THÉÂTRE OCCIDENTALHistoire

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L'art théâtral a longtemps été considéré par les critiques et les historiens comme une forme particulière, mais non différente en essence, de la création littéraire. En quoi ils suivaient Aristote prononçant que tout ce qui touche à l'organisation du spectacle, quel qu'en soit le pouvoir de séduction, est ce qu'il y a de plus étranger à la poétique, à la part propre du poète, et qu'il convient d'en abandonner la mise en œuvre au machiniste-accessoiriste. La séparation entre les deux fonctions : la dramaturgie, fonction noble, inventrice, et la mise en scène, fonction auxiliaire, sinon ancillaire, est un phénomène caractéristique de la culture occidentale.

Il est bien vrai que l'écrit seul assure matériellement la pérennité aux ouvrages de l'esprit, à ceux du moins qui sont doués pour survivre au moment de leur apparition parce qu'ils sont porteurs d'une signification présumée universelle et que leur style les protège contre les injures du temps. Cependant, la scène a eu beau se structurer de plus en plus comme un grand livre ouvert devant les spectateurs, l'essor, dès le xviiie siècle, de la littérature romanesque, signe de la mutation culturelle que devaient entraîner les transformations de la société, a fait sentir à l'art dramatique l'usure de ses propres moyens d'expression. Bientôt l'invention de nouvelles techniques du spectacle, et d'abord du cinéma (la seule formule de théâtre populaire qui ait réussi à l'échelle mondiale), et l'avènement (autour de 1890) du metteur en scène l'ont engagé dans un processus de rénovation qui le rapproche de la source originelle où, périodiquement, au cours de son histoire, se sont toujours retrempées ses énergies.

L'Antiquité gréco-latine

Le théâtre occidental a pour berceau le bassin méditerranéen. Il s'est affirmé, dès l'Antiquité, comme l'expression d'une civilisation de type humaniste, c'est-à-dire caractérisée par la volonté d'assurer la promotion de l'homme, de reconnaître sa situation dans l'univers, de définir ses rapports avec le surnaturel et d'instaurer un ordre rationnel de la société. Il s'est constitué comme art en s'émancipant des liturgies religieuses d'où il tire son origine, en l'espèce le culte de Dionysos qui, comme d'autres cultes agraires primitifs, comportait, dans les temps les plus reculés, un rituel magique assorti de sacrifices humains et de cannibalisme.

À son prototype, le chœur cyclique, le drame grec doit le support de son appareil scénique, l'orchestra, et son armature lyrique : chants du chœur, « chants de la scène » et récitatifs ; mais c'est l'épopée qui l'a doté de son organisation dialectique. Il se définit en effet comme l'exposition d'un conflit soit entre l'homme et les forces de l'univers, soit entre les individus ou entre l'individu et le groupe. Le sentiment tragique résulte de la conscience que prend le « héros » de la condition mortelle ; la vision comique limite son champ d'observation à la condition sociale.

Pour que parviennent à leur point de maturité les deux formes qui demeureront jusqu'à nos jours des modèles pour l'Occident : la tragédie et la comédie, il faudra que, dans Athènes, vers la fin du vie siècle, le rituel dionysiaque s'incorpore à la religion de la cité. L'homme athénien, c'est le citoyen ; son royaume est sur la terre, c'est cette cité, et précisément, fondée par une déesse qui est la raison humaine divinisée. La notion de la catharsis s'éclaire sous cet angle. La fiction tragique, énonce Aristote, « en suscitant pitié ou crainte, opère la purgation propre à de pareilles émotions ». Elle laisse le spectateur sous l'impression d'une vérité cruelle, mais sous le charme apaisant de la poésie et fortifié pour les tâches qui le requièrent au sein de la collectivité. De même, la comédie aristophanesque est une comédie essentiellement politique.

Le théâtre, à Athènes, est une institution publique. Son activité s'insère dans le calendrier des fêtes nationales et panhelléniques. Entre dramaturgie et scénographie, l'interdépendance était étroite, comme était profond l'accord entre l'inspiration du poète et les aspirations du public. Ce public était un peuple, il venait là communier dans le sentiment national. Malheureusement, dès la fin de ce siècle éclatant, les luttes pour l'hégémonie où Athènes, Sparte et Thèbes se sont entredéchirées ont discrédité l'idéal démocratique ; la domination macédonienne l'a fait oublier, et le partage de l'empire d'Alexandre, s'il a favorisé l'hellénisation de l'Orient méditerranéen, y a développé une culture cosmopolite que ne vivifient plus la fierté nationale et la passion de la liberté. L'élite place le bonheur dans la consommation des biens de fortune ; elle prise par prédilection les valeurs de la vie privée : la femme, l'enfant, l'intimité, la mondanité ; elle se complaît dans une religiosité curieuse d'ésotérisme et cultive, en littérature comme dans les arts plastiques, la scène de genre, la ressemblance, un maniérisme touchant ou voluptueux. Dans ce climat, l'art tragique s'étiole. Honorés de fréquentes reprises, logés dans le marbre, Eschyle, Sophocle et Euripide n'ont pas de successeurs. Aristophane non plus, et pour cause. La « comédie nouvelle » noue une intrigue à péripéties romanesques, prêtant à chaque personnage « le langage et la conduite qui lui conviennent, selon la catégorie du général, c'est-à-dire du vraisemblable et du nécessaire » (Aristote), fixant en « emplois » de théâtre des échantillons typiques de la société contemporaine. À Rome, Plaute reprendra ces recettes en les assaisonnant de sel italique, puis Térence, dans un registre plus proche de l'atticisme. C'est de Térence que, partout en Europe, se réclamera la comédie des temps modernes, tandis que les tragédies de Sénèque, suprême floraison de l'alexandrinisme, transmettront aux classiques italiens et français, de Robert Garnier à Alfieri, l'héritage des tragiques grecs.

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  • : agrégé de lettres, maître assistant honoraire à la Sorbonne

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Pour citer l’article

Robert PIGNARRE, « THÉÂTRE OCCIDENTAL - Histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theatre-occidental-histoire/