ALEXANDRIE

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Égypte : carte administrative

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Ruines d'Alexandrie, 1882

Ruines d'Alexandrie, 1882
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-600 à -200. Philosophes et conquérants

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À l'ouest du delta du Nil et à l'abri de ses inondations, Alexandrie est construite sur un cordon littoral séparant la Méditerranée du lac Mariout (ancien lac Maréotis). L'île de Pharos fut rattachée au continent par une digue de 1 300 mètres environ (Heptastade) construite par Ptolémée Sôter (~ ive-~ iiie s.), ce qui détermina deux ports : le Portus Magnus, à l'est, et l'Eunostos (devenu le grand port actuel), à l'ouest. La ville, déjà très dynamique à l'époque hellénistique, devint une énorme capitale cosmopolite à l'époque romaine, dépassant peut-être 500 000 habitants. Son déclin, provoqué par les troubles du iiie siècle, se poursuit après la conquête arabe (642). Toutefois, Alexandrie connut encore une époque prospère en devenant, aux xive et xve siècles, le grand centre de redistribution des épices en Europe grâce à l'alliance vénitienne. La découverte de la route du cap de Bonne-Espérance, les actions des Portugais en mer Rouge et la conquête turque en 1517 mirent fin à cette prospérité. Bonaparte débarqua en 1798 dans une bourgade de 5 000 à 7 000 habitants.

Égypte : carte administrative

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Carte administrative de l'Égypte. 

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L'expédition française ouvrit pour Alexandrie l'ère de la régénération. Méhémet-Ali et ses successeurs la développèrent et l'embellirent. Cet essor ne fut pas entravé par les bombardements et incendies de 1882, qui préludèrent à l'occupation anglaise. Au contraire, depuis l'ouverture du canal de Suez (1869), elle devint la principale place de commerce et le premier port de l'Égypte. Une communauté cosmopolite s'y établit (Grecs, Italiens, Français, « Levantins »), renforcée par des minoritaires égyptiens (coptes et juifs). L'essentiel de cette brillante société a disparu avec le régime nassérien, et la ville s'est nettement prolétarisée avec l'afflux de réfugiés venus de Suez et de Port-Saïd depuis 1967.

Ruines d'Alexandrie, 1882

Ruines d'Alexandrie, 1882

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La ville d'Alexandrie (Égypte) en ruine après les bombardements franco-britanniques lors du conflit entre la Grande-Bretagne et l'Égypte pour le contrôle du canal de Suez, en 1882. 

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La dégradation est ainsi sensible dans certains quartiers qui faisaient autrefois d'Alexandrie l'une des plus belles villes du monde. Le port d'Alexandrie, bien relié à l'intérieur, a le quasi-monopole des exportations égyptiennes (coton) et il importe les trois quarts des produits étrangers. Alexandrie est une ville industrielle (raffineries, cimenteries, constructions navales, textiles, cuir, papier, industries alimentaires, chimiques et mécaniques). C'est également une ville touristique qui attire en été, par son climat et ses possibilités balnéaires, un grand nombre de Cairotes aisés. Sa population était de 4 110 000 habitants lors du dernier recensement de 2006. Enfin, la ville possède une grande université et, depuis 2002, une nouvelle bibliothèque, construite à l'emplacement de la Bibliothèque antique, grâce aux efforts conjoints de l'U.N.E.S.C.O. et de l'État égyptien. Complétée par plusieurs musées (des Sciences, des Antiquités, des Manuscrits) et par des centres de recherche, la Bibliotheca Alexandrina, destinée à accueillir 8 millions d'ouvrages, se veut une ouverture sur le monde et un grand centre culturel au cœur du bassin méditerranéen.

—  Jean-Marc PROST-TOURNIER

Histoire d'Alexandrie

Comme Rome, comme Athènes, comme Byzance, Alexandrie n'est pas seulement une ville prestigieuse : c'est une civilisation, c'est-à-dire la marque imprimée par certains hommes à une société qui dépasse le cadre géographique que constitue l'Égypte et le cadre historique que définit la période allant de la fondation de la ville par Alexandre, en 331 avant J.-C., à la révolte de ses habitants, sous l'empereur Dioclétien, en 298 après J.-C. Alexandrie résume un monde, incarne un certain mode de vie, représente une forme d'art et de pensée : être « Alexandrin », ce n'est pas seulement être d'Alexandrie ; c'est se définir par rapport à des valeurs qui prirent d'abord un sens dans la capitale des Ptolémées, successeurs d'Alexandre en Égypte, et dans la ville de ce préfet d'Égypte, qui, sous les Romains, avait une telle importance.

