec la production informelle et peu qualifiée, et la concurrence internationale, dont les conséquences risquent de s'aggraver après l'ouverture de la zone de libre-échange avec l'U.E. prévue à l’horizon de 2012.

La politique dirigiste qui suit l'Indépendance donne la priorité à la création de l'industrie de base (raffinage, pétrochimie, traitement des phosphates, mécanique, cimenteries). Les années 1970 sont marquées par la « marocanisation » des entreprises et par la valorisation des exportations, associées à la production de biens de substitution aux importations (agroalimentaire). Au cours des années 1980, le programme d'ajustement structurel favorise les privatisations (développement du textile et de l'électronique), et la décennie suivante voit l'arrivée d'importants investissements étrangers, qui se poursuivent actuellement avec des firmes multinationales.

Les établissements les plus importants sont localisés dans la wilaya de Casablanca et dans l'axe qui la relie à Kénitra. Ils occupent entre la moitié et les trois quarts de la main-d'œuvre industrielle nationale. Cette zone concentre jusqu'à 80 p. 100 des activités de commerce de gros, tous les sièges des banques et des holdings internationales présentes au Maroc. La deuxième ville industrielle est Tanger, destinée à une forte expansion, grâce à la création d'une zone franche près du nouveau port de conteneurs, Tanger-Med. Suivent, en nombre d'emplois, Rabat-Salé, Fès, Marrakech et Agadir.

Port de Tanger, Maroc

Port de Tanger, Maroc

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Le vieux port de Tanger, dominé par la vieille ville et la casbah. Située dans le nord du Maroc, près du détroit de Gibraltar, Tanger est la deuxième ville industrielle du pays. 

Crédits : B. Morandi/ Robert Harding World Imagery/ Getty

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Dans l'industrie légère, le textile (filature, coton), avec l'habillement et la confection, est orienté à l'exportation. Avec la transformation agroalimentaire, ces branches occupent le tiers de la main-d'œuvre industrielle et cumulent la moitié des usines. L'agroalimentaire concerne principalement la transformation du sucre, du blé, la préparation des conserves (poisson, jus de fruit, légumineuses). S'y ajoutent la fabrication de la bière et le vin. L'industrie sucrière, majoritairement contrôlée et subventionnée par l'État jusqu'au milieu des années 1990, a subi depuis lors une forte privatisation : le principal groupe sucrier est la Cosumar, filiale de l'Omnium nord-africain, premier holding industriel et financier privé marocain. L'artisanat traditionnel, mondialement reconnu pour la fabrication des tapis, est assez répandu dans les villes impériales. La tannerie constitue une autre activité traditionnelle (Fès et Marrakech).

L'industrie mécanique est active dans l'assemblage de véhicules. La métallurgie est modestement développée, à l'exception du laminoir de Nador et du site en projet au sein du parc industriel de Jorf Lasfar (500 ha), destiné à devenir un des plus grands d'Afrique, dont les aménagements ont été lancés par le roi en décembre 2007 et dont la mise en service est prévue pour 2015. Le développement industriel (chimie, raffinage, textile), ainsi que celui de certaines filières artisanales (tannerie, coloration de la laine, métaux), joint à la dispersion des activités en dehors des zones industrielles engendrent de graves problèmes de pollution.

Les activités tertiaires et le tourisme

Les services contribuent pour 55 p. 100 à la formation du P.I.B. et emploient 35 p. 100 des actifs. Les trois quarts des échanges commerciaux du Maroc se font avec l'U.E. : la France est le principal partenaire, suivie par l'Espagne. Seuls 10 p. 100 des exportations concernent des produits technologiques. L'implantation récente de centres d'appel et la diffusion des nouvelles technologies (téléphones mobiles, Internet) ont permis de créer des milliers d'emplois.

Mais le secteur stratégique est le tourisme. Grâce aux potentialités du patrimoine culturel et naturel (huit sites sont classés par l'U.N.E.S.C.O. sur la liste du Patrimoine mondial de l'humanité, dont six médinas) et au tourisme balnéaire, il est devenu, à partir des années 1980, une ressource primordiale de l'économie nationale : en 2005, il a participé pour 8 p. 100 au P.I.B., dépassant la valeur des exportations de phosphates. Après quelques variations au cours des années 1990, le pays se rapproche des 6 millions de visiteurs annuels (y compris les ressortissants marocains à l'étranger). L'État développe des programmes très ambitieux : en attirant les investissements étrangers, il envisage de porter à 10 millions le nombre des visiteurs en 2012. Pour concurrencer les marchés méditerranéens (Tunisie, Turquie, Égypte), il a mis en chantier le « plan Azur », consistant dans la réalisation de six nouvelles stations balnéaires (de Saïdia sur la Méditerranée à Taghazout, au sud d'Agadir), lesquelles devraient permettre de doubler l'actuelle capacité d'accueil (90 000 lits).

Les ressortissants marocains à l'étranger (R.M.E.) sont estimés à 3 millions au moins (2007), y compris les binationaux, les migrants clandestins ou en situation irrégulière. La plupart vivent en Europe, surtout en France. Les flux plus récents ont privilégié l'Espagne et l'Italie. Les États-Unis et le Canada sont d'autres destinations, avec les pays du Golfe et la Libye. Les revenus des migrants (dont 90 p. 100 sont représentés par les transferts des R.M.E. installés en Europe) constituent la première source en devises du Maroc. Mais le pays est devenu aussi un lieu de transit et d'accueil des nouveaux migrants subsahariens, souvent clandestins, à destination de l'U.E.

Le réseau routier, très dense, comprend un peu moins de 60 000 kilomètres, dont 32 700 kilomètres goudronnés. Le réseau autoroutier est en phase d'expansion : 1 145 kilomètres sont en service en 2010, qui seront portés à 1 800 kilomètres en 2015. Avec moins de 2 000 kilomètres, le réseau ferroviaire a peu évolué mais est destiné à se moderniser. Un projet de T.G.V. entre Tanger et Casablanca a été lancé en 2007 ; celui-ci doit s'intégrer, à l'horizon 2013, à l'extension du réseau existant. Le pays a connu d'importantes transformations dans les transports, permettant une meilleure circulation des personnes et des marchandises et une desserte plus efficace des zones internes, mais les milieux ruraux continuent de souffrir de l'enclavement.

Situé entre trois « mers » – l'Atlantique, la Méditerranée et le Sahara –, « les pieds en Afrique et la tête en Europe » (d'après la formule du roi Hassan II), le Maroc des années 2000 apparaît comme un pays ouvert sur le monde et destiné à se moderniser, à condition que les élites politiques et économiques montrent leur volonté de dépasser les clivages et de réduire les inégalités les plus aiguës qui continuent de marquer la société et le territoire marocains.

—  Raffaele CATTEDRA

Histoire du Maroc jusqu'à l'indépendance

Le Maroc antique

Le Maroc sort de l'ombre de la préhistoire et des mythes de la légende au moment où la thalassocratie phénicienne y établit ses comptoirs. Les premières installations à Liks (Larache), Tingi (Tanger) puis Tamuda (Tétouan) permettent les échanges avec l'intérieur et sont des relais sur la route de l'or. Le périple d'Hannon, entre 475 et 450 avant J.-C., mené jusqu'au Gabon, peut apparaître, malgré les obscurités dont il reste entouré, comme l'« acte de naissance de l'histoire marocaine ». Les colonies phéniciennes, pendant près d'un millénaire, diffusent, parmi les tribus locales, leur civilisation avec l'usage des métaux et de plantes nouvelles, leur langue et leur culte.

Ici comme dans le reste de l'Afrique du Nord, Rome succède à Carthage. Son influence se fera d'abord sentir par l'intermédiaire des dynasties locales qui inaugurent une brillante civilisation berbéro-romaine. De ces souverains, Juba II, qui règne des hauts plateaux orientaux à l'Atlantique de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C., est le plus célèbre. L'annexion proclamée en 40, Ptolémée, son fils, va transformer le nord du pays en province romaine, la Mauritanie Tingitane, que la Moulouïa sépare de la Césarée, ou province de Cherchell. Au-delà, vers le sud, des postes avancés et des comptoirs élargissent l'influence romaine. La Mauritanie, dirigée d'abord par un procurator, sera rattachée à la Bétique en 285. La province est mise en valeur par la création de routes et de villes (Volubilis), par le développement agricole et un commerce actif.

À la fin du iiie siècle, dans la crise que traverse l'Empire, le Maroc romain est progressivement abandonné ; seuls sont conservés, avec la région de Tanger, certains points de la côte comme Essaouira (Mogador). L'intérieur s'enfonce dans les « siècles obscurs » (E. F. Gauthier). Dans l'effondrement de l'Empire romain, au moment où arrivent les Vandales, la présence chrétienne semble se maintenir vivace et les cités poursuivre leur existence.

Islamisation et grandes dynasties berbères (VIIe-XVe s.)

Avec l'islamisation, le Maghreb, échappant à la latinité et au christianisme, se trouve désormais rattaché au monde de la Méditerranée orientale. L'Islam tente de recréer à son profit l'unité de la mer intérieure et va, non sans difficulté, soumettre l'Afrique du Nord entre le milieu du viie siècle et le début du viiie. Avec Mūsā b. Nuṣayr, gouverneur de l'Ifrīqiya (l'actuelle Tunisie), commencent l'organisation de la conquête et la soumission des Berbères par la conversion et l'enrôlement dans les armées arabes partant pour la conquête de l'Espagne. Dans cette première phase, si importante dans le domaine culturel (l'arabe) et le religieux (l'islam), le Maroc reste divisé en tribus ou confédérations berbères plus ou moins indépendantes dont une des plus remarquables, celle des hérétiques Barghawāṭa, constituera, jusqu'au xiie siècle, une entité politique sur l'Oum er-R'bia.

