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ARTISANAT

Le patrimoine des « métiers d'art »

— Louis LERETAILLE

— Universalis

L'institution des maîtres d'art s'inspire de la loi japonaise sur les trésors vivants et découle d'une volonté, manifestée dès le milieu des années 1970, de ne pas laisser se perdre un patrimoine de savoir-faire menacés, et jugés pourtant indispensables à la survie de pans entiers de l'artisanat national, comme ceux qui sont nécessaires à la restauration des œuvres et des monuments ou à la création artistique. À ce titre, les maîtres d'art constituent un des aspects les plus spectaculaires d'une politique de revitalisation des métiers artisanaux.

Le modèle japonais

Lorsqu'en 1994 le ministre de la Culture nomme la première promotion de maîtres d'art, il fait explicitement référence au Japon et à ses trésors nationaux vivants. Cette notion procède de la loi japonaise de 1950 sur le patrimoine, qui distingue, à côté des biens culturels tangibles (bâtiments, peintures, etc.), des trésors intangibles que constituent des activités comme le théâtre, la musique et les arts appliqués. Le public, note le sociologue Marc Bourdier, devait bientôt confondre la technique et l'artisan dans l'expression de « trésor national humain » (ninguen kokuhō).

Le Japon compte aujourd'hui moins d'une centaine d'artistes distingués en raison de la valeur de leur savoir-faire dans des disciplines théâtrales comme le nō, le bunraku, le kabuki ou des danses comme le buyō. Dans le domaine de l'artisanat, soixante-cinq disciplines sont reconnues, parmi lesquelles la céramique, le tissage, le pochoir, la teinture, le laque, le travail du bambou, les poupées, la fabrication de sabres ou de papier. Le titre peut être détenu par un individu isolé ou par un groupe : les laqueurs de Wajima, les danseurs de Naha à Okinawa, par exemple. En contrepartie, le « trésor national » doit former de jeunes artistes ou artisans, et pour cela il bénéficie d'indemnités mensuelles.

Les trésors vivants japonais reflètent une conception spécifique de la notion de patrimoine. Le modèle occidental, largement incarné en France par la politique des Monuments historiques, exprime une logique de conservation et de consécration d'objets porteurs de la mémoire nationale. Au Japon, l'art traditionnel n'appartient pas au passé, il est actuel au même titre que les produits industriels et se réincarne sans cesse grâce aux hommes détenteurs des savoir-faire nécessaires. On peut se demander pourquoi une conception aussi radicalement différente de la transmission patrimoniale telle que l'Occident la pratique a pu inspirer la politique des métiers d'art en France.

Un contexte nouveau

On peut dater de 1975 les débuts de la politique nationale de soutien aux métiers d'art, dont les grands principes sont désormais établis. Soucieux de ne pas voir disparaître un ensemble de spécialités utiles à l'entretien du patrimoine national, le président Valéry Giscard d'Estaing commande à Pierre Dehaye, ancien directeur des Monnaies et Médailles, un rapport sur les difficultés des métiers d'art. Ce rapport relève quelque trente-huit métiers à sauvegarder ou à promouvoir, qui vont de l'argenteur au vannier, en passant par les fabricants de coiffes ou de soldats de plomb de collection et les réparateurs d'automates ou d'horloges anciennes. Il préconise une centaine de mesures, dont certaines ont été mises en œuvre, comme la création des ateliers conservatoires nationaux de la dentelle du Puy ou du point d'Alençon, la création de formations spécifiques, d'un Fonds d'intervention pour les métiers d'art et de la Société d'encouragement aux métiers d'Arts (S.E.M.A.).

Le rapport prend aussi acte d'une conception nouvelle de la notion de patrimoine : les[...]

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Écrit par

  • : conservateur en chef du Patrimoine
  • : enseignant à l'université de Paris-I et au Centre national des arts et métiers
  • Universalis : services rédactionnels de l'Encyclopædia Universalis

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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