-600 à -200. Philosophes et conquérants

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Éveil philosophique en Méditerranée. Les Achéménides au Moyen-Orient. Monte Albán en Amérique centrale. Alexandre le Grand.Le milieu du Ier millénaire avant J.-C. est une époque de conquêtes.Dans les steppes de Sibérie, les Xiongnus fondent une vaste confédération de tribus, aussi... 

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Cette histoire s'est ensuite poursuivie avec l'empereur Constantin (306-337) qui permit à la religion chrétienne de se propager dans le bassin méditerranéen. Puis la conquête arabe, en 642, lui imprima un nouveau tournant. C'est cependant aux sources de la civilisation alexandrine que nous souhaitons revenir, à son site et aux conditions particulières de sa fondation qui entraînèrent son expansion et sa renommée.

Cette dernière, à l'époque ancienne comme de nos jours, apparaît dans les termes dont on la désigne : elle est fille d'Alexandre, mais les auteurs anciens ou bien les papyrus la qualifient de « belle, très belle », « éternellement mémorable », « tout à fait royale », « très brillante ». L'épithète la plus employée est « grande ». L'importance de la ville tient au fait qu'elle succède, peut-on dire, à Athènes, dans cette hégémonie que les Grecs ont exercée si longtemps sur tous les pays du bassin méditerranéen. Alexandrie est le siège du pouvoir central et de la haute administration ; elle est, par là même, le cadre des révolutions et des répressions qui, si on laisse de côté l'Alexandrie chrétienne, ne durèrent pas moins de six siècles.

Étant résidence royale, Alexandrie bénéficia d'abord de ce goût du luxe qui poussa tous les souverains lagides à développer et à orner leur capitale. Ces douze souverains qui s'appelèrent tous Ptolémée, du nom de Ptolémée Ier Sôter (roi de 305 à 282 av. J.-C.), et qui ne furent souvent que les jouets de leur mère ou de leur femme, jusqu'au règne de cette Cléopâtre VII (51-30 av. J.-C.) qui céda à César, tous ces souverains le plus souvent parricides ou fratricides tinrent à faire de leur ville une capitale digne de leurs ambitions. Autour d'eux vivaient les membres de la maison royale et ces dignitaires pour lesquels les titres nobiliaires furent multipliés. Tous ces courtisans, à l'imitation du roi, goûtaient le luxe et aimaient l'ostentation. À eux aussi il fallait des maisons, des rues, des places, des monuments dont ils pussent être fiers.

L'administration centrale est fixée à Alexandrie. Un subtil réseau fait communiquer ce cerveau qu'est Alexandrie et ces membres que représentent les nomes. Tout part d'Alexandrie ; tout y aboutit, qu'il s'agisse de finances, de justice, de police, de douane, etc. Un épistolographe dirige, à Alexandrie, la chancellerie royale, immense bureaucratie qui permet au souverain de connaître toutes les plaintes, toutes les requêtes de ses sujets. L'archidicaste, dont la compétence, sous les Romains, s'étend à tout le pays, préside à la justice et réside dans la ville. L'alabarque, directeur général des douanes – charge accablante mais profitable dans un pays où tout était taxé – exerce ses fonctions dans la capitale. Il en est de même pour l'intendant du domaine royal, puis impérial, nommé idiologue, et pour le grand maître des finances appelé diœcète. Le clergé d'Alexandrie, où les temples sont très nombreux et où le culte royal est particulièrement vivace, est un des plus puissants d'Égypte. Les militaires, enfin, sur qui repose principalement la charge de mater les révoltes, sont casernés dans la ville et les marins ne sont pas loin : c'est Canope, à quelques kilomètres à l'est de l'actuelle Aboukir, qui sert de base navale. Les uns et les autres, du reste, se soutiennent. Tout ce personnel, fonctionnaires, prêtres ou militaires, contribuait à donner du lustre à la capitale des Ptolémées.