Le royaume idrīside (686-917)

Le pays va sortir de cette confusion avec la constitution du royaume idrīside. Idrīs Ier, échappé au massacre des descendants du Prophète en 786, s'est réfugié en Afrique du Nord et s'installe à Oulila (Volubilis). Bien accueilli, usant de son autorité religieuse, habile à nouer des relations avec les tribus, il étend son autorité. Son fils Idrīs II continue son œuvre. Il élargit le royaume vers le sud et l'est. Contrôlant le carrefour des routes marocaines, il développe Fès dont il est sinon le fondateur, du moins le véritable créateur. Il donne ainsi au Maroc sa capitale qui dispose d'une excellente situation géographique. Tôt renforcée d'immigrés de Cordoue ou de Kairouan, elle devient un important centre intellectuel et religieux. La mort d'Idrīs II remet en cause son œuvre d'unification. Les difficultés de succession s'aggravent des rivalités entre Fāṭimides, qui se sont imposés en Ifrīqiya, et Omeyyades de Cordoue, pour lesquels le Maroc est enjeu d'importance. De ces luttes religieuses, tribales, politiques et des rivalités économiques, le détail échappe à l'historien. Cependant, à travers la décadence idrīside se maintient un important commerce, notamment vers le Sahara d'où arrivent l'or et les esclaves. À l'occasion de ces troubles du ixe et du xe siècle, où se sont affrontées les trois grandes influences de l'histoire du Maroc, l'écart s'accroît entre la prospérité de l'ouest du Maghreb et l'appauvrissement de l'est ravagé par les invasions des nomades hilāliens et maqils.

Des conquérants réformistes : les Almoravides

L'apparition de la dynastie des Almoravides (al-murābiṭūn, les gens du ribāt) fait pour longtemps prédominer les influences du Sud sur celles de l'Orient. La tribu des Lamtūna, maîtresse des routes caravanières du Sahara occidental, poussée par le désir des riches terres du Nord et par le zèle réformiste dont l'a enflammée le prédicateur 'Abd Allāh b. Yāsīn dans le ribāt (couvent) du Sénégal, conquiert en quelques années le Maroc et crée un vaste empire ibéro-maghrébin. Premier exemple des mouvements qui vont désormais marquer l'histoire du pays : l'union d'une passion religieuse, d'une poussée ethnique, d'une ambition économique porte au pouvoir une nouvelle dynastie.

La grande cité caravanière de Sidjilmāsa, carrefour des routes sahariennes, est enlevée en 1054, la capitale du Sous, Taroudant, en 1057. Sous la conduite de Yūsuf b. Tāshfīn, les conquérants débordent au nord de l'Atlas. La fondation de Marrakech, en 1062, fournit au Maroc sa deuxième capitale, inaugure le nouveau destin bâtisseur de ces nomades. Fès prise en 1069, les Almoravides poussent vers l'ouest, jusqu'en Kabylie. Mais c'est essentiellement dans l'axe nord-sud que s'affirme le nouvel empire.

En Espagne, la reconquête chrétienne (Tolède est prise en 1085) menace les princes musulmans, les reyes de taifas, raffinés et divisés. Yūsuf b. Tāshfīn vient au secours de l'Islam, remporte la victoire de Zellaca (1086) sur les troupes d'Alphonse VI de Castille, se retourne contre les principautés musulmanes qu'il enlève les unes après les autres. La dernière fut Valence, défendue par le Cid, en 1103. Au sud, battant l'empire de Ghāna en 1077, les Almoravides avaient assuré leur contrôle des routes de l'or. Ainsi est constitué, au début du xiie siècle, un immense empire s'étendant sur l'Espagne musulmane, le Maghreb occidental et central, le Sahara. La prospérité économique, fondée sur les échanges complémentaires entre le Nord et le Sud et sur le contrôle des routes vers l'Afrique noire, entretient une importante renaissance artistique, symbiose entre les influences andalouse, marocaine et saharienne.

L'épopée des Almoravides ouvre une période de domination marocaine dans l'Islam occidental. Pourtant, leur empire est bientôt menacé. Les descendants des grands fondateurs n'ont point leur valeur. La vie religieuse se sclérose rapidement, laissant s'éteindre la flamme réformatrice. L'étendue même des possessions favorise les mouvements séparatistes. Faiblesses internes d'autant plus graves que les chrétiens en Espagne se font plus menaçants tandis que les tribus berbères réfractaires de l'Atlas sont acquises au mouvement almohade, né lui aussi d'une réaction religieuse, d'une poussée ethnique, d'ambitions économiques.

Les Almohades, Berbères puritains

Ibn Tūmart, originaire du sud du Maroc, s'est retiré, après des études en Orient, près de Bougie où se confirme sa vocation de réformateur et de prédicateur. Réfugié à Tinmāl dans le Haut Atlas, au milieu des Berbères Maṣmūda, il prêche le retour au Coran et à la tradition, le puritanisme et la doctrine de l'unicité de Dieu contre les déviations et l'impiété almoravides. Il constitue une forte communauté inspirée des traditions berbères (groupe des Dix, conseil des Cinquante, etc.).

C'est à son disciple 'Abd al-Nu'min, à ses qualités et à ses ambitions que le mouvement doit sa fortune. La conquête de la montagne isole le Maroc atlantique du commerce saharien, permet d'enlever Fès en 1145, Marrakech en 1147. Déjà les troupes almohades sont intervenues en Espagne. Elles s'emparent alors rapidement de l'ensemble de l'Afrique du Nord.

Une forte organisation noue les différentes parties de l'empire et s'efforce, non sans difficulté, de maintenir l'unité contre les multiples oppositions qui subsistent au Maghreb et devant les menaces chrétiennes en Espagne. Le règne de Ya'qūb al-Manṣūr (1184-1199) est l'apogée de la civilisation almohade : la vie de la cour où se retrouvent les plus grands esprits de tout l'Occident musulman est brillante, les constructions remarquables par leur taille et leur beauté.

Mais là encore l'effondrement est proche : la destinée de la dynastie almohade rappelle, par sa fin comme par ses origines, celle de la dynastie almoravide. Les luttes de succession, la faiblesse des souverains, l'immensité de l'empire qui encourage des tendances centrifuges menacent l'œuvre. La victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa amorce, en 1212, un renversement décisif des forces en Espagne : Séville tombe en 1248 au moment où les Almohades perdent le contrôle des routes sahariennes.

Dès 1269 le Maroc passe aux mains des Mérinides, tribu berbère des hauts plateaux. Ils continuent la politique des dynasties précédentes, s'efforçant de rétablir à leur profit l'unité du Maghreb : ils conquièrent Tunis en 1347. Mais le monde a changé : l'Europe s'ouvre aux influences nouvelles, se lance dans les grands voyages de découvertes, et les premières tentatives ibériques au Maroc, prolongements de la Reconquête, opérations commerciales ou de police, conduisent les Portugais à Ceuta en 1415.

Maintien de l'indépendance face aux Européens (XVIe-XVIIIe s.)

La civilisation marocaine peut continuer de briller, mais déjà la menace sur l'indépendance du pays se précise. Tout le xve siècle et le début du xvie sont marqués par des tentatives ibériques. Les Portugais s'emparent de Tanger en 1471 puis occupent Safi, Azemmour, Mazagan, Agadir, poussant des incursions dans l'intérieur ; en 1497 les Espagnols s'établissent à Melilla. La crise politique marocaine, marquée par la rivalité des grandes familles et par leur influence sur des souverains faibles, par les luttes de succession et par l'influence croissante des tribus, s'accompagne d'une grave crise économique née de la concurrence de nouveaux courants commerciaux utilisant les routes maritimes et les voies sahariennes orientales. Les difficultés, l'opposition à une occupation étrangère désormais étendue à tous les ports, de Melilla à Santa Cruz, suscitent le revif religieux. Ample mouvement de foi qui développe le culte des saints (maraboutisme), multiplie les confréries, il aura d'importantes conséquences sur l'avenir du pays en achevant son islamisation ; il renforça aussi les particularismes et fit évoluer le Maroc dans des voies opposées à celles qui commençaient de s'imposer en Europe.

La guerre sainte des Sa'diens (1523-1603)

Des confins « sauvages » du Sahara vont, une fois encore, surgir les forces nouvelles. Les Sa'diens, descendants du Prophète, venusd'Arabie au milieu du xive siècle, prennent, à la demande des gens du Drā, la tête de la guerre sainte. Entre 1510 et 1523, ils s'imposent dans le sud du pays. La reprise d'Agadir sur les Portugais, en 1541, premier coup d'arrêt à la pénétration européenne, leur vaut un immense prestige et leur facilite la conquête du Maroc.

1500 à 1600. Expansion ibérique et Réforme

1500 à 1600. Expansion ibérique et Réforme

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Espagnols et Portugais en Amérique et en Asie. Charles Quint. Luther. Le XVIe siècle marque l'apogée ottomane. En 1517, l'Empire détruit le pouvoir mamelouk d'Égypte ; puis, Soliman le Magnifique étend ses conquêtes en Orient, et jusqu'aux terres de l'empereur Charles… 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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La dynastie, maîtresse du pays en 1554, en reforge l'unité par la guerre sainte, qui a favorisé ses débuts. La victoire d'Alcácer-Quibir (Ksar-el-Kébir) sur les Portugais, en 1578, donne à Aḥmad al-Manṣūr (le Victorieux) prestige international et richesses – grâce à l'abondance des rançons des chevaliers chrétiens. Le nouveau souverain (1578-1603) s'oppose aussi aux Turcs, maîtres de la Tunisie et de l'Algérie. La conquête des oasis du Touat et du Gourara, les expéditions en direction du Soudan redonnent au Maroc, avec le contrôle du commerce saharien, les moyens financiers d'une forte réorganisation intérieure. L'administration centrale (makhzen) est rénovée, l'armée développée, les cultures, comme celle de la canne à sucre, et l'artisanat sont encouragés. Le commerce avec l'Europe s'accroît et les grandes constructions se multiplient, à Marrakech en particulier.

L'œuvre, toutefois, n'est pas plus solide que celle des dynasties précédentes. Elle tient trop aux circonstances heureuses et à l'exceptionnelle personnalité du souverain. Aussitôt celui-ci disparu, les difficultés assaillent le Maroc : difficultés d'ordre économique du fait de la concurrence de nouvelles routes commerciales et de nouveaux fournisseurs de sucre, de la prospérité factice due à l'inflation des années 1590, faisant de ce siècle d'or le « reflet de l'or qui passe » ; d'ordre politique aussi, dues à la montée des forces des confréries et de leurs ambitions temporelles.

La piraterie accentue la rupture entre les différentes régions géographiques. Salé, favorisé par sa position et qui accueille les morisques d'Andalousie, après les grandes expulsions de 1609-1611, devient une petite république indépendante vivant des prises de bateaux et des rachats de prisonniers ainsi que du négoce qui en découle. Le particularisme et l'esprit régionaliste – une des constantes de l'histoire du Maroc – semblent à nouveau l'emporter. L'anarchie croissante favorise les pouvoirs locaux.

