FOYERS DE CULTURE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Châteaux et ateliers : les deux romantismes

L'effet politique du retour des émigrés après Waterloo est tellement négatif qu'on en est venu à ignorer un impact culturel dont l'importance n'est pas niable : ouverture sur l'étranger et les langues étrangères, les littératures, et intérêt pour les institutions d'autres pays. Ajoutons que les anciens émigrés ont soif de racines, d'histoire, de sociabilité. Beaucoup d'entre eux retrouvent, à défaut de fortune mobilière, le château des ancêtres. À cela s'ajoute une préoccupation inconnue de leurs pères : la religion. La conversion de Chateaubriand n'a pas été un cas unique. De nombreux exilés sont de retour avec des convictions acquises dans le malheur, et qu'ils voudraient nourrir et faire partager. La plupart d'entre eux sont des autodidactes qui n'ont derrière eux que des études brèves et bouleversées. Les voici maintenant grands lecteurs. Ce mouvement de curiosité religieuse trouvera son lieu de prédilection au château de La Roche-Guyon. Sous l'impulsion du plus pieux des Rohan-Chabot, à qui ce domaine revient à la fin des troubles, et du non moins pieux Mathieu de Montmorency, on y fait des retraites spirituelles très fréquentées. C'est là que Lamartine a passé la semaine sainte de 1819, qu'il a écrit l'une de ses Méditations et puisé l'inspiration religieuse d'une partie de son œuvre. Il n'est d'ailleurs pas le seul à avoir fréquenté ce lieu de rencontre spirituelle : Montalembert, Dupanloup, l'avocat Berryer seront ses habitués, et même Victor Hugo, resté sur la ligne de partage des eaux jusqu'à la condamnation de Lamennais, qui lui a fait choisir son camp.

Les châtelains ont été les premiers, en France, à s'enthousiasmer pour les Méditations. Ils y trouvaient un mélange de nostalgie de l'enfance, d'amour de la nature et de religiosité diffuse qui correspondait à leur attente. Pendant le quart de siècle qui suivit, ils ne cessèrent de former la partie la plus réceptive et la plus enthousiaste de la poésie romantique. Chateaubriand l'avait bien vu : « Le changement de littérature dont le xixe siècle se vante lui est venu de l'émigration et de l'exil. »

Après 1830, la seconde vague du mouvement romantique va s'appuyer sur des relais culturels différents, où écrivains et artistes se rencontrent et manifestent côte à côte. Les générations nouvelles, écrivait avec mélancolie le Théophile Gautier vieillissant des années 1870, « doivent se figurer difficilement l'effervescence des esprits à cette époque : il s'opérait un mouvement pareil à celui de la Renaissance. Tout germait à la fois ». L'époque est celle de la bataille d'Hernani, cinq mois avant la révolution de juillet 1830. Gautier, étudiant des Beaux-Arts, appartenait de ce fait aux troupes mobilisées par Victor Hugo et recrutées surtout parmi les rapins en vue du combat qui se préparait. « On lisait beaucoup alors dans les ateliers », ajoute Gautier, qui explique les enthousiasmes littéraires des peintres d'alors par la fascination qu'exerçait sur eux tout ce qui avait trait à la Nature. « Pour nous le monde se divisait entre flamboyants et grisâtres. » Ainsi, « Diderot était un flamboyant et Voltaire un grisâtre, de même Rubens et Poussin ». Il y a là plus qu'une mode : l'affirmation d'une vision de l'univers culturel associée à un style de vie provoquant, et non dépourvu de connotations politiques, au sens le plus général du mot. Gautier récuse par avance tout rapprochement entre la couleur du gilet, arboré lors de la bataille d'Hernani, et le futur drapeau rouge. Mais en donnant des instructions à son tailleur sur la coupe du fameux vêtement, il précise : « Cela s'agrafe dans le dos, comme le gilet des saint-simoniens. » Voilà un détail beaucoup moins innocent que Théophile Gautier ne voulait le faire croire. Car, si Henri de Saint-Simon était mort cinq ans plus tôt, son livre testament, L'Expression de la doctrine, a précédé à grand bruit de quelques mois la première d'Hernani. Ce livre divisait lui aussi la société en deux : les bourdons et les abeilles. À ses yeux, la forme politique de l'État importe peu, l'essentiel est que la société soit gouvernée jusqu'ici, quels que soient les régimes, par les juristes et les propriétaires, bourdons par excellence, alors que la classe dirigeante du futur devrait être faite d'abeilles productives : industriels, savants, artistes et artisans. Le Globe, journal favori des intellectuels libéraux, passait progressivement au saint-simonisme, favorisant la diffusion de toute une littérature de pamphlets, appuyée et démultipliée par les chansonniers acquis aux idées nouvelles. Si La Revue des Deux Mondes voyait dans le gilet rouge non un symbole politique mais « un signe des temps », elle avait de bonnes raisons. Quelques mois plus tard, les rapins se retrouvaient aux barricades de la révolution de juillet 1830, et, en 1832, le gouvernement de Louis-Philippe mettait Le Globe en faillite et faisait interner des saint-simoniens de Ménilmontant. Les bourdons avaient le dernier mot. Il aura fallu attendre l'autre révolution, celle de 1848, pour voir les abeilles revenir à la surface et, sous le second Empire, faire leurs preuves avec les constructions de chemins de fer et du canal de Suez.