Une population mélangée

Le roi par sa présence, les administrations par leurs bureaux, les militaires par leurs troupes concentraient tous les pouvoirs dans la ville. Or l'esprit séditieux des Alexandrins et les mélanges de populations qui s'étaient produits dans ce centre cosmopolite en faisaient la proie désignée des agitateurs ou des révoltés. L'importance d'Alexandrie faisait du même coup sa faiblesse : car être maître de la capitale, c'était posséder l'Égypte. Polybe, l'historien qui visita l'Égypte sous le règne de Ptolémée VIII Évergète II (roi d'Égypte de 170 à 163 av. J.-C., de Cyrénaïque de 163 à 145 et de nouveau roi d'Égypte de 145 à 116), avait été frappé par cette menace qui pesait sur le pays du fait des éléments si divers qui peuplaient Alexandrie. Avec beaucoup de lucidité, Polybe, selon Strabon (XVII, i, 12), distingue les trois principaux groupes formant la population d'Alexandrie : l'élément indigène, égyptien, vif et irritable de nature, dit-il, et par conséquent fort difficile à gouverner ; l'élément mercenaire, composé de gens lourds et grossiers, mais conscients de leur importance, surtout quand le roi était méprisable ; enfin l'élément alexandrin, supérieur aux deux autres par son origine, car il était d'extraction grecque et, quoiqu'il fut de sang mêlé, se souvenait de la culture et des mœurs de son pays. Il faut avouer que ces trois groupes ne s'aimaient guère et eurent souvent l'occasion de se faire la guerre : tentative de Cléomène en 219 avant J.-C., soulèvement de 202 contre le régent Agathoklès, révolte de 170, troubles de 165 et tous ces mouvements séditieux qui jalonnèrent le règne de Ptolémée VIII Évergète II, notamment en 136-135, où le roi fut contraint de s'enfuir à Chypre. Des violences de ce type devaient aboutir, en 80, à la fin de Ptolémée XII Alexandre II qui, selon Appien, aurait été massacré dans le gymnase d'Alexandrie. Rarement organisés sous les Lagides, ces mouvements de la foule alexandrine étaient davantage des émeutes que des révolutions ; mais, sous les empereurs romains, l'opposition fut mieux orchestrée et plus systématique : elle fut durement réprimée. Il n'est que de rappeler les représailles que César exerça contre la ville, mettant, selon toute vraisemblance, le feu à la célèbre bibliothèque, soit par dessein délibéré, soit par accident.

Il est fort difficile d'évaluer le chiffre de la population alexandrine. Si l'on en croit Diodore, il y avait plus de trois cent mille hommes libres dans la cité, vers 60 avant J.-C. Cette évaluation incita J. Beloch à fixer le chiffre de la population totale à un demi-million d'habitants. Deuxième ville de l'empire, Alexandrie ne devait pas être loin de Rome pour le chiffre de la population. Un fait le prouve bien : le nombre et l'étendue des nécropoles. Les morts ne tiennent guère de place et l'on est toujours frappé de l'exiguïté des cimetières par rapport aux villes qui les entourent. À Alexandrie, c'est le contraire : on demeure confondu par les espaces que couvrent les tombes. En plus, la présence de loculi (tombes collectives) creusés en même temps, incite à penser qu'à certaines époques d'effroyables épidémies ont pu s'abattre sur la ville. La peste d'Athènes que décrit Thucydide ne fut-elle pas apportée par un bateau venant d'Égypte ? À la maladie s'ajoutait souvent le massacre, comme ce fut souvent le cas, au iiie siècle après J.-C., par exemple sous Caracalla. Il est donc permis de penser que le chiffre de la population ne fut pas constant. Il fut certes élevé, mais on ne peut sans réserve adopter celui d'un million, qu'avance Flavius Josèphe.