Les 'Alawītes

Les chérifs 'alawītes du Tafilelt n'étaient, au milieu du xviie siècle, qu'une modeste puissance, mais ils sont porteurs d'un grand nom, ils tiennent aussi un des axes du commerce saharien, encore important malgré sa relative décadence ; ils sont, enfin, portés par l'ambition et entraînés par les qualités de guerriers et d'organisateurs de leurs chefs, Mūlāy Maḥammad puis Mūlāy al-Rashīd (1664-1672). Maître du Maroc oriental, celui-ci entre à Fès en 1666, s'empare de Marrakech en 1669. Son frère et successeur, Mūlāy Ismā'īl (1672-1727), le plus célèbre des sultans du Maroc, consolide l'œuvre du fondateur de la dynastie et donne un nouvel éclat à la civilisation marocaine.

Sa principale tâche est de combattre les populations insoumises ou révoltées. Il crée une puissante armée à partir de nouveaux contingents de troupes noires ('abīds) et de l'ancien système des tribus militaires (gīshs). Elle lui permet de s'opposer aux empiètements des Turcs, de reprendre la plupart des places de l'Atlantique encore occupées par les Européens (Mehdia, 1681 ; Tanger, 1684 ; Larache, 1689). Politique coûteuse aux frais de laquelle ne suffisent pas les revenus décroissants de la course, étroitement contrôlée par le sultan, ni les droits prélevés sur un commerce extérieur que gêne une réglementation minutieuse. D'ailleurs elle se complique de difficultés diplomatiques avec les principales puissances : le sultan rompt avec la France et l'Espagne en 1718.

La crise financière suscite, dès la mort du sultan, des révoltes militaires. Une longue période de révolutions et de troubles paralyse le pays jusqu'en 1757. À l'agitation de l'armée s'ajoutent les poussées des tribus montagnardes vers les plaines voisines, les difficultés économiques, les famines qui déciment la population. C'est le début d'un long déclin que ralentit plus qu'il ne l'arrête le redressement opéré sous le long règne de Sīdī Muḥammad ben 'Abd Allāh (1757-1790). La forte reprise du négoce avec l'Europe (fondation d'Essaouira en 1765, traités de commerce), la réoccupation de Mazagan (1769) n'empêchent ni la décadence économique, marquée après 1787 par l'abandon de la frappe de l'or, ni les rébellions, ni le développement des pouvoirs féodaux que les crises de succession ont favorisées. Le pays tend à se replier sur lui-même. La disparition de la course, les entraves mises aux relations avec l'étranger, la forte dépopulation provoquée par les terribles épidémies de 1798-1800 et de 1818-1820, le ralentissement du commerce européen pendant les guerres de l'Empire, la relégation des agents diplomatiques à Tanger, tout contribue, au début du xixe siècle, à un isolement non seulement accepté mais explicitement voulu par le sultan Mūlāy Slimān (1792-1822).

La pénétration européenne (XIXe-XXe s.)

Face à ce déclin et à ce repli s'affirme le dynamisme nouveau de l'Europe industrielle, entraînée dans un mouvement général d'expansion qui la pousse à instaurer partout le libéralisme commercial, puis le système colonial. L'histoire du Maroc subit, désormais, de façon croissante, les pressions extérieures.

Le royaume en difficulté (1822-1912)

Le Maroc ne peut en effet rester longtemps à l'écart au moment où les routes méditerranéennes prennent, au milieu du xixe siècle, une importance nouvelle. Les efforts de pénétration des commerçants britanniques de Manchester et de Gibraltar débouchent, en 1856, sur un traité de commerce, qui ouvre le pays aux produits européens. En 1863, une convention franco-marocaine aggrave encore la situation du Maroc. L'Espagne, à partir des présides conservés sur la côte rifaine, Ceuta et Melilla, reprend une politique d'expansion par la guerre de 1859-1860 et obtient, lors du traité de 1861, une importante indemnité de guerre et la rétrocession de l'ancienne possession de Santa Cruz Pequeña. Ainsi, en moins de sept ans, de décembre 1856 à 1863, ont été modifiés du tout au tout les rapports traditionnels entre le Maroc et l'Europe.

La rivalité des trois puissances se nourrit d'ambitions différentes : commerciales et stratégiques pour la Grande-Bretagne, préoccupée de la sécurité du détroit de Gibraltar ; politiques et sentimentales pour l'Espagne qui retrouve les souvenirs de la Reconquista ; économiques et territoriales pour la France désirant créer un ensemble nord-africain homogène, sous son autorité. Leur opposition, si elle sauvegarda le statu quo politique du Maroc, accentua une pénétration économique à laquelle l'Allemagne participa, à partir des années 1885-1890. Malgré les difficultés, les échanges, et en premier lieu les importations, s'accroissent fortement dans la seconde moitié du siècle. Cet essor, le développement des colonies européennes dans les ports, passées de quelques centaines d'individus à plus de quinze mille, l'extension de la protection, l'invasion des produits étrangers altérèrent gravement les structures traditionnelles de l'économie et de la société, provoquant de multiples crises.

Moūlāy Ḥasan (1873-1894), l'un des plus grands sultans de l'histoire marocaine, s'efforça prudemment de moderniser le pays, sans tomber sous l'influence dominante d'une puissance ; d'opposer les unes aux autres les rivalités, sans concessions majeures ; d'affirmer, au prix de coûteuses expéditions militaires, l'intangibilité des limites du Maroc contre les tentatives d'installation dans le sud du pays.

Il ne put que retarder l'échéance. L'avènement d'un successeur jeune et faible, l'entente, surtout, en 1904, de la France et de l'Angleterre, dont l'opposition avait constitué la principale sauvegarde du Maroc indépendant, précipitèrent la crise. L'affaiblissement du pouvoir central, la pénétration européenne, la remise en question des formes traditionnelles de la vie provoquèrent des oppositions et l'apparition de prétendants. Des tribus entrèrent en dissidence, ce qui accrut l'impécuniosité de l'État et le contraignit à l'emprunt (1904).

Cependant, le gouvernement français, assuré de l'appui des Anglais et s'étant acquis, par des accords analogues, celui de l'Espagne et de l'Italie, poursuivit, malgré l'opposition allemande, son dessein. La conférence d'Algésiras (avr. 1906) plaça le Maroc sous une sorte de protectorat de puissances, mais laissa à la France une influence prépondérante qu'elle affirma en débarquant, en août 1907, à Casablanca.

La pénétration française fut coupée de crises internationales provoquées par l'Allemagne qui cherchait, à travers le problème marocain, à ruiner l'entente franco-anglaise : affaire des déserteurs de 1908 ; « coup d'Agadir » de juillet 1911. Entravée par la résistance des tribus, elle conduisit cependant le sultan à accepter un traité de protectorat (30 mars 1912).

Dans le régime du protectorat (1912-1930)

Le régime du protectorat est hypothéqué par les engagements internationaux, comme l'acte d'Algésiras qui, imposant le système de la porte ouverte, interdisait toute mesure de protection douanière, et par d'autres accords signés par la France, qui divisaient le pays en trois parties administrées différemment. À l'Espagne fut confiée, le 27 novembre 1912, une zone d'influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni). Le statut définitif de Tanger, sous contrôle international, fut réglé en 1923 par la convention de Paris.

Le partage du Maroc, 1912

Le partage du Maroc, 1912

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La signature des accords franco-espagnols sur la division administrative du Maroc, le 27 novembre 1912, permet à l'Espagne de conserver une zone d'influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni). 

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Pendant quatorze ans, le protectorat s'incarna dans la forte personnalité de Lyautey, premier résident général (1912-1925). Il fit œuvre de conquête, d'organisation, de mise en valeur. Le ralliement des tribus, au nom du sultan, s'obtint en usant de diplomatie à l'égard des grands caïds ou en effectuant des opérations militaires. Les institutions laissèrent subsister le makhzen central et les anciens pouvoirs locaux complétés et contrôlés par une administration nouvelle. L'action économique, à l'aide d'importants capitaux privés, pour une grande part contrôlés par la Banque de Paris et des Pays-Bas, mettait en place un vaste équipement, cependant que la colonisation rurale se développait : ainsi, 57 000 hectares de lots officiels furent distribués et près de 200 000 hectares achetés par des particuliers en 1922, tandis que s'accroissait le nombre des Européens (40 000 immigrants de 1919 à 1922).

Lyautey et Moulay Youssef

Lyautey et Moulay Youssef

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Le maréchal de France Louis Hubert Gonzalve Lyautey (1854 -1934) dîne avec le sultan Moulay Youssef (1882-1927), en 1923, durant le conflit ibéro-marocain. 

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Mais l'essor économique, s'il entraînait le pays dans les voies nouvelles, n'était pas sans causer de graves déséquilibres qui rapidement se traduisaient par des mouvements sociaux et politiques. L'opposition de la domination européenne allait provoquer la révolte des masses paysannes (révolte d'Abd el-Krim, 1921-1926), relayées à partir des années trente par les nouvelles élites urbaines, avant que n'entrent en scène, après la Seconde Guerre mondiale, les masses ouvrières.

Guerre du Rif

Guerre du Rif

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Le nationaliste marocain Abd el-Krim soulève les tribus du Rif contre l'occupation espagnole à partir de 1920. Après la défaite espagnole d'Anoual, le 22 juin 1921, Abd el-Krim proclame la république indépendante du Rif. 

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Abd el-Krim sut exploiter l'opposition à la domination européenne et le mécontentement des populations rifaines ; la République des tribus confédérées du Rif mit un moment en péril le protectorat. La reddition d'Abd el-Krim en 1926, comme le retrait de Lyautey, ouvrit une nouvelle période où la France recourut de plus en plus à l'administration directe, accéléra la colonisation rurale (en 1935, 840 000 ha, dont 271 000 ha de lots officiels), encouragea le peuplement européen et reprit la conquête militaire, achevée en 1944. Les effets de la crise économique mondiale, qui fut sensible au Maroc en 1931-1932, des maladresses administratives, comme le dahir (arabe, ẓahīr, loi) sur la juridiction berbère de mai 1930, la poussée démographique et ses premières conséquences sociales provoquèrent les premiers symptômes d'une nouvelle opposition. Celle-ci ne vint plus de la montagne et des forces traditionnelles, mais des jeunes élites modernes.

