PRISON

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Depuis les années 1980, les analystes du système pénal cherchent à décrire l'inertie qui caractérise les institutions carcérales pour en interpréter l'étrange dynamique : au fil des époques, la prison semble changer autant qu'elle paraît immuable. Les tenants de la pensée critique, notamment dans le sillage de Michel Foucault – Surveiller et punir paraît en 1975 –, ont ainsi analysé comment les réformes pénitentiaires reproduisent plus qu'elles ne transforment le régime de pénalité moderne, et comment, en conséquence, elles participent paradoxalement à sa reproduction en en épousant explicitement ou implicitement la rationalité et les impensés. La prison est le lieu où l'imposition d'une discipline spécifique permet le redressement et l'amendement de personnes anormales ou perverties qui ont commis des infractions pénales : telle est la définition de la vocation de la peine de prison forgée par le xixe siècle qui, par le biais de plusieurs moments de réélaboration dont le dernier s'est produit après 1945, s'est transmise comme horizon de la réforme du système carcéral.

Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et André Glucksmann en 1971

Photographie : Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et André Glucksmann en 1971

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Crédits : Gérard-Aime/ Gamma-Rapho/ Getty Images

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Pourtant, comment ne pas voir que, derrière ce monolithisme apparent, les transformations organisationnelles des prisons, mais également les nouvelles théories et plus largement encore les mutations des sociétés contemporaines modifient significativement cette institution ? Du point de vue organisationnel, la diversité, le pluralisme et le processus d'ouverture relative qui caractérisent la détention depuis quelques décennies (dans les domaines du travail, des activités, des interdits et des sanctions, des droits...) entraînent une complexification des rapports sociaux en détention. Du point de vue théorique de la pénologie, l'apparition de nouvelles idéologies pénales, l'usage de la catégorie du « risque », ses hybridations avec les notions de « dangerosité » et de « besoin », mais également l'essor de peines alternatives, la focalisation sur certaines incriminations ou figures de dangerosité, déplacent les fonctions carcérales, modifient les circuits d'alimentation de l'institution et en reconfigurent l'économie. Enfin, qu'on mette l'accent sur la mondialisation, les transformations du capitalisme international, les mutations du marché du travail ou sur les caractéristiques de notre seconde modernité, force est de constater que l'environnement du système pénal et carcéral transforme significativement les finalités qu'on lui attribue.

Dans un premier temps, la reconstruction de la sociogenèse de l'institution et la structure générale des réformes pénitentiaires au fil du temps permettront de saisir la dynamique particulière de l'institution : si la prison constitue d'abord un outil de gestion des illégalismes, son inertie ne réside pas tant dans son fonctionnement disciplinaire que dans le parasitage permanent du désir de correction par la réalisation pragmatique de l'objectif central de l'institution : la contention des reclus ; par ailleurs, les conditions de détention que doit supporter le prisonnier constituent certes une peine corporelle, mais ce châtiment doit cependant rester « acceptable » aux yeux d'une démocratie, et les conditions de détention doivent, en conséquence, s'adapter à leur temps, à l'évolution des sensibilités collectives.

Dans un second temps, nous expliciterons la situation spécifiquement contemporaine des prisons françaises, prises en étau entre deux tendances contradictoires. D'un côté, le déclin de la mission de réinsertion de la prison, l'essor d'une société du risque et la volonté d'éliminer socialement les individus dangereux tendent à renforcer la structure sécuritaire de l'institution, ce qui multiplie inévitablement les violations des droits des individus enfermés ; de l'autre, la critique du totalitarisme de l'institution et l'exigence du respect des droits de l'homme (le détenu en l'occurrence) mettent quotidiennement à l'épreuve l'exercice traditionnel du pouvoir en prison, et contrecarrent partiellement la première tendance. Là s'esquisse l'ambiguïté sociale-historique majeure de la prison du xxie siècle.

Naissance et reproduction d'une institution

La notion d'illégalisme, forg [...]

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Pour citer l’article

Gilles CHANTRAINE, « PRISON », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/prison/