En revanche, on doit admettre avec lui que la communauté juive formait une minorité fort importante. Il l'évalue à cent mille âmes. Les Grecs seulement auraient ainsi précédé en nombre les Juifs. C'est fort vraisemblable, car ces derniers habitaient la ville depuis sa fondation : Alexandre leur avait attribué un quartier particulier, le quartier delta, sur la côte, mais à une certaine distance du port, au nord-est de la ville. Ce n'était nullement un ghetto, car ce quartier était limitrophe de celui du palais royal, et les synagogues et comptoirs juifs étaient établis à travers toute la ville. Venus en Égypte comme soldats, les Juifs, selon Flavius Josèphe, s'étaient montrés si loyaux envers le conquérant grec qu'il leur avait donné permission de s'établir sur un pied d'égalité avec les Grecs. La première preuve authentique de la présence de Juifs à Alexandrie est apportée par les inscriptions grecques et araméennes de la nécropole de l'Ibrahimieh, inscriptions remontant vraisemblablement à Ptolémée Ier Sôter et à Ptolémée II Philadelphe. La lettre d'Aristée parle de cent mille prisonniers juifs envoyés en Égypte à l'époque de Ptolémée Ier Sôter, puis affranchis sous Ptolémée II Philadelphe. Ne possédant pas le droit de cité alexandrin, les Juifs avaient leur juridiction propre, leurs finances, leur conseil des anciens, à la tête duquel se trouvait un ethnarque. Bref, ils formaient une communauté indépendante, mais officiellement reconnue. Se tenant ainsi à mi-distance de l'élément indigène et de l'élément gréco-macédonien, les Juifs furent amenés à nouer des alliances avec les uns ou les autres, profitant souvent mais pâtissant parfois de ces appuis commandés par les circonstances. Il exista un antijudaïsme alexandrin et il ne fut pas seulement littéraire. Qu'on se rappelle l'animosité de Ptolémée VIII Évergète II contre les Juifs, source du récit, sans doute inventé, qu'on lit au troisième livre des Macchabées : enfermés dans l'hippodrome, les Juifs auraient été placés devant des éléphants enivrés par des drogues et n'auraient dû leur salut qu'à l'apparition de deux anges planant au-dessus des monstres et les mettant en fuite. Plus réelles furent les persécutions exercées sous Néron, Trajan et Hadrien. La révolte juive fut alors matée durement et les Actes des païens martyrs nous permettent d'imaginer la brutalité de cette répression. Cependant la cohabitation des Juifs et des Alexandrins, malgré ces violences, se révéla bienfaisante : un homme comme Philon d'Alexandrie, issu d'une grande famille juive, put mener à bien son œuvre philosophique et théologique et la Lettre de Claude aux Alexandrins est un bel exemple de modération et de sagesse politique. C'est que les Juifs avaient leur place et leur rôle dans la vie d'Alexandrie.

Fonctions d'Alexandrie

La capitale de la monarchie lagide n'est pas seulement, en effet, une ville administrative. Pour parler comme Strabon (XVII, i, 6-18), c'est le « comptoir du monde ». C'est dire que le cosmopolitisme de cette ville tenait avant tout à son rôle de centre du commerce méditerranéen. Alexandrie draine les richesses de l'Égypte, qu'elle exploite par un système savant sur lequel le roi a mis son emprise. Le territoire d'Alexandrie – car toute ville antique vit de la région dont elle est maîtresse – n'est pas telle portion de plaine, c'est le pays tout entier.

Dans la société ainsi constituée pour l'exploitation de l'Égypte, le roi apporte son prestige et son pouvoir, Alexandrie ses capitaux, ses banquiers, ses techniciens, ses juristes et ses scribes. Le roi ouvre des voies nouvelles, vers l'Afrique par exemple, ou garantit la sécurité des routes, notamment celle qui passe par les Cyclades et qui mène en Ionie ; la monnaie du roi est celle de la ville. Le commerce ne peut que se louer de cette association du roi et des Alexandrins.

Pour faire ce commerce, Alexandrie disposait de vastes entrepôts, que la langue grecque des papyrus appelle des trésors, et ces greniers publics avaient des fonctions analogues à celles des banques. Ils étaient gérés par des sitologues qui pouvaient, par exemple, recevoir le blé que leur confiaient en dépôt des particuliers et, moyennant une légère rémunération, exécuter pour eux des paiements. Une partie du blé d'Égypte servait à l'approvisionnement de la ville – organisé par un exégète – d'où dépendait, en définitive, la tranquillité des habitants. Une grande partie était exportée et les empereurs romains savaient bien que le blé d'Égypte était indispensable à Rome. (Pour éviter qu'en confisquant le blé un haut personnage ne puisse ainsi affamer Rome et, qui sait ? s'emparer du pouvoir, la loi romaine avait interdit aux sénateurs de pénétrer en Égypte.) Alexandrie était aussi pourvue d'apothèques, c'est-à-dire de magasins où l'on entreposait des céréales et des livres. Selon Dion Cassius, c'est l'incendie de ces dépôts qui aurait communiqué le feu à la bibliothèque célèbre. Les apostases étaient une suite et une dépendance des arsenaux et des chantiers de la marine. Un certain nombre de marchés (emporia) se prêtaient à la vente des différents produits. Enfin il y a tout lieu de penser qu'outre la place publique située à l'intérieur de la ville, une agora marchande était annexée au port, comme c'était le cas à Cnide, à Halicarnasse et au Pirée. Le commerce était encore facilité par l'existence de deux ports, c'est-à-dire par la possibilité d'accoster par tous les temps, que le vent soufflât de l'est ou de l'ouest. Comme l'a bien montré Louis Robert (Hellenica, XI-XII, pp. 263-266), « c'était pour une ville antique un site de préférence que celui qui permet, grâce à une presqu'île et à un isthme, d'établir deux ports, dont l'exposition différente assure un abri suivant la direction du vent ». S'il est vrai qu'il existe un déterminisme géographique, on peut dire qu'il imposait à Alexandrie cette vocation commerciale qui fit sa fortune.