Abd el-Krim

Abd el-Krim

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Abd el-Krim, symbole de l'indépendance marocaine, a soulevé le Rif, dès 1920, contre l'occupation espagnole. 

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Renouveau du nationalisme

Ce mouvement nationaliste urbain, influencé aussi par les doctrines réformistes et panarabes qui agitaient l'Islam, prit forme en 1930. Le premier parti politique marocain, sous le nom de Comité d'action marocaine, animé par Allal el-Fassi, Ouazzani et Balafrej, élabora un « plan de réformes » qui, sans remettre en cause le principe du protectorat, s'en prit à ses déviations et à l'administration directe.

L'ère de libéralisme politique qu'ouvrait, en 1936, l'avènement du Front populaire en France encouragea les espoirs. Le mouvement gagnait les villes et les campagnes. Les troubles de 1937, à Meknès et Marrakech, montrèrent son extension. Pourtant, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les divisions du parti nationaliste, la crainte des revendications des pays de l'Axe rapprochèrent Français et Marocains.

Au lendemain du conflit, la situation avait considérablement changé. Les difficultés alimentaires, montrant la fragilité de l'économie du pays, avaient provoqué une grande misère et une forte émigration rurale. Le système colonial avait partout été ébranlé, la Charte de l'Atlantique avait rappelé le « droit de tous les peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils veulent vivre ». Le débarquement américain de novembre 1942, l'entrevue d'Anfa de 1943 où le sultan rencontra Roosevelt, les encouragements du président des États-Unis au nationalisme marocain précisèrent les revendications des partis politiques. L'influence de la Ligue arabe, la caution donnée au mouvement nationaliste par le sultan (discours de Tanger, 1947) rendaient urgente une nouvelle définition du régime du protectorat.

Des négociations s'engagèrent entre le sultan Sidi Mohammed et le gouvernement français, mais elles achoppèrent sur la question de souveraineté. À la fête du Trône, qui coïncidait en 1952 avec le vingt-cinquième anniversaire de son avènement, le sultan réaffirma sa volonté d'indépendance, cependant que les sanglants événements de Casablanca, les 7 et 8 décembre, annonçaient la crise. La résidence interdit le Parti communiste et le parti de l'Istiqlāl (indépendance), encouragea l'opposition au sultan de certains milieux traditionalistes (pétition du 21 mai 1953). Le 20 août, Sidi Mohammed fut contraint d'abdiquer. Il fut remplacé, le 21, par son cousin Ben Arafa. Le gouvernement français avait laissé faire : sa politique marocaine s'élaborait moins à Paris que dans les cercles liés à la résidence.

Les réformes qui devaient justifier le coup de force furent remises de mois en mois devant l'opposition conservatrice, puis le développement du mouvement de résistance marocain. Aux difficultés intérieures s'ajoutaient les difficultés extérieures. L'Espagne appuyait l'opposition marocaine. Les États arabes et asiatiques apportaient, aux Nations unies, leur soutien au mouvement nationaliste. Les revers d'Indochine (mai 1954), l'insurrection algérienne (1er nov. 1954) contraignirent le gouvernement français à s'orienter vers une solution politique.

L'indépendance

Après la recherche laborieuse d'un compromis, la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre 1955, annonce des « négociations destinées à faire accéder le Maroc au statut d'État indépendant uni à la France par des liens permanents d'une interdépendance librement consentie et définie ». Les négociations furent rapidement menées et aboutirent, le 2 mars 1956, à un accord qui considérait comme caduc le traité de Fès du 30 mars 1912 et reconnaissait l'indépendance du Maroc.

Dans l'attente du retour de Mohammed V

Dans l'attente du retour de Mohammed V

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Dans les rues de la médina de Casablanca, ces Marocains fêtent le retour imminent de Mohammed V (1909-1961), en 1955. 

Crédits : Hulton Getty

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L'Espagne dut aligner son attitude sur celle de la France et mit fin à son pouvoir sur la zone nord (déclaration commune de Madrid, 6 avril 1956, accord du 7 avril 1956). Le sort de Tanger, enfin, fut réglé par la Conférence qui se tint à Fedala du 8 au 29 octobre 1956. Le Maroc était, à la fin de 1956, redevenu indépendant et unifié.

De multiples tâches attendaient le « nouvel » État. Il lui fallait se dégager des influences administratives étrangères, rallier une fraction réticente de l'armée de libération, créer des institutions. Il lui fallait aussi retrouver le sens de son évolution historique.

La lutte pour l'indépendance semblait se poursuivre par la reconquête d'un passé qui paraissait avoir été doublement confisqué : d'une part dans sa gestion, d'autre part dans son écriture dont on supposait qu'elle avait été systématiquement déformée par la vision « coloniale ». La redécouverte de leur passé par les Marocains et le renouvellement de l'historiographie dominent ainsi la vie culturelle du Maroc depuis les années 1960.

Festival de Marrakech

Festival de Marrakech

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Un groupe de femmes revêtues de leur costume traditionnel, au festival folklorique de Marrakech, Maroc. 

Crédits : Gerard Del Vecchio, Tony Stone Images/ Getty

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—  Jean-Louis MIÈGE

De l'indépendance du Maroc à Mohammed VI (1956-1999)

L'indépendance marocaine est proclamée en 1956, mettant fin à quarante-quatre ans de protectorat français et espagnol. Du retour au pays du sultan Mohammed ben Youssef en novembre 1955 à l'accession au trône de Mohammed VI en 1999, les institutions du régime moderne s'organisent autour d'une formule monarchique singulière. Jouant des divisions entre les mouvements d'opposition, le palais s'impose comme un arbitre au-dessus de la mêlée face aux crises successives. À coup de répressions et de cooptations, forte du soutien d'une vaste clientèle, la monarchie prend progressivement l'initiative politique, étend son emprise sur l'économie du royaume et son contrôle du champ religieux.

Le règne de Mohammed V : l'épreuve de force entre le Palais et l'Istiqlal (1956-1961)

Le quinquennat de Mohammed V est le théâtre d'un bras de fer entre les deux forces issues du mouvement national : d'un côté, le sultan « martyr » bénéficiant d'une forte popularité et de l'autre,le parti nationaliste de l'Istiqlal (littéralement « l'indépendance »), auréolé de son combat politique et armé.

Le 7 mars 1956, le sultan prononce le discours par lequel le Maroc accède à l'indépendance à la suite de la signature de la convention franco-marocaine qui abroge le traité de Fès (1912) ; puis, l'accord hispano-marocain du 7 avril 1956 qui met fin au protectorat espagnol sur le nord du pays. Un bras de fer va rapidement se nouer pour le contrôle du régime qui se met en place.

D'un côté, le soutien apporté par le sultan à la lutte pour l'indépendance et son exil forcé à Madagascar en ont fait l'emblème du combat national. Il prend le titre de roi sous le nom de Mohammed V en 1957. De l'autre côté, le parti de l'Istiqlal peut envisager de se transformer en parti unique. Il rassemble de fait différents courants politiques, des plus tiers-mondistes aux plus bourgeois et conservateurs.

Les fondations du nouveau régime se dessinent dans ce contexte. Il s'agit d'affirmer l'unité de la nation. C'est pourquoi les Forces armées royales (F.A.R.) sont créées en 1956 et placées sous le commandement du prince héritier, Moulay Hassan. Quant à l'Armée de libération nationale, bras armé de l'Istiqlal qui, au Sahara, continue à se battre contre les forces armées françaises et espagnoles, elle est finalement démantelée en 1958. Les F.A.R. répriment dans la violence des insurrections populaires dans le Rif et le Moyen Atlas (1956-1958) qui sont menées contre les politiques de marginalisation de ces régions rurales et berbères. Cet épisode sanglant est profondément marqué dans la mémoire des Rifains. Il est à l'origine de la fondation, en 1959, du Mouvement populaire, un parti berbériste.

Par ailleurs, en privilégiant d'emblée une formule politique pluraliste plutôt qu'un système de parti unique (interdit par la Charte des libertés publiques promulguée en 1958), le souverain parvient à mettre en place les conditions d'un jeu politique concurrentiel, d'un « pluralisme autoritaire » dont il se fait l'arbitre. Certes, l'Istiqlal étend son réseau de partisans à l'échelle du royaume, y compris par le biais du puissant mouvement syndical de l'Union marocaine du travail (U.M.T.), créée en 1955 sous la direction de Mahjoub ben Seddik. Mais rapidement le parti de l'Istiqlal connaît des divisions internes qui inaugurent, dans le Maroc contemporain, une histoire partisane faite de scissions régulières. La rupture entre la direction conservatrice de l'Istiqlal (Mohammed Allal el-Fassi, Ahmed Balafrej ou encore Mohamed Boucetta) et son aile gauche et syndicale est consommée dès 1959. Le 6 novembre 1959, l'Union nationale des forces populaires (U.N.F.P.) est fondée sous la direction de Mohamed Basri (dit le fiqh, le lettré), Mahjoub ben Seddik, al-Mahdi ben Barka, Abderrahim Bouabid ou encore Abdallah Ibrahim. L'U.M.T. suit le nouveau parti, tandis que l'Istiqlal fonde sa propre centrale syndicale, l'Union générale des travailleurs du Maroc.

Abdallah Ibrahim prend la direction de l'U.N.F.P. Il dirige un gouvernement de 1958 à 1960, dont le programme s'inspire des projets tiers-mondistes de l'époque : son objectif de développement autocentré où le capital étranger jouerait un rôle marginal et le secteur public un rôle déterminant se heurte autant aux résistances du monarque qu'à celle des franges bourgeoises et conservatrices du mouvement national. En 1959 est créée la monnaie locale, le dirham, qui implique la sortie de la zone franc, ce qui inquiète les milieux d'affaires européens et marocains. L'économie du pays est également déstabilisée par le tremblement de terre d'Agadir de février 1960 qui fait 15 000 victimes.

En 1960, le roi Mohammed V démet le gouvernement. Il prend la présidence du Conseil, dans lequel l'Istiqlal accepte de jouer le rôle de force d'appoint, validant ainsi la prééminence du monarque au sein du régime. Fin stratège, Mohammed V a ainsi résisté aux velléités de l'Istiqlal de le cantonner à un rôle honorifique et s'impose comme le « représentant suprême de la nation » et le « commandeur des croyants » (amir al-mu'minin). Ainsi, cinq années de participation à l'exercice du pouvoir auront suffi à effriter la fragile unité du mouvement national.

