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Égypte : carte physique

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Égypte : agriculture

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Désert du Sinaï

Désert du Sinaï
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Canal de Suez

Canal de Suez
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CapitaleLe Caire
Langue officiellearabe
Unité monétairelivre égyptienne (EGP)
Population98 976 000 (estim. 2019)
Superficie (km2)1 010 408

Misr um al-dunya ou « l'Égypte mère du monde » se plaisent à dire les Égyptiens, soulignant l'antériorité universelle de leur civilisation, ou « l'Égypte don du Nil » selon l'expression d'Hérodote ; autant de formules qui figent les paysages des bords du Nil dans l'immuabilité. Pourtant, les mises en valeur de l'Égypte sont toutes très récentes et, pour l'essentiel, issues des grands chantiers hydrauliques engagés au xixe siècle pour maîtriser le cours du fleuve, conserver ses eaux au-delà de la crue, étendre les surfaces irriguées et introduire de nouvelles cultures industrielles. Le canal de Suez, la conquête des déserts, le haut barrage d'Assouan, l'exploitation pétrolière, le tourisme et l'urbanisation ont fini de bouleverser l'Égypte traditionnelle. Elle reste toutefois contrainte par l'étroitesse de son écoumène et son extrême dépendance du Nil, l'un des trois plus longs fleuves du monde, dont elle ne maîtrise pas les sources.

Égypte : carte physique

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Carte physique de l'Égypte. 

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Égypte : agriculture

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Égypte. Villes et développement agricole. 

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Le milieu physique

L'Égypte utile demeure une étroite bande fertile de plus de 1 100 km de longueur qui s'ouvre au nord sur un delta de quelque 22 000 km2. La surface habitée couvre 3,5 p. 100 du pays, soit environ 35 000 km2 sur 997 739 km2 (5 p. 100 si l'on ajoute les bonifications agricoles post-1950). L'Égypte est bordée à l'ouest par la Libye, suivant le 25e méridien de longitude est, conformément à l'accord de 1925. Au sud, avec le Soudan, la frontière est toujours en accord avec la délimitation définie par le condominium anglo-égyptien en 1899 ; elle suit le 22e parallèle de latitude nord avec un sensible aménagement accordé au Soudan en 1960 aux abords de la mer Rouge, la bande d'Halayeb, à présent contesté. Ces frontières rectilignes s'étendent respectivement sur 1 024 et 1 240 km. Les autres frontières terrestres délimitent à l'est le Sinaï, péninsule marquant la transition entre l'Afrique et l'Asie et qui fut sous contrôle israélien de 1967 à 1982. L'Égypte compte 255 km de frontière avec Israël et 11 km avec le territoire palestinien de Gaza. Le reste de ses frontières, soit 2 900 km, sont littorales ; elles s'étendent le long de la Méditerranée, du golfe de Suez, du golfe d'Aqaba et de la mer Rouge.

Désert du Sinaï

Désert du Sinaï

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Le désert du Sinaï, grand plateau caillouteux surplombé par quelques hauteurs, dont le mont Sinaï, possède un caractère sacré car il a vu émerger les trois religions monothéistes. 

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La rareté des précipitations, voire l'hyperaridité, marque l'ensemble du territoire. La zone littorale au nord du 300 de latitude nord présente des affinités méditerranéennes, la pluviosité y atteint en effet 189 mm à Alexandrie, 141 mm à Marsa Matruh et même 300 mm à Rafa. L'agriculture pluviale reste néanmoins anecdotique. Les totaux annuels chutent rapidement vers le sud : il ne tombe plus que 28 mm d'eau au Caire, 9 mm à Siwa et 6 mm au Fayoum – avec des irrégularités très fortes et des pluies violentes. Plus au sud encore, au-delà du 28e degré de latitude nord, le climat devient hyperaride. Le désert Libyque est même considéré comme la zone la plus aride du Sahara. L'oasis de Dakhla ne reçoit guère plus de 1 mm par an et Assouan, 3 mm. Dans ces conditions, il est aisé de comprendre combien l'Égypte est dépendante du Nil, sa seule source en eau en dehors de quelques forages dans les nappes aquifères fossiles et alluviales.

