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MYSTIQUE

À l'analyse que Freud avait faite de la religion dans L'Avenir d'une illusion(1926), Romain Rolland opposait une « sensation religieuse qui est toute différente des religions proprement dites » : « sensation de l'éternel », « sentiment océanique » qui peut être décrit comme un « contact » et comme un « fait » (lettre à S. Freud, 5 déc. 1927). En 1929, il lui envoyait dès leur parution les trois volumes de son Essai sur la mystique et l'action de l'Inde vivante. Freud répondit à cette objection dans le premier chapitre de Malaise dans la civilisation(1929). Il écrivait d'ailleurs à son « ami » : « Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m'est aussi fermée que la musique » (20 juill. 1929). Plus tard, il récusait l'assimilation de sa méthode avec celle de Jung qui, disait-il, « est lui-même quelque peu mystique et a cessé depuis de longues années d'appartenir à notre groupe » (lettre à R. Rolland, 19 janv. 1930).

Débat significatif. Il s'inscrit dans un ensemble particulièrement riche de publications consacrées à la mystique pendant trente ans : y contribuent l'ethnosociologie (par exemple, en France, depuis Les Formes élémentaires de la vie religieuse, d'Émile Durkheim, 1912, jusqu'à L'Expérience mystique et les symboles chez les primitifs de Lucien Lévy-Bruhl, 1938) ou la phénoménologie (depuis Heiler jusqu'à Rudolf Otto et Mircea Eliade) ; l'histoire littéraire (depuis L'Élément mystique de la religion de Friedrich von Hügel, 1908, jusqu'aux onze volumes de l'Histoire littéraire du sentiment religieux d'Henri Brémond, 1917-1932) ; la philosophie (notamment avec William James en 1906, Maurice Blondel, Jean Baruzi en 1924, Henri Bergson en 1932) ; la diffusion en Europe occidentale de l'hindouisme ou du bouddhisme indien que Romain Rolland, René Guénon, Aldous Huxley contribuent à faire connaître, ainsi que L. de La Vallée-Poussin, Olivier Lacombe, Louis Renou... Cette abondante production comporte des positions très différentes, mais elle semble avoir ceci de commun qu'on y rattache la mystique à la mentalité primitive, à une tradition marginale et menacée au sein des Églises, ou à une intuition devenue étrangère à l'entendement, ou bien encore à un Orient où se lèverait le soleil du « sens » alors qu'il se couche en Occident : la mystique y a d'abord pour lieu un ailleurs et pour signe une anti-société qui représenteraient pourtant le fonds initial de l'homme. De cette période date une façon d'envisager et de définir la mystique qui s'impose encore à nous. C'est dans ce climat que se situe la réaction de Freud.

Romain Rolland

Romain Rolland

Le dissentiment qui se manifeste, entre 1927 et 1930, dans les lettres et les œuvres des deux correspondants est caractéristique des perspectives qui opposaient et continuent d'opposer un point de vue « mystique » à un point de vue « scientifique ». Là où Romain Rolland décrit, à la manière de Bergson, une donnée de l'expérience – « quelque chose d'illimité, d'infini, en un mot d'océanique » –, Freud décèle seulement une production psychique due à la combinaison d'une représentation et d'un élément affectif, lui-même susceptible d'être interprété comme une « dérivation génétique ». Là où le premier se réfère à une « source souterraine de l'énergie religieuse » en la distinguant de sa captation ou de sa canalisation par les Églises, le second renvoie à la « constitution du moi » selon un processus de séparation par rapport au sein maternel et de différenciation par rapport au monde extérieur. Certes, tous les deux recourent à une origine, mais, pour l'un, elle apparaît en la forme du tout et elle a sa[...]

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Écrit par

  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Romain Rolland

Romain Rolland

<it>Le Mariage mystique de sainte Catherine de Sienne</it>, Fra Bartolomeo della Porta

Le Mariage mystique de sainte Catherine de Sienne, Fra Bartolomeo della Porta

Autres références

  • ABSOLU

    • Écrit par Claude BRUAIRE
    • 4 222 mots
    Cette logique simple et implacable commande la théologie négative des mystiques néoplatoniciens, accordée à la pensée indienne, et reprise d'âge en âge. Théologie critique de toute affirmation particulière de Dieu, elle réduit les dogmatiques et les symboliques religieuses à leur relativité et à...
  • ĀLVĀR

    • Écrit par Jean FILLIOZAT
    • 1 253 mots

    Les Āḻvār (« Plongés » en Dieu) sont des poètes tamouls du sud de l' Inde, révérés comme saints, auteurs de poèmes de dévotion à Viṣṇu, et dont le groupe fait pendant au groupe des dévots de Śiva, les Nayanmār. Les transports de la mystique animent leurs œuvres qui marquent...

  • ARCHAÏQUE MENTALITÉ

    • Écrit par Jean CAZENEUVE
    • 7 048 mots
    ...mentalité primitive entre en jeu avec toute sa spécificité si intervient ce que Lévy-Bruhl appelle la « catégorie affective du surnaturel » qui donne à l'expérience un caractèremystique : la réalité est saisie à travers la croyance en des forces, des influences, des actions imperceptibles aux sens.
  • ASCÈSE & ASCÉTISME

    • Écrit par Michel HULIN
    • 4 668 mots
    • 1 média
    ...ravissements et d'extases – leur contrepartie positive inconnue du « monde ». La justification ultime de l'ascèse est en effet de permettre un éveil à la vie mystique ; comme si les mécanismes d'adaptation à l'environnement qu'elle s'efforce de briser – ou plutôt de démonter pièce par pièce – jouaient aussi...
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Voir aussi