OCCUPATION (FRANCE)Mémoires et débats

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C'est un fait, quelque soixante-dix ans après la Libération, l'histoire de la période de l'Occupation en France a été surabondamment évoquée, étudiée, scrutée sous tous ses aspects. Des ouvrages scientifiques aux souvenirs des acteurs, sans oublier les livres de vulgarisation et les romans (de Joseph Kessel à Patrick Modiano, en passant par Roger Vailland, François Maspero et les pages posthumes d'Irène Némirovsky), c'est par milliers que se comptent les écrits consacrés à cette période tour à tour sombre, âpre, déconcertante et exaltante. De même, le cinéma, avec des fortunes diverses, a été prolifique sur la période des « années noires ». Les grands mouvements politiques et les courants idéologiques n'ont pas non plus été insensibles au souvenir de la période, encore moins aux enseignements et aux bénéfices qu'ils pouvaient en tirer.

Cet intérêt marqué et obstiné pour les « années noires » révèle que les mémoires en ont toujours été vives, souvent conflictuelles et passionnelles. Cette fièvre est toutefois retombée depuis le début des années 2000 – le présent et l'avenir inquiètent désormais plus qu'un passé qui s'éloigne – mais le travail d'élucidation d'une période qui défie souvent l'analyse se poursuit activement.

Une mémoire précoce

Dès octobre 1944, le gouvernement provisoire de la République française dirigé par le général de Gaulle met en place une instance officielle, la Commission d'histoire de l'Occupation et de la Libération de la France (C.H.O.L.F.) qui s'attache à recueillir les témoignages des résistant(e)s. Cette collecte menée tambour battant jusqu'en 1947 repose sur l'idée que la lutte clandestine ne pourra être préservée dans les mémoires puis dans l'histoire écrite si les acteurs survivants ne sont pas immédiatement entendus. La C.H.O.L.F. sollicite alors la mémoire de quelque deux mille personnes censées détenir une connaissance directe et rare de la réalité résistante. Il s'agit donc de cibler un petit groupe à l'image du caractère minoritaire de la Résistance.

Parallèlement, dès 1945 et 1946, un grand nombre d'acteurs devenus des témoins prennent la plume pour relater leurs souvenirs et donner leur version des faits. C'est le cas notamment de résistants, dont les récits serviront de modèles à d'autres publications, tels qu'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, fondateur du groupe Libération-Sud (Avant que le rideau ne tombe), Gilbert Renault dit le colonel Rémy (Mémoires d'un agent secret de la France libre), Agnès Humbert (Notre guerre), Pierre de Bénouville (Le Sacrifice du matin), Elisabeth Terrenoire (Combattantes sans uniforme. Les femmes dans la Résistance, préface de Geneviève de Gaulle), Philippe Vianney alias Indomitus (Nous sommes les rebelles). Les hommes et les femmes qui ont été déportés racontent également leur histoire dès 1946-1947 à travers quelques ouvrages marquants : David Rousset (L'Univers concentrationnaire), Germaine Tillion (Ravensbrück), Georges Wellers (De Drancy à Auschwitz), Robert Antelme (L'Espèce humaine), Roger Heim (La Sombre Route), Louise Alcan (Sans armes et sans bagages), l'Amicale des déportés d'Auschwitz (Auschwitz). Le rythme des publications ne faiblit pas par la suite.

Parmi cette profusion éditoriale, la parution, échelonnée de 1947 à 1951, des souvenirs du colonel Passy, chef des services secrets de la France libre, est remarquable en raison de l'accès exclusif de l'auteur à des archives alors inaccessibles. Puis, la parution, de 1954 à 1959, des Mémoires de guerre du général de Gaulle frappe encore plus les esprits. Les résistants de l'intérieur y occupent une place importante, mais il exalte avant tout l'épopée de la France libre et, de manière altière, sa propre action.

À la sortie de la guerre, la lutte d'influence entre les communistes et les gaullistes se retrouve également sur le terrain des mémoires. Le Parti communiste français tente de l'emporter sur les gaullistes en mobilisant son appareil et ses puissants réseaux associatifs. S'il excelle dans le registre de la propagande, notamment en se présentant comme le « parti des 75 000 fusillés », il pâtit cependant de la réécriture qu'il impose concernant son approbation du pacte germano-soviétique en août 1939 et son refus d'entrer dans le conflit jusqu'en juin 1941. Il s'affaiblit également en mettant à l'écart des militants prestigieux très tôt engagés dans la Résistance mais considérés comme trop indépendants, tels Georges Guingouin, chef des maquis du Limousin, exclu en 1952, et Charles Tillon, chef national des Francs-tireurs et partisans, écarté de la direction la même année.

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Procès d'Adolf Eichmann, 1961

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Combats pour la libération de Paris, 1944

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Robert Paxton

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  • : membre senior de l'Institut universitaire de France, professeur des Universités en histoire contemporaine à l'Institut d'études politiques de Lyon

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Pour citer l’article

Laurent DOUZOU, « OCCUPATION (FRANCE) - Mémoires et débats », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/occupation-france-memoires-et-debats/