Les étés sont très chauds et dénués de précipitations avec des maximums moyens dépassant les 40 0C et des minimums moyens supérieurs à 22,5 0C. En hiver, les températures peuvent s'abaisser au-dessous de 0 0C, avec un minimum moyen autour de 5 à 7,5 0C et un maximum de 20 à 22,5 0C. Entre l'hiver et l'été, les saisons intermédiaires sont brèves. À l'exception de la période dite du khamsin (nom du sirocco en Égypte), les cinquante jours avant la Pentecôte copte, marquée par de puissantes tempêtes de sable avec des vents soufflant parfois à plus de 120 km/h et des températures s'élevant de 20 0C. Le travail agricole est toutefois rythmé, mois après mois, suivant le calendrier copte, en fonction des variations de l'amplitude thermique quotidienne et de l'humidité.

Les milieux désertiques dominent, plats et monotones, défoncés par des dépressions à l'ouest du Nil et marqués par des escarpements, des montagnes et de puissants wadis à l'est. Le désert Libyque couvre les deux tiers de l'Égypte. Le reste, en dehors du frêle cordon vert de la vallée et du delta du Nil, est composé des immensités inhospitalières, montagneuses et accidentées du désert arabique et du Sinaï.

L'absence de précipitations dans le désert occidental inhibe tout travail de ruissellement. Les modelés entaillant les plateaux gréseux et calcaires sont hérités des périodes quaternaires plus humides et des transgressions dont témoignent les paléorivages à plus de 400 km du littoral méditerranéen actuel. C'est aujourd'hui le domaine de l'aréisme ; seul le gel mais aussi le sel et le gypse permettent le morcellement du matériel rocheux et la formation de regs de fragmentation. À l'extrême sud-ouest affleure le socle cristallin avec le djebel Uweinat qui culmine à 1 934 m et autour duquel, à 1 000 m d'altitude, se déploie le plateau gréseux du Gilf al-Kebir, ceinturé par un escarpement de commandement de plus de 300 m. Au sud-est s'étend la vaste plaine sableuse de Selima qui se prolonge vers le Soudan avec ses alignements de barkhanes (dunes mobiles). Au nord-ouest, sur plus de 100 000 km2 dans la continuité de la Libye, s'impose la « grande mer de sable ». L'erg, qui s'abaisse de 750 m au sud à 25 m au nord, est installé dans une dépression. Le désert occidental est marqué par la présence de nombreuses dépressions où les aquifères affleurent ; des oasis s'y sont développées. Le fond de ces dépressions est de plus en plus bas au fur et à mesure qu'on avance vers le nord : — 25 m pour Siwa et — 134 m pour Qattarah, la plus septentrionale, — 45 m pour le Fayoum, mais 76 m pour Farafra et 60 m pour Kharga que domine le plateau d'Abou Tartour à 540 m.

Ces dépressions sont en partie d'origine tectonique. Toutefois, ce sont surtout les massifs cristallins et les résurgences volcaniques du désert oriental et du Sinaï qui sont le produit d'un escarpement de failles tertiaires à la rencontre des plaques africaines et arabiques de part et d'autre des dépressions, de la mer Rouge, des golfes d'Aqaba et de Suez, qui se prolongent par une faille majeure en travers du delta. L'activité sismique reste une menace permanente : un séisme majeur de 5,8 sur l'échelle de Richter a frappé Le Caire et le Fayoum en 1992.

L'échine rocheuse parallèle à la côte ne dépasse guère 1 000 m dans le désert arabique en dehors du djebel Shayeb qui culmine à 2 184 mètres. Elle plonge dans le fossé de la mer Rouge bordé par des massifs coralliens où se développent des mangroves et qui se prolongent parfois par des îles. Le mont Sinaï ou djebel Musa (2 285 m) et le mont Sainte-Catherine (2 642 m) dominent la péninsule du Sinaï et plongent au sud de la même manière dans les golfes d'Aqaba et de Suez. Le massif cristallin éruptif est bordé au nord par deux plateaux sédimentaires soulevés et basculés donnant deux puissants escarpements. Ils sont drainés vers la vaste plaine qui s'abaisse doucement vers la Méditerranée, en particulier par le wadi el-Arish.

L'équation démographique de la vallée fertile

Dans cette Égypte grande comme deux fois la France où l'aridité domine, la partie habitée n'est guère plus grande que les Pays-Bas. La comparaison avec le pays du delta du Rhin et de la Meuse ne s'arrête pas là puisque, jusqu'au milieu du xixe siècle, ils comptaient le même nombre d'habitants et faisaient figure alors de pays les plus denses du monde. Ensuite, la divergence a été des plus extrêmes. Si, durant le xixe siècle, les experts s'inquiétaient du manque de main-d'œuvre disponible pour mettre en œuvre les grands chantiers conduits par les Khédives, rapidement la donne s'inversa, s'accompagnant d'un fort exode rural en faveur, surtout, des plus grandes villes, Le Caire bien sûr, mais aussi des villes neuves du canal de Suez inauguré en 1869.

