LACAN JACQUES (1901-1981)

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Le symbolique, l'imaginaire et le réel

La structure, c'est aussi le symbolique, le réel et l'imaginaire. Ils sont, il est vrai, d'abord posés, par rapport à elle, d'une manière connexe ; elle s'inscrit plus dans le symbolique que dans l'imaginaire et que, en un sens, dans le réel. Chronologiquement, leur distinction précède sa définition. Mais la théorie du nœud borroméen leur donne finalement une consistance équivalente. Structure où trois ronds de ficelle, indistincts dans leur forme, sont noués l'un à l'autre de telle façon qu'il est impossible d'en couper un sans défaire le nœud, libérer les deux autres et briser la structure. Celle-ci, produit du discours de la psychanalyse, saisit chaque concept pour le laisser se penser selon l'ordre de sa logique, qui est celle de ces trois ronds distincts – trois uns distincts – et de leurs relations.

Le symbolique est le champ du langage. Préexistant, autonome et extérieur, il est pour le sujet son seul lieu « naturel » qui dénature toute appartenance au monde et toute harmonie avec lui. Il porte la parole dans sa dimension constituante du sujet, de pacte fondateur et d'appel en la foi de la parole donnée. Garant de la vérité, il est le lieu de la loi et de l'alliance que rappelle l'étymologie. C'est le concept de l'Autre, de l'altérité dans ses multiples sens : Autre scène du rêve, Autre sexe, Autre inconscient – « l'inconscient, c'est le discours de l'Autre ». Fondamentalement, le symbolique est le concept de l'unité du signifiant. Il y a, dans la langue, du discernable et le signifiant en est le nom.

L'imaginaire est l'ordre de tout ce à quoi le sujet se prend et en quoi il se rassemble : images, fantasmes, représentations, ressemblances et significations. Champ par excellence du narcissisme, du corps comme image, de la fantaisie et des fantasmes, de tout ce qui est pour le sujet sa réalité en tant qu'il s'y retrouve, la partage et, pourrait-on dire, y ressemble. Défini à partir du miroir, c'est l'ordre du tout, de la capture par le leurre et du mirage. Lieu du petit autre, le semblable, l'alter ego qui toujours me vole mon image parce qu'il est moi. Ordre de la signification en ce qu'elle a de partagé et de reconnu, il est déterminé par le symbolique, tout en ayant une consistance formellement identique à lui. Pour Lacan, l'inconscient ne résiste pas, il répète. Le moi, instance imaginaire qui n'est pas le sujet de la parole, est le lieu de la résistance. Une théorie de la cure fondée sur le moi ne peut que renforcer celle-ci. Dans l'analyse, « le vrai voyage commence au-delà du miroir ».

Le réel s'impose de l'existence. Il se distingue de la réalité, qui est toujours un fantasme. Il s'oppose à toute reconnaissance sans être pour autant inconnaissable. Il prend « son existence du refus » ; il n'est pas « pour être su ». Il existe comme impossible ; « le réel, c'est l'impossible ». Un impossible qui ne cesse pas d'exister et qui ne cesse pas de ne pas s'écrire. Mais il se démontre et la logique, « science du réel », peut, sans le représenter ni lui donner figure, l'inscrire par une impasse de la formalisation.

L'analyse le rencontre dans la cure, en particulier sous la forme du trauma, comme sa butée, son impossible, limite cernable du pouvoir de la représentation et de la parole, limite de la symbolisation. Limite concrète – les mots manquent, mais comme on dit que les forces manquent. Il y a une altérité du réel, qui n'est ni vide ni pure extériorité ; le langage aussi est réel.

Le réel a une place logiquement démontrable, une place vide mais cernable. A-t-il un nom ? Le sien est celui de son unité, qui ne forme pas un tout ; il n'est saisissable que par bouts, « des bouts de réel » qui peuvent se dire et recevoir un nom. À son réel, Lacan a donné ce nom : « Il n'y a pas de rapport sexuel. » Énoncé paradoxal, qui ne vise pas l'existence de la réalité contingente du rapport sexuel, ce qui serait une absurdité, mais la possibilité de le formuler dans la structure, d'écrire et de quantifier le rapport qu'entretient le sujet parlant avec le sexe.

Lacan rejoint Freud, mais en le renversant. Pour ce dernier, le sens est sexuel ; la référence de l'inconscient est sexuelle. Toute formation de l'inconscient peut recevoir en dernière instance un sens sexuel. Freud le justifie par une théorie historique du langage : à l'origine, les mots avaient un sens sexuel ; ce sens refoulé fait retour dans l'inconscient. C'est une position archéologique qu'il n'a jamais quittée et qui se retrouve dans son intérêt pour les travaux d'Abel sur le sens antithétique des mots primitifs et pour le mythe darwinien de la horde primitive et du meurtre du père. Lacan fait de cette origine un manque structural. C'est parce qu'il n'y a pas de rapport sexuel que le sexe est ab-sens, hors du sens et informulable. Le sens sexuel vient suppléter l'absence d'un rapport que le langage ne peut fonder mais indique comme une référence impossible, car il en est la dérive. Les deux sexes ne sont pas complémentaires l'un de l'autre ; et rien dans le langage n'assure cette complémentarité qui serait le garant d'un rapport sexuel, au sens où il inclurait la différence des sexes et leur complémentarité. Au contraire, le défaut de cette garantie fait de la sexualité le lieu d'une rencontre possible, mais non d'un rapport stable et inscriptible, car, au-delà du partenaire, se profile toujours l'autre de l'altérité absolue, le réel.

En ce point de réel, se conjoignent une théorie du langage et une théorie de l'inconscient : « Le langage fonctionne pour suppléer l'absence de la seule part du réel qui ne puisse venir à se former de l'être, à savoir le rapport sexuel. » L'équivoque du langage est le dépôt du réel : « L'inconscient, d'être structuré comme un langage, c'est-à-dire la langue qu'il habite, est assujetti à l'équivoque dont chacune se distingue. Une langue, entre autres, n'est rien de plus que l'intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister. C'est la veine dont le réel, le seul pour le discours analytique à motiver son issue, le réel qu'il n'y a pas de rapport sexuel, y a fait dépôt au cours des âges. »

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  • : psychanalyste, maître assistant au département de psychanalyse de l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Patrick GUYOMARD, « LACAN JACQUES - (1901-1981) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-lacan/