Ville commerciale, Alexandrie est en même temps une ville industrielle. En grec ancien, le mot ergasterion, si fréquent dans les papyrus, désigne une boutique, une échoppe, mais aussi un atelier, une fabrique. La ville regorgeait d'ateliers de toutes sortes, qui étaient groupés par spécialités et par rues. Parmi les multiples industries artisanales de la ville, il faut citer celle du verre, dont Strabon (XVI, 25) nous apprend qu'elle était favorisée par la nature du sable vitrifiable qu'on trouvait en Égypte ; celle de la poterie, dont témoignent les découvertes faites dans les nécropoles ; le travail du métal, les produits textiles, la parfumerie, la papeterie, les mosaïques. La variété même de ces productions montre l'activité de l'industrie alexandrine et ses multiples possibilités. Les chantiers maritimes, enfin, faisaient d'Alexandrie un des plus importants centres de construction navale : le bois, rare en Égypte, était importé de Phénicie, de Chypre ou d'Asie Mineure. Les Ptolémées, en fait de navires, rivalisèrent entre eux ; Athénée, d'après Callixène de Rhodes, nous décrit un vaisseau de quarante rangs de rames, ayant deux proues armées de sept éperons, deux poupes avec quatre gouvernails et mesurant 129 mètres de long. Quant à la fameuse thalamège de Ptolémée IV Philopator, par son luxe et ses dimensions, elle prouvait que les chantiers d'Alexandrie étaient en mesure de rivaliser avec ceux de Chypre, de l'Ionie ou du Liban.

Le miracle alexandrin, c'est qu'une telle activité ait pu se déployer en un site qui semblait fort peu se prêter à l'installation d'une ville de cette importance.

Le site et le plan de la ville antique

Alexandrie est installée, en effet, sur une bande de terre séparant la mer et le lac Mariout aujourd'hui en grande partie asséché. Le littoral est bas et inhospitalier, le cap Zéphyrion est l'unique abri de la ville de Canope. Très ouverte aux vents du large, la rade d'Alexandrie est fermée par une suite de récifs dangereux et deux petits promontoires : le cap Lochias et la presqu'île de Pharos (primitivement une île) sont les seules protections. L'arrière-pays était tout à fait infertile et en outre peu sûr, étant le domaine des « Bergers », population vivant dans les marécages, en dehors des lois. Bien pis, l'eau n'arrivait pas jusqu'à ce rivage déshérité et des citernes saumâtres assuraient le ravitaillement en eau. L'audace d'Alexandre fut de ne pas se laisser rebuter par ces incommodités. La construction de la digue joignant l'île de Pharos à la terre permit à la ville d'avoir deux ports. Le creusement et l'entretien d'un grand canal puisant ses eaux dans le bras canopique du Nil, aujourd'hui disparu, alimenta la ville en eau potable. Grâce aux collines de Rhakotis, du Brucheion et du Paneion, l'agglomération lui parut capable d'être protégée (et Bonaparte lui donna raison en installant son camp sur ces hauteurs dominant les ports). Enfin la richesse de la plaine s'étendant à l'est du lac Mariout et les moyens de faire parvenir les produits d'Égypte jusqu'au port commercial, installé sur le lac Maréotis, lui donnèrent l'audace de bien augurer de l'avenir d'une telle fondation, malgré les difficultés géographiques apparentes. Par la force de la nature, bien plutôt que par la volonté de son créateur, Alexandrie prit ainsi cette forme particulière, qui était celle d'une chlamyde déployée et posée à plat. La distance entre la mer et le lac représente sa hauteur et la ligne des remparts qui au sud clôturent la ville par un dispositif légèrement arrondi figure les angles inférieurs de cette sorte de cape des voyageurs et des éphèbes. Comme à Athènes, une enceinte continue enfermait la cité, mais comme à Milet, les rues se coupaient à angle droit, formant un damier où l'audace de l'architecte Deinocratès se donna libre cours dans les dimensions des avenues et des places.