Canal de Suez

Canal de Suez

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Une frégate française dans le canal de Suez (reliant la Méditerranée à la mer Rouge), ouvert en 1869. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Depuis un siècle, la population de l'Égypte a augmenté de plus de 650 p. 100 ; elle compte désormais 4,5 fois plus d'habitants que les Pays-Bas, soit 72,6 millions de personnes en 2006 et sa densité moyenne atteint 2 000 habitants par kilomètre carré utile, ce qui en fait le pays le plus dense du monde – deux fois plus que le Bangladesh hors d'eau.

Le taux moyen de croissance annuel de la population entre 1996 et 2006 s'établit à 2,05 p. 100, contre 2,08 p. 100 pour la décennie antérieure et 2,8 p. 100 pour la période courant de 1976 à 1986. Son fléchissement a donc été bien moindre durant la dernière décennie que durant la précédente. En dix ans, la population de l'Égypte s'est accrue de 13 millions d'individus, soit l'équivalent de sa population totale en 1920 ! Cette croissance toujours soutenue tient surtout à l'élargissement, au moins jusqu'en 2010, de la cohorte des femmes en âge de procréer (15-45 ans). La population de l'Égypte pourrait se stabiliser autour de 140 millions d'habitants à la fin du xxie siècle, mais ce scénario est fortement dépendant du maintien ou non à l'étranger d'une main-d'œuvre expatriée, de l'ordre de 3,9 millions de personnes et, bien entendu aussi, d'une baisse continue de la fécondité aujourd'hui de 3,1 enfants par femme (contre 6,7 en 1960), comme du maintien d'un âge d'accès au mariage des femmes très élevé ; 26 ans en moyenne contre moins de 20 ans en 1969.

La population égyptienne est des plus homogènes ; musulmane sunnite à 94 p. 100 et presque totalement sédentarisée. Les Bédouins nomades, marginalisés, n'ont plus de présence significative que dans le Sinaï. L'identité tribale redevient toutefois, surtout en Haute-Égypte, une des clés de la représentation politique. La communauté copte compte pour 6 p. 100 de la population ; pratiquement disparue du Delta, elle se concentre en Moyenne-Égypte, entre Minya et Assiout, et au Caire. 70 p. 100 de la population, née après 1981, n'a connu que le régime de Hosni Moubarak et 90 p. 100 sont nés après la mort du président Nasser (1970) ; les attentes de cette population jeune représentent un défi pour le régime. Certes, la part des moins de 15 ans va se réduire de 10 p. 100 d'ici à 2025, pour s'établir à 23 p. 100 de la population totale, mais celle de la population en âge de travailler va s'accroître de 6 p. 100, pour s'établir à 68 p. 100. Alors que la part de l'emploi agricole décline, ces pressions sur le marché du travail amplifient la réorientation de l'économie vers les services, le commerce et la micromanufacture ; des secteurs marqués par l'auto-emploi et une très faible productivité. Le secteur public continue aussi de pallier la faible création d'emplois productifs, mais avec des fonctions sous-payées accélérant la généralisation du double-emploi. La part des salaires dans le P.I.B. a décliné de 44 p. 100 au milieu des années 1970 à 21 p. 100 en 2005.

L'appauvrissement inévitablement associé à cette faible capacité de l'économie égyptienne à générer emplois et richesses est encore renforcé par des modalités très exclusives de redistribution des revenus et des rentes : les 10 p. 100 les plus riches consomment autant que les 50 p. 100 les plus pauvres. En 2005, après vingt ans d'amélioration de leur niveau de vie, les urbains sont en moyenne plus pauvres qu'en 1960, et la situation des ruraux est nettement plus mauvaise qu'au début des années 1980.