C'est dans ce contexte que s'organisent les premières élections du Maroc indépendant. Le scrutin communal de mai 1960 est remporté par l'Istiqlal et l'U.N.F.P. Mais il inaugure déjà le savoir-faire électoral du Palais. En effet, celui-ci s'appuie sur les notables locaux, soucieux de préserver leurs terres et leur statut (« Le fellah défenseur du trône », selon R. Leveau) et mobilise un réseau de clientèle pour faire face aux forces politiques concurrentes, plutôt urbaines, intellectuelles ou prolétaires.

Mohammed V décède brutalement le 26 février 1961. Son fils ainé, Moulay Hassan, désigné prince héritier depuis juillet 1957 et associé de près aux activités politiques de son père, accède au trône à l'âge de trente et un ans sous le nom d'Hassan II.

Le règne d'Hassan II : monarchie constitutionnelle et pluralisme sous contrôle

Le règne d'Hassan II (1961-1999) commence par l'adoption d'une Constitution qui marque l'emprise du monarque sur la société (1962). Le jeune roi étend son assise locale via le développement d'un maillage administratif serré et d'une ingénierie électorale qui s'affine de scrutin en scrutin. Toutefois, plusieurs coups d'État militaires perpétrés pendant les années 1970 mettent la monarchie en péril. Face aux oppositions de gauche et à divers mouvements sociaux, le Palais met en œuvre une répression qui plonge le pays dans des « années de plomb ». L'état d'urgence est proclamé, le Parlement est suspendu (1965-1970) et la violence d'État s'exacerbe. De la guerre des sables (1963) à la marche verte (1975), Hassan II s'impose néanmoins comme le garant de l'intégrité territoriale et comme l'incarnation d'une union sacrée qui contribue à une normalisation progressive de ses relations avec son opposition historique.

Opposition à sa majesté, opposition de sa majesté ?

Les premières années de règne d'Hassan II sont marquées par l'institutionnalisation d'une formule constitutionnelle taillée à la mesure du monarque. À la suite de Mohammed V, Hassan II demeure à la tête d'un cabinet d'union nationale qui exclut l'U.N.F.P. Ahmed Reda Guédira, l'un de ses proches conseillers, devient directeur du Cabinet royal, une instance qui prend rapidement une place déterminante au sein de l'exécutif marocain. Guédira occupe également les fonctions centrales de ministre de l'Intérieur et de l'Agriculture. Il fonde en 1963 le Front de défense des institutions constitutionnelles (F.D.I.C.). Créée dans le giron du Palais, cette organisation bénéficie du soutien de l'administration contre l'opposition de gauche, et rassemble autant les notables ruraux que des représentants de la bourgeoisie urbaine, de la haute administration ou des nouvelles professions libérales. Cette formation est qualifiée au Maroc de parti d'administration (ce sera également le cas du Rassemblement national indépendant, fondé en 1979 par Ahmed Osman, Premier ministre et beau-frère du roi).

En décembre 1962, la première Constitution marocaine est adoptée par référendum. Soutenu par l'Istiqlal, le Mouvement populaire et les Indépendants, le scrutin est boycotté par l'U.N.F.P., l'U.M.T., et le Parti communiste marocain (P.C.M., clandestin depuis 1960). Le texte fondamental, rédigé au Palais, institutionnalise le roi comme « Commandeur des croyants » (art. 19). Le principe de séparation des pouvoirs est entamé par le fait que le monarque délègue ses pouvoirs aux différentes institutions. Suivant l'exemple français de la Ve République, Hassan II impose le recours à la consultation populaire, et non à une Assemblée constituante, comme le revendique l'opposition, ce qui lui permet d'asseoir son pouvoir sur le même principe de légitimité que celui de ses adversaires : le suffrage populaire. En remportant une adhésion importante à son projet de Constitution avec 80 p. 100 des voix, le monarque apparaît comme le représentant privilégié du peuple sans prendre parti pour tel ou tel groupe politique.

Dans la foulée, en mai 1963, les premières élections législatives sont organisées. Deux coalitions s'affrontent : la première, la coalition « monarchique » est menée par le F.D.I.C. de Guédira et le Mouvement populaire (berbère), la seconde par l'U.N.F.P et l'Istiqlal qui a quitté le gouvernement. L'issue du scrutin est partagée, le pays renvoyant dos à dos les deux adversaires. Si le Mouvement national ne refait pas les mêmes scores qu'en 1960, les résultats sont toutefois un camouflet pour le gouvernement. Malgré un soutien appuyé de l'administration, notamment dans les circonscriptions rurales, la coalition monarchiste se révèle faiblement majoritaire au Parlement (elle ne peut s'imposer qu'avec le soutien d'une poignée d'indépendants).

Au lendemain du scrutin, alors que la campagne pour les élections communales s'organise, un nouveau rapport de force éclate entre le Palais et l'opposition. Certains journaux de l'opposition (Al-Alam, La Nation africaine et Al-Tahrir) font l'objet de poursuites. Des membres de l'Istiqlal puis de l'U.N.F.P. et du P.C.M. sont arrêtés et inculpés, en juin 1963, pour atteinte à la sécurité de l'État puis, en juillet 1963, pour complot contre le régime. La monarchie décide de porter un coup à l'U.N.F.P. en particulier, en raflant ses militants. Nombre d'entre eux sont incarcérés ou disparaissent. Malgré les consignes d'abstention de l'opposition, la consultation électorale communale a lieu à la fin de juillet 1963. Les élections sont remportées par le F.D.I.C. Pour parachever la mise en place des nouvelles institutions de la monarchie constitutionnelle naissante, les Assemblées provinciales sont élues, en octobre 1963, au suffrage indirect, confortant ainsi l'alliance entre le Trône et les élites rurales.

À la même période, un grave différend naît entre le Maroc et l'Algérie (nouvellement indépendante) au sujet de leurs frontières sahariennes : la « guerre des sables » se déroule du 14 octobre au 2 novembre 1963. Cet affrontement armé atténue un temps l'activité protestataire de l'opposition et conforte la puissance des F.A.R., colonne vertébrale du régime. Toutefois, Ben Barka, « commis-voyageur de la révolution » (selon l'historien Jean Lacouture) s'exile en 1963 afin de poursuivre l'objectif de fédérer le courant tiers-mondiste. Il est condamné à mort par contumace dans son pays avec d'autres opposants nationalistes tels que Mohammed Basri, Cheikh al-Arab, Hamid Berrada, Mohamed Bensaïd Aït Idder, lesquels fuient via l'Algérie. De novembre 1963 à mars 1964, plus de deux cents procès de personnes arrêtées pour complot sont organisés.

Les « années de plomb »

L'étau se resserre autour des opposants et, en particulier, des mouvements de gauche. La répression s'intensifie : des mouvements lycéens et étudiants à Casablanca, puis à Fès et à Rabat, tournent au soulèvement populaire le 23 mars 1965. Rejoints par leurs familles, soutenus par l'Union nationale des étudiants marocains (U.N.E.M.) et le syndicat des enseignants au sein de l'U.M.T., ils protestent contre une circulaire limitant l'âge d'entrée dans le second cycle. Puis le mouvement s'élargit aux jeunes des quartiers populaires, aux chômeurs et aux ouvriers qui s'insurgent contre leurs conditions de vie et l'impossible mobilité sociale. La réaction des forces de l'ordre, menée par Mohammed Oufkir, ministre de l'Intérieur et général des F.A.R., est violente. Non seulement le nombre de morts est important (plusieurs centaines), mais une série de procès s'ensuit. Cet épisode reste emblématique dans la mémoire de la gauche marocaine : il donnera son nom au « groupe du 23-Mars », une organisation marxiste-léniniste fondée en 1968 qui, avec le mouvement Ila al-amam (« en avant ») de Abraham Serfaty et du poète Abdellatif Laâbi, prennent la direction de l'U.N.E.M. en 1969. Il inaugure en outre un cycle d'insurrections urbaines qui vont rythmer la vie politique marocaine et motiver la mise en œuvre d'une politique d'urbanisme sécuritaire.

Le 7 juin 1965, le roi déclare l'état d'exception dans le pays. Le Parlement est dissous. En octobre 1965 éclate « l'affaire Ben Barka » : le chef de file de l'opposition marocaine est enlevé (son corps ne sera jamais retrouvé) devant la brasserie Lipp à Paris, victime d'une conjuration organisée selon toute vraisemblance par le général Oufkir avec des complicités marocaines et françaises.

Les « années de plomb » (procès, enlèvements, tortures, disparitions, etc.) s'inscrivent dans une exacerbation des rapports de forces entre la monarchie et ses oppositions. Durant cinq ans, Hassan II détient des pouvoirs exceptionnels. Ce n'est qu'en juillet 1970 que la Constitution est révisée puis soumise à référendum, et qu'un nouveau Parlement est élu. Le Palais doit affronter une déstabilisation sérieuse, au sein de ses propres troupes, avec deux tentatives de coups d'État : l'attaque du palais de Skhirat en 1971 et l'attentat contre le Boeing royal en 1972. De hauts gradés de l'état-major sont impliqués, notamment le général Oufkir, commandant en chef des F.A.R., ministre de l'Intérieur puis de la Défense. L'appareil sécuritaire du royaume est alors décapité. Les principaux responsables sont exécutés, et le bagne de Tazmamart accueille les autres mutins, voire les familles de ceux-ci (notamment celle du général Oufkir). Hassan II proclame à nouveau l'état d'exception.

En mars 1973, une autre menace pour le Palais fragilise le régime alors qu'éclate une insurrection dans le Moyen-Atlas. Celle-ci est qualifiée de « complot du 3 mars » par les autorités. Certains y voient une escalade dans la lutte armée contre la monarchie, nourrie par les velléités de guérillas fomentées par l'opposition en exil en Algérie. D'autres estiment qu'il s'agit d'une manipulation de la monarchie pour augmenter la répression et les arrestations et affaiblir davantage l'U.N.F.P.

Les années 1970 sont donc le creuset du développement d'oppositions radicales, qui remettent en cause la légitimité de la monarchie : celle du mouvement marxiste-léniniste et celle des mouvements islamistes. Ces mouvements s'affrontent également entre eux, en particulier sur les campus (assassinat, en 1977, d'Omar Benjelloun, leader de l'U.N.E.M., par un militant de la Jeunesse islamique).

