FOYERS DE CULTURE

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Un foyer de culture greffé sur l'institution royale : la cour de Henri II

Dans aucun groupe social de l'ancienne France, l'équilibre entre le style de vie et le style de pensée n'a été aussi frappant qu'à la cour de Henri II, et ce n'est pas un hasard ni un artifice de plume qui conduit Mme de La Fayette à situer La Princesse de Clèves dans cette cour qui lui semble avoir été le sommet de l'art de vivre. Les jeux du corps y tenaient une grande place, et la romancière précise : « C'était tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, ou de semblables divertissements. » Elle aurait pu ajouter : l'escrime, le tir à l'arbalète, l'équitation, les joutes, et le patinage en hiver.

À ces jeux du corps correspondaient les jeux de l'esprit, et d'abord la « conversation de cour », c'est-à-dire une discussion qui n'a pas encore la grâce de la conversation de salon, dont la forme et le code seront élaborés pendant les deux siècles qui vont suivre. Deux fois par jour, au début de l'après-midi et après le souper, les courtisans font cercle autour du couple royal pour deviser sur un thème donné : une œuvre d'art, un incident à la cour, un livre récent, un point de casuistique amoureuse. Le souvenir de L'Heptaméron et même du Décaméron fournit le cadre et les règles du jeu de ces exercices d'esprit, à mi-chemin de la disputatio scolastique et du débat académique à l'italienne. Il arrive qu'au cours de la conversation orientée par le roi, qui fait figure de modérateur plus que de président, l'auditoire se partage entre deux thèses incompatibles. La séance peut être alors suspendue et reportée au lendemain, deux représentants des camps adverses étant chargés de préparer leurs plaidoiries. En conclusion, le souverain demande à l'assistance de se prononcer une fois que le débat a eu lieu, et il tient compte de son avis avant de rendre un verdict. C'est ainsi que Ronsard, offensé par la lecture burlesque d'une de ses odes, s'est vu convoquer par le roi – sur la suggestion de Michel de L'Hospital – pour soutenir sa cause en public contre le plus représentatif de ses adversaires, Mellin de Saint-Gelais, lecteur du roi et poète officiel de la cour. À l'issue de ce tournoi poétique, Henri II fit preuve de goût et de tact en partageant la victoire entre les deux auteurs, donnant à l'un la palme de la grâce et de la facilité, à l'autre celle de la poésie héroïque. En tenant la balance égale entre les deux, le roi avantageait, en fait, l'avant-garde, dont les partisans étaient infiniment moins nombreux, à la cour comme en ville. Le verdict était un pari sur l'avenir.

Henri II misa aussi sur l'avant-garde le jour où il se mêla aux étudiants du collège Boncour pour assister à la première de la pièce d'Étienne Jodelle, Cléopâtre captive, première tragédie en langue française. Il surestima aussi, peut-être, les dons d'organisateur du poète en lui confiant des responsabilités de metteur en scène qui dépassaient ses compétences. Mais la présence d'un metteur en scène intelligent et efficace s'imposait dans un milieu où les Fêtes de cour et les Entrées royales ponctuaient l'année, prenant en charge une tradition déjà centenaire et diffusant vers un public plus large que celui des conversations de cour une politique, une esthétique et une certaine philosophie de l'Histoire. Pour décorer les rues et les places sur le parcours d'une Entrée royale, pour régler le scénario du défilé et des réjouissances, pour écrire les textes déclamés ou chantés, pour préparer la musique et les musiciens, pour mettre en scène les spectacles, on avait recours aux peintres, aux décorateurs, aux poètes, aux compositeurs, aux acteurs et aux musiciens des fêtes de cour. Ajoutons que dans ces cérémonies le peuple des villes n'était pas seulement spectateur, mais aussi acteur, dans la mesure où les corps de métiers se mobilisaient pour la circonstance. Ils revêtaient des costumes archaïques, apprenaient à chanter des hymnes composés pour cette occasion, s'initiaient aux symboles, aux figures mythologiques et aux emblèmes qui les entouraient. C'est ainsi que des pans entiers de la culture nouvelle élaborée dans les cercles restreints des milieux humanistes sous François Ier, matérialisée, raffinée et visualisée par le milieu de cour, ont fini par se répandre par capillarité bien loin de leurs lieux d'origine, en s'infiltrant dans la mémoire et l'imaginaire collectifs.

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Une lecture chez Madame Geoffrin, A.C.G. Lemonnier

Une lecture chez Madame Geoffrin, A.C.G. Lemonnier
Crédits : Erich Lessing/ AKG

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L'Atelier de Bazille, F. Bazille

L'Atelier de Bazille, F. Bazille
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Théâtre d’ombres au cabaret du Chat noir

Théâtre d’ombres au cabaret du Chat noir
Crédits : Musée Carnavalet/ Leemage/ Bridgeman Images

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Écrit par :

  • : ancien professeur à l'université de Berkeley, professeur émérite à l'université de Manchester, fondateur de l'Institut collégial européen

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Pour citer l’article

Gilbert GADOFFRE, « FOYERS DE CULTURE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/foyers-de-culture/