Ces inégalités croissantes ne sont pas sans effet sur le potentiel humain de développement à long terme et l'accroissement des disparités régionales. Dans les campagnes de Haute-Égypte, plus de la moitié des plus de 15 ans n'y étaient toujours pas alphabétisés en 2004, comme dans les villages des deux régions neuves du Delta, la Behera et le Kafr el-Cheikh. Ailleurs, plus de 60 p. 100 de la population est alphabétisée, et ce taux s’élève à plus de 80 p. 100 dans les grandes villes. Le décrochement de la Vallée s'est amorcé avec le passage à l'irrigation pérenne du Delta, les bonifications du sol, l'ouverture sur la Méditerranée et l'industrialisation (la vallée génère moins de 5 p. 100 de la valeur ajoutée industrielle). Malgré les efforts de rééquilibrage des années 1960, le déclin démographique du Sud était inéluctable ; il comptait 37 p. 100 des Égyptiens en 1897, mais seulement 25 p. 100 en 2006.

Les contraintes : la population, le Nil et le blé

Les défis auxquels s'attaquent depuis le milieu du xixe siècle les politiques territoriales égyptiennes visent à réduire la pression combinée et sans cesse croissante du trio formé par la puissance démographique, un écoumène étroit et une dépendance hydrique totale au Nil. Elles se focalisent sur la redistribution des populations, la conquête de nouvelles surfaces agricoles, l'augmentation des rendements et de l'intensité agricole en s'appuyant sur des aménagements hydrauliques. Malgré tous ces efforts, une spirale maligne ne cesse de contraindre les potentiels de développement égyptiens : le seuil de stress hydrique établi à 1 000 m3 d'eau par an et par habitant est désormais franchi avec moins de 860 m3 en 2005 et la surface agricole par habitant se réduit toujours – passée de 0,33 hectare en 1821 à 0,06 en 2000. Aussi la dépendance alimentaire s'accroît-elle, en particulier pour le blé – l'Égypte en produit en moyenne 7 millions de tonnes par an mais en consomme 13 millions. En 1974, pour la première fois, la valeur des importations agricoles a dépassé celle des exportations ; en 2005, celles-ci ne couvraient plus qu'un quart des importations agricoles. La question de la disponibilité en blé engage la stabilité du régime ; produit subventionné, le pain couvre une grande partie des besoins alimentaires, faisant de l'Égyptien, avec 290 kg/an par habitant, le plus gros consommateur de blé et de maïs au monde.

Les grands chantiers hydrauliques

La maîtrise du Nil

À partir de 3800 avant J.-C. et du retour progressif de l'aridité, le système de la crue annuelle se remet en place, noyant la plaine alluviale sous 1 à 2 m d'eau. Progressivement, à partir de l'Ancien Empire (IIIe millénaire av. J.-C.) et jusqu'à la fin du xviiie siècle de notre ère, les communautés agricoles s'organisent par bassins ou hods indépendants – l'organisation en communauté de bassins se partageant l'eau d'amont en aval n'est généralisée qu'au xixe siècle. L'étiage du Nil de février à juin condamne la vallée, après la récolte des céréales d'hiver, à une jachère d'avril à la mi-juillet, date de l'arrivée de la crue. Elle noie une très grande partie du Delta et de la Vallée transformés en vastes marécages et lacs. Les eaux sont canalisées vers les hods qu'elles fertilisent par des apports en limon provenant des hauts plateaux d'Éthiopie. Les mises en culture s'engagent avec la décrue, en novembre.