Monuments et nécropoles

Les monuments d'Alexandrie furent à l'échelle de la ville. Rien d'étonnant donc que le plus célèbre fut le Phare, ainsi nommé de l'île de Pharos où il était installé. Par sa hauteur, son élégance, ses proportions, avec ses tritons en bronze ornant les angles, la statue se dressant au sommet, le feu que des miroirs réfléchissaient au loin, le Phare, que nous font connaître les monnaies et un gobelet trouvé à Begram en Afghanistan, méritait bien de compter parmi les sept merveilles du monde. Le Musée, où travaillaient écrivains et savants entretenus aux frais de l'État, aurait pu faire partie de ces merveilles, car Alexandrie lui dut sa réputation scientifique et artistique. La Bibliothèque dont la fondation remonte à Ptolémée Ier Sôter, comptait 400 000 rouleaux sous le règne de son fils Ptolémée Philadelphe et l'on estime pouvoir porter ce chiffre à 700 000 lors du premier incendie, en 47 avant J.-C., quand Jules César, pour éviter que l'ennemi ne s'emparât de sa flotte laissée sans surveillance dans le Portus Magnus, fit incendier la flotte égyptienne et les arsenaux, ce qui communiqua le feu aux précieux livres.

Les dieux n'étaient pas moins bien traités que les hommes, dans la ville du fameux Serapeum, où Sérapis était, dans son temple de Kôm el-Chougafa, représenté assis sur un trône, tenant le sceptre et ayant près de lui une sorte de Cerbère. Il disposait d'un autre temple, à Canope, où s'opéraient des guérisons miraculeuses. Isis, à Alexandrie comme à Canope, avait aussi ses temples ainsi qu'Hermès, Héphaïstos, Mithra, Némésis, Poséidon, Pan. Ce dernier, roi des montagnes, habitait le Paneion, colline artificielle qu'on lui avait élevée afin qu'il se plût dans la ville. Les rois, et aussi les reines, notamment Arsinoé II Philadelphe, étaient également honorés, soit par des statues soit par des sanctuaires qui faisaient l'orgueil de la ville. Le quartier royal, installé dans le voisinage du cap Lochias, groupait les palais royaux, le Poseidium, le Timonium, différents temples dont le sanctuaire d'Isis, ainsi que le Caesarium. Enfin un théâtre, plusieurs gymnases, un hippodrome, un amphithéâtre, un tribunal achevaient la parure d'Alexandrie.

C'était la ville des vivants, mais les morts habitaient des nécropoles s'étendant à l'est comme à l'ouest, et dont la plus curieuse est celle de Kôm el-Chougafa. Quant au tombeau d'Alexandre, il n'est pas encore retrouvé.

—  André BERNAND

Un carrefour artistique de l'Antiquité

Sur les rivages de la Méditerranée, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de la branche la plus occidentale du Nil, Alexandre le Grand choisit d'installer en 331 avant notre ère une nouvelle cité grecque : fondation macédonienne, l'une des dix-sept cités appelées Alexandrie sur le parcours du conquérant dans sa grande marche vers l'Inde.

Alexandrie d'Égypte n'est certes pas, à l'inverse de ce qui s'est passé ailleurs, la nouvelle fondation officielle d'une cité grecque déjà existante : seul un village égyptien était installé à cet endroit, et il fut rapidement englobé dans les dimensions importantes que les architectes d'Alexandre puis de Ptolémée Ier allaient donner à cette nouvelle cité. Œuvre de Macédoniens, peuplée de Grecs venus de la vieille Grèce continentale et des terres d'Asie Mineure conquises par les armées macédoniennes, elle présente tous les traits caractéristiques d'une cité grecque avec ses monuments traditionnels : l'agora, le gymnase et les temples des divinités grecques, et, bientôt, le Sôma, tombeau du fondateur de la cité, dont la dépouille avait été récupérée de haute lutte par Ptolémée Ier, en 305 av. J.-C.