Dans son Histoire du romantisme, Gautier situe les premières réunions des cénacles dans d'étroites chambres de rapins, puis dans des ateliers durant les années 1830. Au cours des années 1850, ce sera encore un atelier, celui de Gustave Courbet, qui servira de lieu de ralliement à des personnalités très diverses mais situées sur les mêmes lignes de force. Avec lui, nous avons la chance de voir réunis sur un tableau, L'Atelier du peintre, ceux qui ont été ses familiers : Proudhon et la philosophie sociale ; Champfleury, le romancier et le théoricien du réalisme ; Baudelaire, le poète de la lucidité et le critique, ouvert à tous les arts ; Promayet, l'ami musicien ; Alfred Bruyas, le mécène de la peinture réaliste. La fermentation de leurs idées, une approche du réel qui se voulait neuve allaient gagner de proche en proche un espace culturel qui, vingt ans plus tard, sera envahi par de nouvelles combinaisons de forces divergentes et bipolarisées : d'un côté le salon de la rue de Rome autour de Mallarmé, de l'autre le groupe de Médan.

Théophile Gautier s'étonnait de « l'immixtion de l'art dans la poésie », et il y voyait un signe caractéristique de la Nouvelle École. En analysant l'état d'osmose ainsi créé, il ne parle pas de l'impact de la littérature sur la peinture romantique, mais de la modification du regard des poètes : « Une foule d'objets, d'images, de comparaisons qu'on croyait irréductibles au verbe sont entrés dans le langage et y sont restés. » De même, un nouveau regard lucide et sans illusions sur le réel ne pouvait se passer de cette démonstration par la marche qu'a été la peinture de Courbet ou la poétisation de l'inachevé, du paradoxe ou du sordide opérée par Baudelaire.

L'atelier de peintre [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 15 pages

Médias de l’article

Une lecture chez Madame Geoffrin, A.C.G. Lemonnier

Une lecture chez Madame Geoffrin, A.C.G. Lemonnier
Crédits : Erich Lessing/ AKG

photographie

L'Atelier de Bazille, F. Bazille

L'Atelier de Bazille, F. Bazille
Crédits : Erich Lessing/ AKG

photographie

Théâtre d’ombres au cabaret du Chat noir

Théâtre d’ombres au cabaret du Chat noir
Crédits : Musée Carnavalet/ Leemage/ Bridgeman Images

photographie

Afficher les 3 médias de l'article


Écrit par :

  • : ancien professeur à l'université de Berkeley, professeur émérite à l'université de Manchester, fondateur de l'Institut collégial européen

Classification

Autres références

«  FOYERS DE CULTURE  » est également traité dans :

BEACH SYLVIA (1887-1962)

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 606 mots

Sylvia Beach fut, avec Adrienne Monnier, l'une des grandes figures de la vie littéraire parisienne, en particulier dans les années 1920, lorsque sa librairie offrait aux écrivains expatriés un lieu de rencontre et accueillait les auteurs français qui découvraient un nouveau continent, la littérature américaine. Née le 14 mars 1887 à Baltimore (Maryland), Sylvia Woodbridge Beach fréquente peu l'éc […] Lire la suite

BERLIN (foyer culturel)

  • Écrit par 
  • Lionel RICHARD
  •  • 4 404 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Berlin, capitale des arts ? »  : […] Parmi les experts, l’idée en vogue, dans les années 1990, voulait que Berlin, située géographiquement à mi-chemin entre Stockholm et Rome, entre Paris et Moscou, soit vouée à s’imposer comme le point de rencontre des gens de culture de toute l’Europe et à se révéler comme un « tremplin vers l’Est ». Mieux encore, avec son millier d’hectares de réserves foncières pouvant être affectées à l’industri […] Lire la suite

PARIS ÉCOLES DE

  • Écrit par 
  • Claire MAINGON
  •  • 2 616 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « La première école de Paris »  : […] Utilisée pour la première fois par le critique André Warnod (1885-1960) dans le journal Comoedia en 1925, l'expression « école de Paris » désigne alors la vague d'artistes étrangers venus participer à la vie intellectuelle de la capitale dans les deux premières décennies du xx e  siècle. À cette époque, et notamment grâce aux expositions universelles qui l'ont consacrée Ville Lumière, Paris repr […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Gilbert GADOFFRE, « FOYERS DE CULTURE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/foyers-de-culture/