Les aménagements hydrauliques commencent dès le début du xixe siècle avec la volonté d'étendre les surfaces en culture, en assurant notamment le drainage des marécages du nord-est du Delta. La surface agricole double entre 1820 et 1840 et double à nouveau entre 1840 et 1880. Le passage à une agriculture commerciale, marquée par l'introduction du coton dans le Delta et de la canne à sucre en Moyenne-Égypte – deux cultures d'été qui supposent que les terres où elles sont plantées ne soient pas inondées par la crue –, enclenche la construction d'une série de digues, de canaux et de barrages qui permettent de distribuer l'eau sur des surfaces agricoles désormais étendues, irriguées de manière pérenne et drainées. En 1840, un premier ouvrage clé est installé à la pointe du Delta au nord du Caire. Rapidement, il se révèle déficient et un nouveau barrage y est édifié à partir de 1885, relevant le niveau d'étiage de 3 m. Trois canaux majeurs en partent et répartissent l'eau dans le Delta : le Tewfiqiya, le Minoufiya et le Behera, complétés par deux canaux dont la prise est plus en amont. Le canal de Sherqiya dessert les terres nouvelles plus à l'est, et celui d'Ismalia rejoint la zone du Canal. Dans la vallée, le cours du Bahr al-Yussef, s'étirant d'Assiout à la dépression du Fayoum, est aménagé. Une succession d'ouvrages s'égrène de part et d'autre de la pointe du Delta, dans le Delta lui-même, à Idfina, Fariskur et Zifta, et dans la vallée, à Esna, Nag Hammadi et Assiout. Le premier barrage-réservoir d'Assouan est terminé en 1902 et rehaussé en 1912 et 1933. Sa capacité est alors portée à 5,3 milliards de m3, permettant de convertir 80 p. 100 des terres cultivées à l'irrigation pérenne. Mais le risque d'une crue trop faible demeure. Or si le débit moyen annuel du Nil est de 84 milliards de m3, les extrêmes varient de 141 en 1878 à 35 en 1983. Avec l'indépendance de l'Égypte en 1952 émerge l'idée d'un stockage pluriannuel en amont d'Assouan. L'indépendance du Soudan anglo-égyptien en 1956 renforce cette perspective, alors que l'hydro-politique s'impose comme une des clés de la politique étrangère égyptienne. L'Union soviétique soutient l'Égypte nassérienne lâchée par les puissances occidentales après la nationalisation du canal de Suez en 1956. Le gigantesque barrage-poids (Sadd al-Ali) est inauguré en 1971 après onze années de chantier. L'Égypte s'affranchit des caprices du Nil : elle dispose désormais d'une capacité de stockage de 160 milliards de m3, trois fois égale à sa part annuelle fixée, par accord avec le Soudan en 1959, à 55,5 milliards de m3. Le lac Nasser ainsi créé couvre une surface de 5 500 km2 et s'étend jusqu'au Soudan. L'Égypte peut désormais faire face à un apport en eau inférieur de 50 p. 100 au débit moyen annuel. Elle ne connaîtra pas les graves crises de subsistance qui ont si durement affecté l'Éthiopie et le Soudan durant les décennies 1970-1980. Elle est aussi définitivement à l'abri des crues violentes. Contre-effet, le limon ne vient plus enrichir les sols et l'agriculture égyptienne est devenue l'une des plus consommatrices de fertilisants. La fin de la crue signe aussi une salinisation accrue des sols, notamment dans le Bas-Delta, une érosion du littoral et une recrudescence de la bilharziose. Reste que l'Égypte est totalement convertie à l'irrigation pérenne et que l'intensité agricole (mesurée par le nombre moyen de récoltes annuelles sur la surface cultivée) ne cesse de croître – elle est passée de 1,6 en 1960 à plus de 2 au début du xxie siècle. La disponibilité en eau accrue et garantie autorise de nouveaux projets de bonification des terres.

Barrage sur le Nil

Barrage sur le Nil

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La construction des fondations du premier barrage d'Assiout (Égypte) en 1900. 

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Agriculture dans le delta du Nil

Agriculture dans le delta du Nil

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Champs irrigués, dans la région d'El Gharbiya, delta du Nil, Égypte. 

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Les bonifications : sortir du Nil

L'extension des surfaces agricoles connaît des succès mitigés malgré des investissements gigantesques. Des gains incontestables ont été obtenus sur les marges du Delta, notamment à l'ouest, en Behera, qui compte aujourd'hui 27 p. 100 des bonifications réellement exploitées ; mais, au total, sur les quelque 400 000 ha bonifiés depuis 1952, à peine la moitié s'avère profitable et un tiers n'est plus cultivé. L'objet des bonifications n'est plus la redistribution des terres aux paysans comme au temps de Nasser, ni même l'accès au sol des jeunes diplômés, mais relève davantage d'une logique d'investissement rentable tournée vers les cultures d'exportation et portée par des compagnies privées associées aux grands chantiers hydrauliques. Ces grands domaines n'en restent pas moins précaires alors qu'ils s'éloignent de plus en plus des berges du Nil. Ils sont aussi de moins en moins porteurs d'un transfert de « l'excédent » de population qui reste néanmoins une des justifications des grands projets hydrauliques. Depuis le milieu du xixe siècle, les quelque 4 000 km2 de nouvelles terres gagnées sur les marges du Delta du Nil, sur les lacs littoraux et les déserts n'ont absorbé que 10 p. 100 de la population actuelle sur 23 p. 100 du territoire présentement habité et ne comptent que pour 7 p. 100 de la production agricole.

