LACAN JACQUES (1901-1981)

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L'objet (a) et la cure

Qu'est-ce qui est analysable ? Rien d'autre que la relation du sujet au signifiant. La cure analytique est, à chaque fois, particulière : « il n'y a d'analyse que du particulier » ; son expérience n'est pas totalisable. Son objet est l'objet de la psychanalyse. Objet paradoxal qui n'est pas un objet plein et concret, corrélat et répondant d'un sujet consistant. L'autre du sujet, c'est son semblable, son alter ego. Le sujet barré, effet du signifiant, rencontre comme objet ce que l'Autre produit : son reste, son déchet, l'objet (a).

C'est un objet impossible à avoir, car c'est un objet perdu. Il n'est pas l'objet du désir, mais sa cause. Un désir irréductible, absolu, inéducable et inadaptable, sans objet qui puisse le saturer, rebelle à toute pédagogie et relevant uniquement d'une éthique. C'est un concept nouveau, le seul, de l'aveu même de Lacan, qu'il ait inventé. Il reprend cependant le concept freudien d'objet partiel, objet de la pulsion partielle, à la série classique duquel s'ajoutent le regard et la voix. Le fantasme le recouvre ; et l'analyse mène à son dévoilement, le temps d'un battement, d'une ouverture, avant que l'inconscient ne se referme. Ce serait le point ultime de l'analyse, celui où le voile de la réalité se déchirerait un temps devant le réel. Concept d'un objet à chaque fois singulier, qui « n'est déductible qu'à la mesure de la psychanalyse de chacun ».

L'analyste se voue, dans la cure, à en être le support, à être cause du désir pour l'analysant, cause de sa parole. C'est une place impossible à tenir, sauf sous la forme d'un défi ; elle a pour nom le rejet et le rebut ; pourtant, elle seule réserve à l'analyse, qui est toujours particulière, un accès au réel. Place d'inconfort et d'insupportable qui pose la question du désir et du plaisir qu'a l'analyste à s'y tenir, et de ce qui peut l'y maintenir. Car « tout est bon aux analystes pour se défiler d'un défi dont je tiens qu'ils prennent existence – car, c'est là fait de structure à les déterminer – ce défi, je le dénote de l'abjection ». « Abjection », mot qui revient souvent sous la plume de Lacan pour qualifier cette place. Mot de l'exclusion et du rejet, de la honte et peut-être aussi de la haine de l'analyste. À vouloir porter la parole pour que l'inconscient ne se ferme pas, il se voue à en être la cause rejetée. Abjection du psychanalyste qu'était Lacan.

« Que suis-je pour oser une telle élaboration ? La réponse est simple : un psychanalyste. C'est une réponse suffisante si l'on en limite la portée à ceci que j'ai d'un psychanalyste la pratique. » Lacan se défiait des psychanalystes ; à l'égal de Freud, il voulait être le seul. Il n'a cessé de les rappeler à l'ordre et de vouloir les réveiller tout en en faisant ses interlocuteurs privilégiés. Il ne leur laissait d'autre choix qu'être ses élèves ou le rejeter, reprochant aux uns sa solitude et son incompréhension, et tirant de son exclusion réelle ou supposée par les autres la raison d'être de son enseignement. Ce qu'il écrivait de ses Écrits lui conviendrait assez bien : « À ce qu'ils formulent, il n'y a qu'à se prendre ou bien à les laisser. Chacun n'est d'apparence que le mémorial d'un refus de mon discours par l'audience qu'il incluait : strictement les psychanalystes. »

Pourtant, contrairement à Freud, il n'a pas transcrit ses rêves et n'a rien livré de sa propre analyse. Il n'a pas ajouté de nouveau chapitre à la liste des formations de l'inconscient. Il n'a pas relaté une seule cure menée par lui, même pas un fragment. Il existe une clinique lacanienne, mais, à de très rares exceptions près, elle se nourrit des travaux cliniques des autres, et surtout de Freud, ou de littérature.

Dans les dernières années de son séminaire, il développe un formalisme de plus en plus spéculatif, qui semble à beaucoup délié de tout rapport avec la clinique. Conjointement, il affirme, dans des interventions, une série d'échecs. Échec de la transmission de la psychanalyse ; échec de sa fondation scientifique (« la psychanalyse n'est pas une science, c'est une pratique ») ; échec de la « passe », une expérience institutionnelle mise en place pendant plus de dix ans pour interroger et faire progresser le problème posé par Freud de la fin de l'analyse, pour en faire l'axe d'un enseignement, d'une formation et d'une transmission ; échec enfin de l'École freudienne de Paris qu'il avait fondée en 1964 et dont il proclame la dissolution en janvier 1980. Sa fin fut triste : « J'ai échoué », conclut-il.

Cet échec, il serait absurde et sans commune mesure avec les questions qu'il soulève d'en imputer la responsabilité à d'autres. On ne peut non plus en prendre acte sans poser au moins le problème de ce qu'aurait été pour Lacan sa réussite. Aurait-ce été la fin, au moins sous une certaine forme, de la psychanalyse ? Comment ne pas le penser en lisant ces mots, qui datent de 1975 : « La chose terrible est que l'analyse en elle-même est actuellement une plaie : je veux dire qu'elle est elle-même un symptôme social, la dernière forme de démence sociale qui ait été conçue. » Quoi qu'il en soit, cet échec lui revient ; il ne lui enlève rien ; il reste le point où sa vie a rejoint son destin et ce qu'il aurait été doit laisser la place à ce qu'il fut et voulut être : Jacques Lacan, psychanalyste, seul, le seul.

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  • : psychanalyste, maître assistant au département de psychanalyse de l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Patrick GUYOMARD, « LACAN JACQUES - (1901-1981) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-lacan/