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La mémoire de Vichy : de la Libération à la fin des années 1960

Des premières comparutions des dignitaires de l'État français devant la Haute Cour de justice en 1944 à la deuxième loi d'amnistie de 1953, le régime de Vichy est moins objet d'histoire que de réprobation. Seule une poignée de nostalgiques porte cet étendard et attaque violemment la Résistance en créant le concept de « résistantialisme ». En 1948, l'abbé Desgranges, ancien résistant, dénonce dans Les Crimes masqués du résistantialisme l'« abominable exploitation de la vraie Résistance au profit de certains partis politiques ». La même année, un certain Mauloy signe un pamphlet Les Nouveaux Saigneurs qui stigmatise l'épuration menée par les résistants communistes et le rôle déstabilisateur qu'ils jouent dans le contexte de la guerre froide.

Mais la publication, en 1954, de l'Histoire de Vichy de l'historien Robert Aron change la donne. Cette volumineuse étude dominera l'historiographie du régime de Vichy durant vingt ans. Pondéré, suggérant que le régime n'était pas monolithique, Aron atténue l'image très négative qui prévalait jusqu'alors de Vichy et, en un sens, tente de lui redonner une certaine respectabilité. De son côté, dès 1956, le politologue Stanley Hoffmann propose la notion de « dictature pluraliste » pour caractériser le régime de Vichy. Celle-ci résulterait d'un surprenant amalgame entre, d'une part, d'importants bataillons réactionnaires et conservateurs, et, d'autre part, une petite fraction de la gauche. Cette approche s'inscrit dans le contexte du retour aux affaires d'une droite discréditée à la Libération. L'écrivain résistant Jean Cassou s'indigne de cette sorte d'amnésie vis-à-vis de Vichy dans La Mémoire courte (1953).

Ainsi, les Français de l'Occupation se positionnent très différemment selon qu'ils portent la mémoire de Vichy ou celle de la Résistance. Les premiers développent sans faiblir leur argumentaire, de la défense inconditionnelle de l'État français jusqu'à la rhétorique des deux fers au feu : du bouclier Pétain qui aurait protégé la France et du glaive de Gaulle qui l'aurait remise au combat. Les seconds, de leur côté, s'évertuent à conjurer l'érosion de la mémoire de l'action si singulière qu'ils ont menée. Ils le font avec la conscience aiguë qu'il s'agit d'une tâche impossible mais qu'il faut malgré tout mener, ne serait-ce que par fidélité à leurs camarades morts, tombés dans la lutte clandestine : « Chacun a les siens, écrit Jean Cassou, auxquels il songe dans cette retraite saugrenue, ineffable et close qu'est devenue sa mémoire. »

La question de l'action antisémite du gouvernement de Vichy est graduellement mise en lumière. À dire vrai, elle n'a jamais été entièrement éludée, comme le prouve le numéro d'octobre 1956 de la Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale sur « La condition des Juifs ». Dans la préface, Henri Michel écrit : « Fait capital : l'affirmation même de l'indépendance (dans le choix de la collaboration avec l'occupant) conduisait les gouvernements de Vichy à devancer, à dépasser les autorités d'occupation dans la prise de mesures antijuives. » A contrario, un plan du film Nuit et Brouillard (1955) d'Alain Resnais est censuré afin de masquer la présence d'un gendarme français gardant le camp d'internement de Pithiviers. On ne doit pas sous-estimer la complexité des représentations qui existent dans la seconde moitié des années 1950 ; l'historienne Annette Wieviorka note que, avant même le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, le souvenir du génocide des juifs commençait peu à peu à émerger, comme en témoigne le succès du roman d'André Schwarz-Bart, Le Dernier des Justes, prix Goncourt en 1959.

Procès d'Adolf Eichmann, 1961

Photographie : Procès d'Adolf Eichmann, 1961

Adolf Eichmann, officier nazi et haut fonctionnaire du IIIe Reich, est accusé de crime contre l'humanité par la Cour suprême israélienne à l'issue d'un long procès qui s'est tenu du 11 avril au 15 décembre 1961 (ici, le 29 mai). Celui qui organisa la logistique de la « solution finale... 

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Finalement, l'histoire de Vichy est écrite tôt, même si les interrogations relatives à la nature du régime ne sont pas abordées – à l'exception de Stanley Hoffmann – avant le tournant des années 1970. Dans cette perspective, les retombées du procès d'Adolf Eichmann en 1961 seront considérables et, en quelque sorte, à « effet retard ». De fait, c'est bien à partir de la fin des années 1960 que le régime de Vichy commence à être vraiment disséqué, jusques et y compris avec le concours de la psycha [...]

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Procès d'Adolf Eichmann, 1961

Procès d'Adolf Eichmann, 1961
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Combats pour la libération de Paris, 1944

Combats pour la libération de Paris, 1944
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Robert Paxton

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  • : membre senior de l'Institut universitaire de France, professeur des Universités en histoire contemporaine à l'Institut d'études politiques de Lyon

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Pour citer l’article

Laurent DOUZOU, « OCCUPATION (FRANCE) - Mémoires et débats », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/occupation-france-memoires-et-debats/