Le facteur le plus critique pour la mise en valeur des terres désertiques demeure l'eau disponible : l'Égypte exploite déjà 100 p. 100 des eaux du Nil dont elle dispose par accord, et les aquifères comme les potentiels d'économie ou de recyclage ne peuvent jouer qu'à la marge. Or les deux mégaprojets les plus récents (lancés en 1987 et 1997), les canaux de la Paix et de Toshka, détournent respectivement 4,5 et 5,5 milliards de mètres cubes. Le premier vise l'extension des espaces bonifiés dans le nord du Sinaï, en suivant jusqu'à El-Arish, mais sans le prolonger, le tracé du canal projeté par Sadate pour le transfert de 1 p. 100 des eaux du Nil, depuis la branche de Rosette, vers Israël et la Palestine. Depuis la restitution du Sinaï, l'Égypte cherche à créer un glacis de peuplement et d'usage du sol face à Israël, s'appuyant aussi sur le tourisme et l'exploitation pétrolière. Quant à la dépression de Toshka située sur les berges ouest et en amont du lac Nasser, près d'Abou Simbel, elle est depuis la création du haut barrage considérée comme un déversoir de sécurité, qui peut être activé lorsqu'une crue trop abondante menace le barrage, comme ce fut le cas depuis le milieu des années 1990, ce qui a conduit à y déverser 20 milliards de mètres cubes. Le canal Cheikh Zayed, associé à une gigantesque station de pompage, permet de conduire ces surplus vers des sols cultivables et offre un potentiel d'irrigation de 225 000 ha mais sous un des climats les plus arides du monde. Le projet voudrait rejoindre l'arc des oasis du désert occidental et relancer le plan nassérien de la Nouvelle Vallée, avec le rêve de voir s'y installer quelque 7 millions d'Égyptiens.

Les territoires de l'écoumène

Les Égyptiens distinguent trois environnements qui structurent les perceptions, les pratiques et les usages du territoire : les campagnes, l'âme du pays mais aussi le foyer de son arriération ; les villes, limitées à quelques cités majeures ; et les déserts, longtemps royaumes des morts, mais faisant de plus en plus figure de nouvel horizon de loisir et d'initiative entrepreneuriale.

Les campagnes

La campagne ne se réduit plus à l'univers du fellah, le paysan égyptien. L'agriculture n'occupe plus, au début du xxie siècle, que 28 p. 100 des actifs contre 72 p. 100 en 1947, et son poids dans le P.I.B. a décliné de façon parallèle de 29 p. 100 en 1970 à 16 p. 100 en 2005.

L'agriculture elle-même s'est radicalement transformée. La propriété, après avoir été caractérisée au xixe et au début du xxe par la constitution de très vastes domaines latifundiaires, a fait l'objet, sous l'impulsion de Nasser, d'une redistribution en faveur de la petite paysannerie. En 1950, 4 p. 100 des propriétaires possédant plus de 20 ha contrôlaient 52 p. 100 du sol en culture, mais, en 2000, ils n'étaient plus que 1,6 p. 100 et ne possédaient plus que 15 p. 100 des terres. Le revers de cette plus grande justice, c'est la fragmentation de la propriété avec désormais 58 p. 100 des propriétaires qui ne possèdent pas plus de 1 feddan (0,42 ha) contre 21 p. 100 en 1950. La tendance est à la reconstitution d'exploitations plus larges, surtout depuis la libéralisation des loyers de la terre en 1997.

Les grands domaines, vecteurs de l'introduction des cultures commerciales et de l'essor de l'industrie textile, engrangeaient, jusque dans les années 1970, d'importants bénéfices liés à la culture du coton, mais la part égyptienne dans le total des exportations mondiales de coton s'est effondrée, passant de 36 p. 100 en 1970 à 1,9 p. 100 en 1990. Il ne représente plus que 4,7 p. 100 de la surface récoltée contre 19 p. 100 en 1950. Ce déclin accompagne celui de l'industrie textile, longtemps premier employeur du pays, laminée par la concurrence asiatique et l'abandon progressif des barrières douanières.

Le trèfle d'Alexandrie ou bersim demeure, avec 17 p. 100 de la surface récoltée, la culture dominante ; il nourrit les buffles qui restent la principale force de traction agricole et les cheptels bovins et ovins fournissant lait et viande. Viennent ensuite le maïs, le blé et le riz. Le riz a conquis les terres mal drainées du bas Delta, les barārī. Les rendements se sont accrus ; celui du blé, désormais en grande partie transgénique, est passé de 18,5 quintaux par ha en 1952 à 50 en 1995.