Ce caractère grec se traduit par une politique culturelle volontairement conservatrice de développement des valeurs grecques traditionnelles : le roi organise le Musée et la Bibliothèque où, selon la description satirique de Timon de Phlionte, des « échalas érudits se chamaillent sans fin dans la cage des Muses... » : on y collectionne les manuscrits d'auteurs grecs, on y collationne les différentes versions d'Homère pour établir un texte purifié, on joue dans les théâtres de la ville les pièces des dramaturges athéniens.

On reconnaît ces manifestations de la grécité dans le domaine de l'art : les nécropoles des premières générations sont ornées de stèles en marbre du Pentélique, œuvres de sculpteurs attiques qui évoquent le cimetière athénien du Céramique ; les stèles peintes représentent des cavaliers macédoniens dont la chlamyde flotte au vent, dans de savants raccourcis de trois quarts. Les hydries cinéraires sont importées de Crète, et les imitations locales des statuettes de terre cuite de Tanagra s'inspirent tellement des modèles de la vieille Grèce qu'on les attribue à des artistes béotiens installés à Alexandrie. On distingue mal les lampes et les vases à vernis noir de la vie quotidienne produits localement de leurs prototypes athéniens. L'architecture, tout du moins dans les pauvres restes qui ont échappé aux massives destructions du xixe siècle, n'évite pas cette tendance : la nécropole de Chatby (fin du ive s. et début du iiie s.) évoque des paysages d'Athènes, tandis que les monuments doriques de Mustapha Kamel (iiie s.) rappellent les tombes découvertes en Macédoine. Même chose dans l'art des bijoux et de la mosaïque : les parallèles sont à rechercher en Macédoine.

Depuis l'Époque archaïque, ce phénomène de mimétisme est bien connu : les colons cherchent à recréer l'image de la métropole, et les Alexandrins du début de l'époque hellénistique n'échappent pas à cette tradition ; dans l'Alexandrie des premières générations, les Grecs qui formaient le noyau des citoyens groupés autour de leur monarque s'efforcent de créer une ambiance familière, de poser les repères de leur monde, d'importer leurs modèles ou de les reproduire. Mais, bien vite, dans le cours du iiie siècle, et surtout à partir du siècle suivant, on assiste à l'émergence de nouvelles tendances, notamment sous l'influence des courants religieux : les dieux égyptiens étaient certes connus des Grecs depuis Hérodote, et dès la fin du ve siècle on avait ouvert un temple d'Isis au Pirée, mais c'est au contact quotidien des manifestations cultuelles des Égyptiens que les Alexandrins se sont habitués à l'existence de ces étranges divinités et à l'étendue de leurs pouvoirs. Suivant leur habitude, ils associent les dieux indigènes à ceux qui leur ressemblent le plus dans le panthéon grec, et ainsi Hathor devient une Aphrodite-Hathor, Thot un Thot-Hermès. Cette assimilation confère des pouvoirs étendus aux nouvelles divinités qui participent aux espérances de deux mondes. De plus, un nouveau culte se développe d'une manière prodigieusement rapide : Ptolémée Ier invente Sérapis, divinité nouvelle sortie de ses songes, qui participe du monde grec (avec les pouvoirs de Zeus, Pluton, Hermès...) et du monde égyptien, surtout avec les attributs d'Osiris. Sérapis forme une nouvelle triade, toute alexandrine, avec Isis et le petit Harpocrate, et leur culte se développe tout au long des siècles hellénistiques et durant l'Empire, s'exportant dans tout le monde antique : Sérapis deviendra une des divinités officielles du Capitole dès la fin du ier siècle de notre ère et s'installera jusque dans la Gaule chevelue...