Le mouvement marxiste-léniniste marocain se nourrit de l'effervescence estudiantine marocaine et européenne de l'époque (Mai 1968). Derrière un front commun, il prend le pouvoir à l'U.N.E.M. en 1969, se considérant à « l'avant-garde des masses populaires ». Il défend le droit à l'autodétermination des populations sahariennes et appelle à l'émancipation des peuples. Le Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro dit Front Polisario est créé en mai 1973. Mais la répression s'abat très vite et le mouvement prend la voie de la clandestinité. L'U.N.E.M. est dissoute de 1973 à 1978. Ses leaders et militants sont arrêtés à plusieurs reprises et de grands procès sont organisés. À l'instar d'Abraham Serfaty, incarcéré de 1977 à 1991, ces prisonniers politiques deviennent les victimes emblématiques du régime répressif.

Ces mêmes années voient le développement d'une opposition islamiste, incarnée d'abord par Abdessalam Yassine (dit Cheikh Yassine). Dans une lettre ouverte adressée au souverain (« l'islam ou le déluge »), il dénonce l'impiété du régime et dénie au roi sa qualité de « Commandeur des croyants ». Il fonde, en 1973, le mouvement Justice et bienfaisance (al-adl wa al-ihsan), une organisation interdite, tour à tour réprimée et tolérée. Cheikh Yassine est arrêté en 1974 puis interné en hôpital psychiatrique jusqu'en 1979. D'autres mouvements politiques dissidents se développent, notamment dans les universités, autour d'une idéologie islamique, à l'exemple de la Jeunesse islamique. Si sa branche armée sera poursuivie, sa branche réformiste (Jamaa islamiya) est le terreau du développement d'associations politiques ou caritatives à partir des années 1980.

Ces « années de plomb » sont dominées par le rôle joué par l'armée, par les deux ministres de l'Intérieur : le général Oufkir et, à partir de 1979, Driss Basri, par la Direction générale des études et de la documentation et la Direction de la surveillance du territoire, les deux principaux services de renseignement et de contre-espionnage du pays.

L'association marocaine des droits humains estime que le régime alors en place est à l'origine de dizaines de milliers de victimes, assassinées, exécutées, blessées, torturées, emprisonnées, disparues ou exilées.

La « marche verte » et le développement économique : vers l'apaisement ?

C'est finalement une menace extérieure qui donne à la monarchie l'opportunité de remobiliser la société divisée derrière une « union sacrée ». Le Sahara occidental est un territoire désertique de 266 000 kilomètres carrés aux confins de la Mauritanie et de l'Algérie, toujours sous occupation espagnole en 1973. Le Mouvement national marocain le réclame de longue date. En 1975, l'Espagne annonce l'organisation d'un référendum sur l'autonomie interne du Sahara. Hassan II prononce alors un discours célèbre, le 16 octobre 1975, appelant le peuple marocain à une marche verte pacifique et populaire pour la « libération territoriale du Maroc ». Une large partie de l'opposition se range derrière cette cause nationale. La marche débute en novembre 1975, elle est composée de 350 000 volontaires encadrés par les F.A.R. L'armée espagnole ne lui fait pas barrage, et l'initiative de Hassan II est un succès : le 14 novembre 1975, à Madrid, l'Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent un accord consacrant le partage de ce territoire entre Rabat et Nouakchott. Les F.A.R. s'installent dans la ville de Laayoune. En réaction, le Front Polisario, basé à Tindouf et soutenu par l'Algérie, proclame en 1976 la République arabe sahraouie démocratique. Débute alors un conflit entre le Maroc, le Front Polisario, la Mauritanie et l'Algérie.

Durant cette période, le régime bénéficie également d'une conjoncture économique favorable qui lui permet de rassurer les classes moyennes et les milieux d'affaires : la politique de marocanisation de 1973, « ni étatisation, ni nationalisation », et le plan quinquennal de 1973-1977 sont des pivots institutionnels de ce dispositif. La monarchie met un frein important à l'investissement étranger, en obligeant les nombreuses sociétés étrangères opérant sur le territoire marocain à céder 50 p. 100 de leur capital ainsi que le poste de président-directeur général à des personnes de nationalité marocaine. Par le biais de nationalisations et de prises de monopole dans certains secteurs, l'État dispose des principaux moyens de production. Le développement du secteur public repose sur la production des phosphates qui, par le biais de l'Office chérifien des phosphates, assure une rente conséquente au Maroc durant les années 1970 lorsque les cours du minerai s'envolent. Cette manne permet de créer de nouveaux holdings tels que la Société nationale d'investissement ou la Caisse des dépôts et de gestion. Alors que les entreprises publiques se développent dans les secteurs clés de l'économie du royaume, de grands groupes privés prennent aussi leur envol, souvent dans le giron de ce secteur public, et en étroite connivence avec les intérêts des dirigeants du pays. C'est le cas de l'Omnium nord-africain (O.N.A.). Ce groupe, constitué sous le protectorat, s'est développé dans les premières années de l'indépendance grâce à une série de rachats qui permet à la holding de la famille royale, Siger-Ergis (anagrammes de « regis », le roi), d'en être le principal actionnaire. L'O.N.A. devient le premier groupe industriel et financier privé du royaume et la cheville maîtresse du patrimoine personnel du souverain, lequel place des proches à sa tête.

Le règne d'Hassan II : libéralisations économiques et alternance politique

À partir des années 1980, le Maroc entre dans l'ère de la libéralisation économique, puis des privatisations et de l'ouverture de l'économie au marché international. Dans le même temps, la monarchie et son opposition préparent « l'alternance gouvernementale » qui aura lieu en 1998 avec la nomination d'un Premier ministre issu du parti d'opposition de Ben Barka.

L'ajustement structurel et les privatisations

Le Maroc s'endette rapidement avec la chute des prix du phosphate à partir de 1976. Par ailleurs, la guerre menée au Sahara occidental contre le Front Polisario est coûteuse. Enfin, les disparités sociales s'accentuent : le monde rural est touché par une crise agricole liée à un cycle de sécheresse et le monde urbain par l'explosion démographique, des difficultés dans le secteur industriel et le développement des bidonvilles. En 1981, d'importants mouvements, voire des émeutes, embrasent le pays, à la suite de l'annonce de l'augmentation des prix de produits de première nécessité subventionnés. La répression fait de nombreuses victimes. Elle est dirigée par Driss Basri, ministre de l'Intérieur de 1979 à 1999, qui joue un rôle central dans l'étau sécuritaire et le maillage territorial. D'autres soulèvements, appelés « émeutes de la faim », font à nouveau un grand nombre de victimes en 1984 et sont encore l'occasion d'arrestations dans les rangs de l'opposition.

Quoi qu'il en soit, figurant parmi les quinze pays les plus endettés au monde dès la fin des années 1970, le royaume chérifien doit se plier à une thérapie de choc négociée avec la Banque mondiale et le F.M.I. En 1983, un programme d'ajustement structurel est lancé ; il est un des premiers plans de ce type dans la région : restructuration des instruments d'intervention de l'État, réformes des finances publiques, de la politique monétaire et des cadres du commerce extérieur. Le Maroc adhère au G.A.T.T. (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) en 1987, le Parlement adopte une loi sur les privatisations des entreprises publiques en 1989, et des accords de partenariat en vue de l'établissement d'une zone de libre-échange sont signés avec l'Union européenne en 1996. Ces réformes économiques, très étroitement encadrées par l'administration, promettent l'avènement d'une classe moyenne d'entrepreneurs et le dégraissage d'un État jugé dépensier. Au final, ces opérations de transfert sont l'occasion pour l'administration centrale de se décharger d'une partie des dépenses de l'État au profit du secteur privé, notamment dans les domaines sociaux ou urbains, sans toutefois perdre le contrôle de la décision. Les privatisations contribuent à concentrer les capitaux et à densifier les relations d'interdépendances économique et politique : les opérations sont finalement fructueuses pour un nombre limité d'investisseurs nationaux ou internationaux. Les intérêts de la famille royale sont particulièrement bien servis.

Dans le monde des affaires, la privatisation se traduit par l'émergence négociée d'une nouvelle forme de syndicalisme patronal, représentée par la Confédération générale des entreprises marocaines. D'un club de patrons casablancais, celle-ci se transforme en organisation plus puissante, notamment à la faveur de la « campagne d'assainissement » menée par le ministère de l'Intérieur en 1996. En effet, le patronat commença à faire entendre sa voix face à la vague d'interpellations et de procès intentés contre des hommes d'affaires, des commerçants, des industriels, des élus locaux au nom de la « lutte contre la corruption ».

Vers l'alternance gouvernementale

Au tournant des années 1990, le champ politique semble s'ouvrir.

Alors que l'Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.), séparée de l'U.N.F.P. depuis 1975, crée la Confédération démocratique des travailleurs (C.D.T.) en 1978, le Palais et cette nouvelle opposition négocient un modus vivendi. Ce rapprochement a lieu dans le contexte des grandes manifestations qui agitent le royaume en 1990 contre la guerre du Golfe et en soutien au peuple irakien, qui donnent plus de visibilité à l'opposition islamiste. Alors qu'un cessez-le feu est annoncé au Sahara occidental en 1991, le Palais s'engage dans une reprise du dialogue avec ses opposants historiques et dans une sortie progressive des années de plomb.

La publication de plusieurs ouvrages au tournant des années 1990 contribue à mettre à l'ordre du jour la question des droits de l'homme, pour laquelle se battent de longue date des organisations militantes telles que la Ligue marocaine pour la défense des droits humains créée en 1972, l'Association marocaine des droits humains créée en 1979 ou l'Organisation marocaine des droits humains créée en 1988. Des essais comme Notre Ami le roi de Gilles Perrault (1990) ou À qui appartient le Maroc ? de Moumen Diouri (1992) alertent sur les atteintes aux libertés publiques dans le pays, sur l'existence des prisons politiques. Après avoir créé un Conseil consultatif des droits de l'homme en 1991, Hassan II fait un geste en ouvrant les portes du bagne de Tazmamart et en libérant des prisonniers politiques tels qu'Abraham Serfaty en 1991.