Le monde rural compte plus d'actifs dans les services, l'artisanat et l'industrie que dans l'agriculture. Les secteurs de forte croissance sont les transports et la construction ; ils accompagnent l'explosion des migrations alternantes qui se sont substituées aux migrations résidentielles et donc à l'exode rural. La probabilité pour les ruraux d'avoir à rejoindre quotidiennement une autre commune est passée de 12 p. 100 en 1988 à 23 p. 100 dix ans plus tard. Les stratégies de vie des ruraux maximisent les solidarités familiales, l'ancrage, alors que les emplois urbains ne sont plus attractifs en termes de salaire. Du coup, la croissance des villages et des bourgs est désormais plus forte que celle des grandes villes. L'urbanisation gagne la totalité de l'écoumène : 70 p. 100 de la population vit dans plus de 800 agglomérations de plus de 10 000 habitants.

Les villes

Alors que le taux officiel d'urbanisation stagne à 43 p. 100, la croissance démographique naturelle des bourgs et des villages, que les habitants ne quittent plus pour les villes, y a entraîné un puissant processus d'urbanisation. Les métropoles sont elles-mêmes affectées par le déclin de leur centre, lié aux migrations vers les villages périphériques et au vieillissement de leurs résidents. L'ensemble du système urbain est concerné par ce phénomène, que ce soit Le Caire, avec ses 13 millions d'habitants, quinzième ville du monde et première d'Afrique, Alexandrie et ses 4 millions de résidents, ou les capitales régionales, Mansoura, Mahalla al-Kûbra, Tanta, Zagazig, Port-Saïd et Assiout, dont la population s'échelonne de 300 000 à 600 000 habitants. La question de l'habitat illégal s'étend désormais à l'ensemble du pays et concerne plus de la moitié des urbains, toutes les périphéries, c'est-à-dire près de 40 p. 100 des Égyptiens, posant de sérieux problèmes d'accès aux services et de pollution.

Le déclin des centres n'est pas synonyme de dépolarisation : Le Caire concentre toujours plus de 50 p. 100 du produit industriel du pays. Le poids du Caire a été renforcé, dans les années 1980, par l'adjonction des zones industrielles des villes nouvelles de Dix-de-Ramadan et de Six-Octobre. Elles sont devenues les premiers bassins d'emplois industriels du pays, concentrant les établissements privés en joint-ventures de l'agroalimentaire, de l'industrie pharmaceutique et de l'automobile. Le peuplement de l'ambitieux programme de villes nouvelles est en revanche bien loin des prévisions ; nombres d'entre elles restent des cités fantômes.

Le poids du secteur privé dans l'industrie ne cesse de croître, passé de 60 p. 100 de la valeur produite en 1994 à 82 p. 100 en 2001. L'industrie restructurée et privatisée, dont celle de l'acier et du béton qui s'est émancipée des combinats étatiques des années 1960, reste cependant peu innovante, fragile et très dépendante de la conjoncture internationale, de la concurrence asiatique comme du faible pouvoir d'achat égyptien.

L'urbanisation diffuse doit être relativisée à l'aune de l'étroitesse de l'écoumène et de l'essor des transports privés : 50 p. 100 de la population égyptienne se concentrent dans un rayon de 100 km autour du Caire. Les Cairotes sont plus « sédentaires » que jamais : plus de 90 p. 100 d'entre eux sont nés dans la métropole, contre 70 p. 100 vingt ans plus tôt, et les Égyptiens n'ont jamais été aussi proches de leur capitale.

Les déserts et le canal

Moins de 2 p. 100 de la population vit dans les déserts et sur les littoraux. De 1986 à 1996, les pôles touristiques de la mer Rouge, les nouvelles bonifications et les activités minières ont attiré moins de 3 p. 100 de la croissance démographique, soit 300 000 personnes – et seulement des hommes, signe de migrations temporaires. Même l'axe du canal de Suez n'a pas eu grande incidence sur le redéploiement de la carte du peuplement ; 2,7 p. 100 des Égyptiens y vivent contre 0,8 p. 100 en 1897.

Les déserts et les littoraux sont les territoires des rentes. Le tourisme, première rente du pays avec les remises des travailleurs expatriés dans les monarchies pétrolières, participe pour environ 2,5 à 4 milliards d'euros par an au revenu national. L'investissement touristique a été invité, depuis le début des années 1990, à se déployer dans des complexes situés sur la mer Rouge, de part et d'autre de Ghardaqa, et autour de Charm el-Cheikh. Leur capacité d'accueil dépasse à présent celle des circuits pharaoniques de la vallée du Nil, de Louxor, d’Assouan et du Caire. Le tourisme est le secteur en plus forte croissance, mais il est très volatile, car touché régulièrement depuis 1997 par des attaques terroristes.

