GOETHE JOHANN WOLFGANG VON

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« Voilà un homme ! » dit Napoléon à son entourage après avoir, en 1808, accordé à Goethe une audience. Il avait touché juste. Être un homme, telle était bien toute l'ambition de Goethe. Bien sûr, il doit sa gloire à son œuvre littéraire. Mais, poète, il n'était pas pour autant un homme de lettres. Son œuvre, c'est avant tout son existence. Son art, c'est l'art suprême : le difficile art de vivre, le savoir-être. De ses écrits la littérature ne représente qu'une part, la moins ample et – du moins pour certains connaisseurs – pas l'essentielle, au regard des récits autobiographiques, de la correspondance, des entretiens, des traductions, des essais critiques, des ouvrages scientifiques ; foisonnement où se manifeste sans défaillance l'inépuisable richesse de l'homme.

Johann Wolfgang von Goethe

Photographie : Johann Wolfgang von Goethe

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) dans la campagne romaine, par J. H. W. Tischbein. Détail du portrait exécuté lors du voyage de l'écrivain en Italie. Städelinstitut, Francfort. 

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Pendant les quatre-vingt-trois années de son existence, le monde s'est profondément transformé. À cheval sur deux siècles, Goethe a assisté de près à l'agonie du médiéval Saint Empire romain germanique, comme aux premiers pas de l'ère moderne, scientifique, technique et industrielle. Sa jeunesse, c'est Frédéric II, roi de prusse et ami de Voltaire, c'est Louis XV, la Pompadour et le rococo ; mais lorsqu'il meurt, il y a en Allemagne deux adolescents qui se nomment l'un Bismarck, l'autre Karl Marx. Dans son enfance, Jean-Sébastien Bach vit encore ; lorsque finit son existence, Richard Wagner a vingt ans. Contemporain de trois générations successives, Goethe aura vu naître et mourir Schiller et Kleist, Novalis et Byron, Hegel et Beethoven, Mozart et Schubert, Robespierre et Napoléon Bonaparte.

Sur la trace du génie

Johann Wolfgang von Goethe est né le 28 août 1749 à Francfort-sur-le-Main, d'une famille bourgeoise cultivée qui accédait alors à la fortune et aux honneurs du patriciat. Francfort était une ville libre d'Empire, en Allemagne l'un des rares lieux où depuis le Moyen Âge régnait une tradition d'autonomie et de démocratie libérale.

Adolescent, il étudie, sans grand succès, le droit à l'université de Leipzig (1765-1768), puis de Strasbourg (1770-1771). Là se place sa célèbre idylle avec Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sessenheim. Là aussi il rencontre Herder, de cinq ans son aîné, qu'il admire et dont il reçoit l'impulsion qui l'oriente vers les lettres et les arts. Pendant quelques mois, il exerce vaguement la profession d'avocat sans cause auprès du tribunal d'Empire dans la petite ville de Wetzlar (1772). Il ne s'y ennuie pourtant pas. Engagé dans une nouvelle idylle avec une jeune fille déjà fiancée, Charlotte Buff, il fuit précipitamment et rentre chez lui à Francfort (1773-1775), comme un serpent se réfugie au fond d'un trou pour changer de peau, ou comme la chenille en une chrysalide pour faire sa mue. Déjà l'idée de métamorphose l'obsède. Pour le moment, il s'agit de dépouiller l'adolescent et de donner peu à peu forme à l'adulte qu'il pressent en lui-même. Il dessine, il lit, il écrit. Il imprime à compte d'auteur un drame, Götz von Berlichingen (1773), dont le héros est un chevalier du Moyen Âge. Le succès est grand et lui taille une première réputation. Il a créé et mis à la mode un style nouveau, un genre « vieil allemand » qui plaît à la jeunesse préromantique. Il pourrait exploiter la veine, il a en main l'occasion de devenir le Walter Scott allemand (on sait que Walter Scott a connu les plus gros tirages et la plus grande fortune littéraire de l'époque) ; il s'y refuse. Avec le succès comme avec les femmes, il tourne le dos à qui lui tend les bras. Il a la phobie du piège, il ne veut pas, comme il dit, se laisser mettre dans le sac. Que d'autres fassent valoir la recette et en tirent bénéfice ; lui, il n'écrit pas pour le public, mais pour lui-même, pour s'accomplir. Écrire n'est pas faire acte de littérature, mais pratiquer une hygiène mentale. Écrire, c'est comme dessiner : c'est tracer des contours nets, refuser le vague à l'âme, jeter un rai pénétrant de lumière dans l'ombre des profondeurs, dans ces zones de la vie intérieure où s'agitent les démons de l'obscur et de l'indéterminé ; c'est écarter un instant ces démons, conquérir sur eux au moins un répit, le temps de se ressaisir et de faire son métier d'homme. Sous la façade de celui qu'on a surnommé « l'Olympien », le tréfonds recèle un monde à la Hieronymus Bosch. N'oublions pas que, sur la voie qui, du piétisme à Freud, a été ouverte par les grands explorateurs de l'inconscient, on trouve un ami de Goethe, le médecin C. G. Carus, et surtout Goethe lui-même. Son Faust, commencé en 1773, n'est finalement pas autre chose que cette exploration de l'inconscient et du rêve.

Un an plus tard, pour achever de surmonter un amour sans issue, il écrit un roman sentimental, Werther (1774). Cette fois, le voilà – à vingt-cinq ans – célèbre à travers toute l'Europe et jusqu'en Chine où l'on peint Werther sur la porcelaine des théières. Sa vie durant, un public enthousiaste et naïf va ne voir en lui que « l'immortel auteur de Werther », ce qui a le don de l'exaspérer.

Les Souffrances du jeune Werther, Goethe

Photographie : Les Souffrances du jeune Werther, Goethe

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), le premier, sut mettre en scène, notamment dans Les Souffrances du jeune Werther (1774), le terme métaphorique de sublimation pour « caractériser » et « travailler » certains états d'âme. Illustration de Tony Johannot. 

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Cette fois encore il laisse à d'autres, à la race des suiveurs, le soin soit de se suicider à la Werther, soit d'exploiter littérairement le succès. Il n'en retient que la conviction confirmée de son don d'expression. Désormais, il aura presque toujours auprès de lui un secrétaire auquel il dicte à tout propos, sans autre propos que de donner à l'expérience intime une forme et un style. Considéré comme un des premiers écrivains de langue allemande, des éditeurs pirates publient sans son aveu ses « œuvres complètes ». Il a en chantier dix ou vingt projets de drames, de romans, de poèmes. Pourtant, pendant une bonne dizaine d'années, il ne publie plus rien. Son génie n'a-t-il pas été un feu de paille ?

C'est que, pour l'heure, il lui suffit d'exister, il se plaît à vivre, mais pleinement. Il a un tempérament ludique. Il adore les rencontres improvisées, les fêtes galantes, les jeux de société plus ou moins innocents, les charades et mascarades, les amusements de l'esprit et des sens, du cœur et de l'imagination. Il se complaît aux mystifications. D'ailleurs, il parsèmera son œuvre d'énigmes et de silences délibérés sur l'essentiel, qui ne s'adressent qu'aux subtils ; le bon public n'y voit que du feu, croit avoir compris et admire de confiance. Il y a en Gœthe largement autant de Méphisto que de Faust.

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, ancien professeur à la Sorbonne

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Pour citer l’article

Pierre BERTAUX, « GOETHE JOHANN WOLFGANG VON », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/johann-wolfgang-von-goethe/