Après plusieurs tentatives d'accord avec l'opposition parlementaire, finalement, à l'issue d'une nouvelle réforme de la Constitution (1996) qui institue le bicaméralisme et l'organisation d'élections communales et législatives (1997), le Roi nomme, en 1998, à la tête du gouvernement Abderrahmane Youssoufi, opposant socialiste de longue date et secrétaire général de l'U.S.F.P.

Alors que les nouvelles oppositions se font entendre notamment dans l'arène islamiste, le Palais et son opposition historique entrent dans une nouvelle phase de collaboration. Lorsque Hassan II décède le 23 juillet 1999, il laisse un royaume où les ennemis irréductibles d'hier, le puissant ministre de l'Intérieur Driss Basri et les représentants de l'U.S.F.P. notamment, cohabitent désormais au sein d'un même gouvernement. Du côté de l'opposition islamiste, si la puissante association Justice et bienfaisance ne peut toujours pas se constituer en parti politique, en revanche, des héritiers de la Jamaa islamiya réunis au sein du Mouvement unité et réforme fondent en 1998 le Parti de la justice et du développement (P.J.D.).

Ainsi, Mohammed VI accède au trône en 1999, alors que la monarchie constitutionnelle est forte d'institutions solides, mais est en butte à de nouvelles oppositions et à une problématique sociale qui s'aggrave.

—  Myriam CATUSSE

Le Maroc depuis Mohammed VI

Le 30 juillet 1999, Mohammed VI monte sur le trône du royaume du Maroc, après le long règne de son père Hassan II (1961-1999). Son avènement suscite l'espoir de voir le royaume ouvrir son espace politique et porter davantage attention à la justice sociale. Le nouveau monarque sera-t-il à la hauteur des défis que doit relever le pays ?

Le Maroc d'Hassan II, sous la houlette du ministre de l'Intérieur Driss Basri, a surmonté les menaces qui pesaient sur le régime (telles que les émeutes de Casablanca et dans le Rif en 1965, les coups d'État de 1971 et de 1972, les émeutes sociales des années 1980...) mais au prix de la violation des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Trois mois après l'accession de Mohammed VI au pouvoir, Driss Basri, symbole des « années de plomb », est limogé. Ce geste symbolique laisse entrevoir la volonté du monarque de régénérer une monarchie décriée dans la presse internationale.

Au cours de la décennie 2000, alors que le Maroc est confronté à des mutations sociales, religieuses et économiques, Mohammed VI met en œuvre plusieurs réformes : celle du Code du travail en 2003 et celle du Code de la famille en 2004. Il crée également une instance Équité et Réconciliation (I.E.R.) chargée de faire la lumière sur les atteintes aux droits de l'homme commises sous le règne d'Hassan II. Il lance l'Initiative nationale pour le développement humain en 2005 afin de réduire la pauvreté et le chômage. Enfin, il organise la réforme de la Constitution en 2011, dans le contexte du « printemps arabe ». Toutefois, dans le même temps, le roi maintient un système qui engendre de profondes inégalités sociales et régionales.

La contestation de la population est latente. En effet, la population marocaine, bien que confrontée à de multiples tensions sociales et religieuses, semble davantage marquée par le sentiment d'abandon du pouvoir central que par des aspirations révolutionnaires. Ainsi, lors du « printemps arabe », le monarque annonce, dès le 9 mars 2011, des réformes constitutionnelles destinées à transférer des compétences à l'Assemblée nationale et au Premier ministre, lui permettant de désamorcer une situation politique très tendue.

Début de règne : des espoirs vite déçus

Les premiers mois du règne de Mohammed VI génèrent de profondes attentes au sein de la société marocaine.

Sur le plan de la politique intérieure, les opposants au régime, voués à l'exil sous Hassan II, espèrent tourner la page des années de plomb et être graciés. Ainsi, Abraham Serfaty, militant communiste puis d'extrême gauche qui apporta son soutien au Front Polisario, fait un retour triomphal le 30 septembre 1999 après neuf ans d'exil et dix-sept ans de prison. Par ailleurs, la presse espère pouvoir traiter tous les sujets sensibles sans risque de procès.

Les changements institutionnels sont peu visibles, bien qu'en septembre 2002 soient organisées les premières élections législatives non contrôlées par Driss Basri, à la suite desquelles Driss Jettou est nommé Premier ministre du nouveau gouvernement. Toutefois, Mohammed VI a, sur la scène internationale, considérablement amélioré l'image du Maroc par sa volonté de rompre avec le passé et de renouer avec la population. Seules les relations avec l'Espagne restent tendues et se détériorent en juillet 2002 lors d'un conflit de souveraineté sur l'îlot du Persil (à l'ouest de Ceuta). Madrid récupère l'îlot occupé par des soldats marocains, mais cet incident réveille les inquiétudes espagnoles quant aux revendications marocaines sur les villes de Ceuta et de Melilla.

Au sein de l'appareil policier, beaucoup s'inquiètent des changements en cours. La trop grande attention des médias internationaux sur le Maroc contraint la police à respecter les droits de l'homme dans la lutte contre les opposants et les ennemis du royaume, notamment contre les islamistes radicaux.

Or, le 16 mai 2003, cinq attentats-suicides perpétrés à Casablanca provoquent la mort de quarante-cinq personnes (dont les quinze terroristes) et font une centaine de blessés. Ces attaques meurtrières sonnent le glas de l'ouverture politique. La logique sécuritaire au cœur de l'appareil d'État devient à nouveau prioritaire. En effet, fortement dépendant du tourisme, des investisseurs étrangers et de son image de havre de paix, le Maroc craint, avec ces attentats, de devenir la cible de groupes terroristes. Des arrestations massives sont opérées sur l'ensemble du territoire et les mesures antiterroristes se multiplient afin de rassurer tout le monde en prouvant que l'État marocain est toujours capable de contrôler le pays.

En fait, les Marocains sont rapidement déçus par l'ouverture faite par le roi Mohammed VI. Ils espéraient une transition politique à l'espagnole. Or le monarque conserve l'essentiel de ses prérogatives. Certes, il bannit les dérives autoritaires pratiquées sous Hassan II mais sans pour autant démocratiser le régime. Bien qu'il mette en œuvre plusieurs réformes sociales importantes, il faudra attendre la contestation du « printemps arabe » pour voir la mise en place de réelles réformes politiques.

Des réformes sociales et une politique sécuritaire

Les attentats de 2003 surviennent alors que le Maroc voit la création, à l'initiative de Mohammed VI, en novembre 2003, de l'I.E.R. Fondée sur le principe de la justice transitionnelle, l'I.E.R. a pour mission d'établir le bilan des violations des droits de l'homme, ainsi que celui de l'indépendance du pays à la mort d'Hassan II afin de réconcilier les Marocains avec leur passé douloureux. Mohammed VI a accepté de tenir compte des recommandations émises par l'Association marocaine des droits de l'homme (vérité sur le destin des disparus, retour des dépouilles, octroi de certificats de décès aux familles, réhabilitation des victimes et réparation avec une indemnisation...). Le 30 novembre 2005, l'I.E.R. remet son rapport final au monarque. Alors que la création de l'instance a conforté les défenseurs des droits de l'homme, son bilan donne lieu à un constat mitigé, notamment lié au refus de l'État d'identifier les responsables des violations et de les juger. De plus, en contradiction avec les principes mêmes de l'I.E.R., la lutte étatique engagée contre le terrorisme, à la suite des attentats de Casablanca en 2003, se traduit par de nouvelles violations massives des droits des accusés avec le recours à la torture.

Malgré les inquiétudes sécuritaires, le gouvernement met en œuvre une série de réformes visant à satisfaire des demandes sociales revendiquées de longue date. Ainsi, sous le gouvernement de Driss Jettou (2002-2007), une réforme du Code du travail, considérée comme une révolution sociale, est votée en juillet 2003. À la suite de négociations entre le gouvernement, les syndicats les plus importants et la Confédération générale des entreprises au Maroc, le nouveau Code du travail favorise la représentation syndicale au sein des entreprises, redéfinit le taux des indemnités légales de licenciement, réorganise le temps de travail et octroie une protection sociale aux travailleurs.

Par ailleurs, en janvier 2004, un nouveau Code de la famille est adopté ; il redéfinit les relations au sein de la famille et notamment les relations homme-femme au sein du couple. Celle-ci est placée dorénavant sous la responsabilité des époux. Par ailleurs, la femme n'a plus besoin d'un tuteur pour se marier ; l'âge minimal légal pour le mariage des jeunes femmes est fixé à 18 ans (contre 15 ans auparavant) ; la garde des enfants revient d'abord à la mère. Si la polygamie est maintenue, elle est rendue plus difficile. Ce nouveau Code de la famille est une victoire pour les associations de défense des droits de la femme au Maroc qui militent depuis les années 1990 pour obtenir l'égalité juridique entre l'homme et la femme au sein de la famille.

La lutte contre la pauvreté et la précarité

Depuis 2003, le Maroc connaît une croissance économique soutenue, de l'ordre de 5 à 6 p. 100 par an, qui a permis de réduire le chômage de 22 à 15 p. 100, sauf chez les jeunes (30 p. 100 en 2012). Le phénomène du chômage massif des jeunes au Maroc est sans aucun doute le défi le plus important à relever pour le gouvernement.

Par ailleurs, la pauvreté au Maroc touche 28 p. 100 de la population en 2001 (5,3 millions de personnes vivent avec 10 dirhams – 1 euro – par jour), autant dans le monde rural (41 p. 100 de la population vit dans les campagnes) que dans les villes, et près de 7 p. 100 des Marocains souffrent de malnutrition. En dépit de progrès considérables accomplis depuis le début du xxie siècle, la population rurale reste confrontée à des problèmes de pauvreté et de sous-emploi qui la poussent à migrer vers les villes.

Ainsi, les mutations urbaines, liées à cet exode rural notamment, s'accompagnent de l'émergence de « béton villes » où se créent des bidonvilles. Jusque-là méconnus, les bidonvilles, et en particulier ceux de Casablanca à la suite des attentats de 2003, sont devenus un enjeu de sécurité et de politique publique. En juillet 2003, le ministère de l'Habitat lance un ambitieux programme « Villes sans bidonvilles », lequel cible quatre-vingt-cinq villes marocaines. Dix ans plus tard, deux cent quarante mille familles auraient profité du programme et quarante-trois villes sont déclarées « sans bidonvilles ».