Le secteur pétrolier, outre qu'il couvre, depuis 1938 (date de la première exploitation pétrolière, à Ras Gharib), les besoins domestiques dont, de plus en plus, la production d'électricité – le haut barrage d'Assouan n'y contribuant plus que pour 15 p. 100 –, rapporte quelque 2 milliards d'euros de devises par an dans les années 2000, soit 40 p. 100 du total des exportations. L'exploitation pétrolière se concentre sur les gisements offshores du golfe de Suez et dispose encore d'un fort potentiel de développement. L'Égypte est le dix-neuvième producteur mondial de pétrole et le vingt-deuxième pour le gaz naturel. L'exploitation gazière connaît un formidable essor depuis 1970 le long de la côté méditerranéenne et, depuis le début des années 1990, dans le désert occidental. Consécutivement, une chaîne de liquéfaction (5 Mt/an en 2004) a été créée dans le nouveau port de Damiette. L'Égypte est aussi un pivot pétrolier majeur par lequel transite une part des exportations du golfe Arabo-Persique, via l'oléoduc de la Sumed reliant Suez à Alexandrie, avec une capacité de 2,5 millions de barils par jour et d'importantes capacités de raffinerie associées.

L'investissement dans cet oléoduc était une réponse égyptienne consécutive au blocus du canal de Suez de 1967 à 1975, qui avait conduit au renouveau de la route du Cap avec les supertankers. L'État égyptien a dû aussi consentir une modération des droits perçus sur le passage des navires par le canal afin de relancer et développer le trafic. En outre, il a fallu le moderniser pour qu'il puisse accueillir des vaisseaux toujours plus gros (5 000 tonnes en 1869, 30 000 en 1952, 210 000 en 2006, et 350 000 prévues en 2012) et accélérer le trafic limité à un convoi de quarante navires par jour dans chaque sens, d'où une rente d'à peine 2 milliards d'euros par an. La route à travers l'isthme de Suez a, par ailleurs, très peu de retombées en Égypte ; les zones franches de Port-Saïd et du sud de Suez ne captent qu'une part infime du commerce mondial en transit. Dernière initiative : la construction, à l'est de Port-Saïd, d'un gigantesque hub de redistribution des containers en Méditerranée. Depuis sa création, le Canal a réduit le rôle de plaque tournante de l'Égypte intérieure, longtemps point névralgique du commerce des épices, du café et des esclaves et très tôt irriguée par un réseau de chemins de fer qui drainait ses productions cotonnières vers Alexandrie à destination de Liverpool. L'activité portuaire est à présent essentiellement liée à la dépendance, surtout vivrière, de l'Égypte.

Le cumul de ces rentes plus l'aide internationale – surtout américaine depuis la signature des accords de Camp David en 1978 (2 milliards de dollars par an) – constituent en moyenne 65 p. 100 du budget de l'État, offrant une solide marge de manœuvre au régime pour poursuivre une politique de grands travaux qui vise à étendre les surfaces cultivées et habitées sans pour autant en réduire l'extrême dépendance, ni améliorer les conditions de vie dans la Vallée et le Delta ou garantir la durabilité de son modèle de développement. La dépendance hydraulique et alimentaire de l'Égypte en fait un pays fragile, ce qui, précisément, lui permet de s'assurer une rente stratégique, tant l'équilibre régional et l'approvisionnement pétrolier mondial dépendent de sa propre stabilité.

—  Éric DENIS

Bibliographie

C. Ayad, Géopolitique de l'Égypte, Complexe, Bruxelles, 2002

É. Denis dir., Villes et urbanisation des provinces égyptiennes, Karthala, Paris, 2007

S. Fanchette, Le Delta du Nil. Densité de population et urbanisation des campagnes, Fascicule de Recherches no 32, Urbama-Orstom, Tours, 1997

F. Ibrahim & B. Ibrahim, Egypt : An Economic Geography, I. B. Tauris & Co. Ltd, Londres, 2003

D. Müller-Mahn, Fellachendörfer. Sozialgeographischer Wandel im ländlichen Ägypten, Erdkundliches Wissen no 127, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 2001.

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Pour citer l’article

Éric DENIS, « ÉGYPTE - Géographie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/egypte-geographie/