Dans le domaine de l'art, ces thèmes religieux livrent une sévère concurrence au répertoire grec classique : Alexandrie produit désormais des œuvres d'art qui lui sont propres, à l'image de ses dieux, tels ces magnifiques Sérapis de marbre ou d'albâtre qui font la gloire du Musée gréco-romain d'Alexandrie, ou ces milliers de terres cuites d'Harpocrate, le dieu-enfant à la mèche enroulée, suçant du miel, chevauchant un animal (dauphin, oie, éléphant) ou sortant d'un lotus. Bien d'autres dieux grecs sont assimilés aux divinités locales : sur une petite terre cuite du musée d'Alexandrie, on distingue, au fond d'un temple tout égyptien avec ses colonnes hathoriques, la statue grecque de l'Aphrodite Anadyomène. Des techniques proprement égyptiennes prennent un nouvel essor, telle cette faïence bleue de tradition pharaonique utilisée pour façonner des services de vaisselle tout comme des statuettes, ce qui nous vaut un Alexandre le Grand très égyptien, tout bleu, à côté d'un bel Harpocrate à la corne d'abondance, dans la riche collection du Musée gréco-romain. De même, l'habileté des artisans alexandrins s'applique à continuer et à adapter à de nouveaux répertoires iconographiques la technique ancienne du verre mosaïqué, qui emploie des éléments préfabriqués, unissant des fils de verre de différentes couleurs : ils produisent des chefs-d'œuvre d'habileté technique aux couleurs chatoyantes.

Enfin, dans le domaine de l'architecture, les décors se modifient : on trouve dans la nécropole d'Anfouchy (iie-ier s. avant notre ère), des encadrements de porte et des architraves concaves de tradition égyptienne, formés de frises de cobras dressés ; quant au décor pictural, c'est un mélange du premier style pompéien avec des représentations osiriaques. Cette imbrication des deux courants trouvera son plein développement dans la nécropole de Kôm el-Chougafa (fin du ier s. de notre ère), où les colonnes papyriformes et les architraves d'uraei égyptiens jouxtent des frises de denticules, d'oves ou des conques de tradition grecque.

À partir du iie siècle avant notre ère, Alexandrie exporte largement ses modèles, notamment sous la forme de ces Aegyptiaka que l'on retrouve sur le pourtour de la Méditerranée. L'originalité du nouveau répertoire et la virtuosité des artistes alexandrins sont telles que toute œuvre d'art qui sort un peu de l'ordinaire est attribuée à cette cité : c'est la tendance du panalexandrinisme qui veut voir en Alexandrie l'origine de tout l'art hellénistique, tout en suscitant, bien naturellement, une école tout à fait adverse. Pour faire le point sur la question, il faut revenir à la source, c'est-à-dire au terrain même de la production alexandrine, et, malgré les destructions massives de la ville des marchands du xixe siècle, il reste assez d'éléments épars pour partir sur de nouvelles bases. Ainsi les travaux sur les bronziers, les potiers, les mosaïstes, les peintres et autres artisans alexandrins à partir des riches collections du Musée gréco-romain et des fouilles engagées au cœur de la ville montrent la vitalité et la profusion des productions alexandrines. Le contact de deux mondes aux riches civilisations avait fait de cette cité le creuset d'un art au souffle nouveau dans ses répertoires comme dans ses techniques.

—  Jean-Yves EMPEREUR

Bibliographie

※ Histoire

A. Adriani, Repertorio d'arte dell' Egitto greco-romano, série C, 2 vol., Palerme, 1966

A. Bernand, Alexandrie la Grande, Paris, 1966

E. Breccia, Alexandrea ad Aegyptum, Bergame, 1914

A. Calderini, Dizionario dei nomi geografici e topografici dell'Egitto greco-romano, vol. I, 1, Le Caire, 1935

L. Canfora, La Véritable Histoire de la bibliothèque d'Alexandrie, Paris, 1988

E. M. Forster, Alexandria, a History and a Guide, Alexandrie, 1938 (trad. franç., Quai Voltaire, Paris, 1990)

R. Macleod dir., The Library of Alexandria, Londres, 2000.

※ Art

Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C., série Mémoires, no 19, Autrement, Paris, 1992

A. Bernand, Alexandrie la Grande, Arthaud, Paris, 1967

E. M. Forster, Alexandrie, Quai Voltaire, Paris, 1990

P. M. Fraser, Ptolemaic Alexandria, Oxford Univ. Press, New York, 1984.

Écrit par :

  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Dijon
  • : directeur de recherche au C.N.R.S., directeur du Centre d'études alexandrines
  • : agrégé de l'Université, professeur à l'Institut de géographie du Proche et Moyen-Orient, Beyrouth

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Pour citer l’article

André BERNAND, Jean-Yves EMPEREUR, Jean-Marc PROST-TOURNIER, « ALEXANDRIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 juillet 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/alexandrie/