Dans ce contexte, le 18 mai 2005, Mohammed VI lance l'Initiative nationale pour le développement humain, un projet de lutte contre la pauvreté et la précarité. Doté d'un budget de 10 milliards de dirhams sur cinq ans, ce programme a pour objectif d'offrir aux populations les plus démunies l'accès aux infrastructures élémentaires, comme l'eau, l'électricité et la santé. Dès le lancement, trois cent soixante communes rurales et deux cent cinquante quartiers urbains sont identifiés comme prioritaires.

Toutefois, d'importantes inégalités régionales subsistent. Ainsi, la région du Nord, qui avait été délaissée sous le règne d'Hassan II, est devenue une zone d'investissements et de développement importants, avec la construction du port Tanger-Med (2004-2007), l'implantation en 2012 d'une usine Renault à Tanger, la rénovation du centre-ville de Tanger, la construction à partir de 2011 d'une ligne T.G.V. entre Tanger et Casablanca, la création de marinas... Si les villes moyennes du nord et de l'est continuent à être le théâtre de contestations politiques et sociales, force est de constater qu'elles font désormais l'objet, de la part des pouvoirs publics, d'une attention nouvelle. Néanmoins, dans une région comme le Rif, l'une des plus pauvres du Maroc, l'activité économique principale reste la culture du cannabis : 75 p. 100 des villages, soit quatre-vingt-seize mille familles, en vivent.

En outre, l'inventaire de la richesse de la monarchie trouve un très large écho au sein de la société marocaine. En 2011, celle-ci est estimée à 2,5 milliards de dollars (contre 500 millions de dollars en 2000). Au capital financier et industriel de la famille royale – établi à travers la Société nationale d'investissement dont l'actionnaire majoritaire est la Copropar, une filiale des groupes Siger et Ergis qui forment une holding dominée par les participations de la famille royale –, s'ajoute un patrimoine composé de terres agricoles, de douze palais, d'un parc automobile évalué à 7 millions de dollars, de mille cent postes budgétaires de 70 millions de dollars par an et d'une rente mensuelle de 160 000 euros. Si la monarchie n'est pas la principale « propriétaire du royaume », elle apparaît cependant comme un acteur hégémonique qui, par ailleurs, fait bien peu pour lutter contre la corruption. En effet, à la suite des révélations du site Internet WikiLeaks en 2010, la diplomatie américaine dénonce : « Les pratiques de corruption qui existaient sous Hassan II se sont institutionnalisées sous Mohammed VI. »

Désenchantement de la population et raidissement politique

Selon l'O.N.G. marocaine Daba, 73 p. 100 des Marocains affirment ne pas s'intéresser « du tout » ou seulement « un peu » à la vie politique. Mais la lutte contre le chômage, pour 90 p. 100 d'entre eux, et l'amélioration du système de santé, pour 58 p. 100, devraient figurer parmi les engagements prioritaires des partis politiques.

Tandis que 2007 est une année électorale, Casablanca est à nouveau le théâtre de trois vagues d'attentats-suicides les 11 mars, 10 avril puis 14 avril, provoquant la mort d'un policier en plus des sept terroristes. Le 13 août 2007, un attentat contre des touristes échoue à Meknès. Ainsi, lorsque le 3 novembre 2007, Ayman Al-Zawahiri, le numéro deux d'Al-Qaida, appelle les musulmans du Maghreb à proclamer le jihad, il confirme les inquiétudes des autorités marocaines.

C'est dans ce climat de violence et d'insécurité que se déroulent, le 7 septembre 2007, les élections législatives. L'Istiqlal, parti conservateur nationaliste historique, est le vainqueur sans surprise du scrutin. La peur des islamistes est fatale au Parti de la justice et du développement (P.J.D.), qui est assimilé à la violence terroriste des islamistes de Casablanca. Les résultats de ce scrutin rassurent ceux qui doutaient de la capacité du nouveau monarque à contrôler les islamistes du P.J.D. Mohammed VI démontre ainsi qu'il reste maître de l'agenda politique et impose sa volonté de régner et de gouverner en consolidant le régime de l'alternance contrôlée qui avait été instauré par Hassan II.

La montée de la contestation sociale en 2011 : le Mouvement du 20-Février

Lorsque les révoltes en Tunisie puis en Égypte chassent du pouvoir leurs dirigeants en janvier et février 2011, les Marocains descendent dans la rue. Plusieurs centaines de milliers de jeunes se mobilisent, à partir de février 2011, dans plus de cinquante villes du royaume, grâce aux réseaux sociaux d'Internet. Dès lors, les nombreuses manifestations sont organisées par le Mouvement du 20-Février qui, rassemblant des militants islamistes du mouvement Justice et Bienfaisance (Al Adl-wa-al-Ihsan), des O.N.G. laïques ou des cyberactivistes, réclame, non pas le départ de Mohammed VI, mais une réforme constitutionnelle ambitieuse. Le monarque ne cristallise pas sur sa personne le sentiment de rejet observé chez les manifestants des pays voisins. Aussi, le Mouvement du 20-Février ne recherche pas la confrontation avec la monarchie mais tente de faire reconnaître certaines doléances afin de contraindre le roi à régner mais non à gouverner.

Afin d'endiguer ces contestations, Mohammed VI annonce le 9 mars 2011 la mise sur pied d'une commission consultative de révision de la Constitution. Le 17 juin 2011, lors d'une allocution télévisée, le roi annonce un projet de réforme constitutionnelle. Ce projet, officiellement adopté par référendum le 1er juillet 2011 à une très large majorité (98 p. 100 des voix), vise à transférer une partie des pouvoirs du roi vers le Premier ministre. Ce dernier est désormais désigné au sein du parti vainqueur des élections législatives et non plus nommé par le roi ; il devient également le seul dépositaire du pouvoir de dissolution des chambres.

Toutefois, le roi conserve un rôle exécutif très important : il préside le conseil ministériel, reste le chef des armées et le commandeur des croyants. Alors que le Mouvement du 20-Février rappelle que les Marocains souffrent des mêmes maux que leurs voisins – fortes inégalités sociales, chômage élevé chez les jeunes, pouvoir absolu d'un seul dirigeant, corruption généralisée et opposition muselée –, Mohammed VI réussit à faire du Maroc une exception dans la région.

À la suite du « printemps arabe », des élections législatives anticipées sont organisées le 25 novembre 2011. Elles sont remportées par le P.J.D., loin devant l'Istiqlal. Le chef du parti vainqueur, Abdelilah Benkirane, est nommé au poste de Premier ministre par le roi, comme le stipule la nouvelle Constitution. Selon certains quotidiens, une « guerre froide » se serait installée entre le cabinet royal et le gouvernement islamiste. Si, pour certains, le P.J.D. représente l'espoir d'une meilleure justice sociale, pour d'autres, il soulève des inquiétudes, notamment dans sa volonté de moraliser les mœurs (condamnation de l'homosexualité, de certains festivals de musique, de certains droits acquis par les femmes...). En fait, en ces temps de crise, les islamistes s'avèrent être les meilleurs alliés de la monarchie, dans la mesure où ils transfèrent les problèmes du champ politique à celui de la morale, réduisant ainsi à néant les revendications du Mouvement du 20-Février.

Le Maroc, le Sahara occidental et l'intégration régionale

Une décennie après l'accession au trône de Mohammed VI, la question du Sahara occidental demeure toujours en suspens.

Et pourtant, en mars 2005, la rencontre entre le président algérien Abdelaziz Bouteflika et le roi du Maroc Mohammed VI semble constituer les prémisses d'un dégel. La presse rapporte la rumeur qui annonce la réouverture de la frontière entre l'Algérie et le Maroc comme un premier geste symbolique. Toutefois, l'enthousiasme est de courte durée. Mohammed VI annonce qu'il ne participera pas au sommet des chefs d'État de l'Union du Maghreb arabe (U.M.A.), organisé les 25-26 mai 2005 par la Libye, provoquant de fait son annulation. Les propos du président algérien, tenus quelque temps auparavant, sur le droit à l'autodétermination des Sahraouis remettent en question les tentatives de réconciliation algéro-marocaines.

En mai 2012, Rabat réclame le départ de l'émissaire des Nations unies au Sahara occidental, Christopher Ross, à la suite de la présentation de son rapport final, très critique envers les autorités marocaines. En effet, celles-ci n'apprécient pas le rappel à la résolution 2204, adoptée en avril 2012, qui réaffirme l'autodétermination du peuple sahraoui, soutenue par le Front Polisario et l'Algérie, et proroge d'un an le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso). De plus, l'émissaire de l'O.N.U. affirme être convaincu que la seule issue au conflit est l'autonomie des Sahraouis au sein du royaume.

Au cœur de la discorde entre l'Algérie et le Maroc, le Sahara occidental demeure un problème sans solution qui paralyse toute initiative d'intégration régionale.

Cette tension permanente entre les deux grands pays exaspère les acteurs économiques de la région. Les échanges commerciaux intrarégionaux demeurent toujours aussi faibles, ils ne représentent que 5 p. 100 des échanges totaux des pays membres de l'U.M.A. Ceux-ci ont d'autant plus intérêt à porter le projet d'une intégration économique régionale que les dirigeants politiques semblent à nouveau entrer dans une période de « guerre froide ». Ainsi, afin de compenser l'absence d'un marché régional, ils développent des relations économiques avec plusieurs partenaires. Rabat signe un accord de libre-échange avec la Turquie en 2004, met en place une zone de libre-échange avec les États-Unis en 2006, signe le traité d'Agadir en 2007 qui est un accord de libre-échange entre l'Égypte, la Jordanie, le Maroc et la Tunisie. Par ailleurs, le 17 février 2007, « les patrons des patrons » du Maghreb se réunissent à Marrakech et annoncent la naissance de l'Union maghrébine des employeurs.

En conclusion, après la Tunisie de Ben Ali, le royaume chérifien est devenu, pour l'Union européenne, le meilleur élève au sud de la Méditerranée. Les réformes engagées au cours de la décennie 2000 lui ont permis d'échapper à la violence des pays en transition dans la région, tandis que les initiatives prises par Mohammed VI bouleversent la vie politique du royaume et le contraignent à plus tenir compte de la population.

(Voir également MAROC, chronologie contemporaine)

—  Luis MARTINEZ

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Jean-Louis MIÈGE, Fernand JOLY, Raffaele CATTEDRA, Myriam CATUSSE, Luis MARTINEZ, « MAROC », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/maroc/