TAPIS

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« L'époque classique » du tapis d'Orient

La période qui va de la fin du xve siècle à la fin du xviie siècle est qualifiée d'« époque classique » du tapis. C'est alors que les caractéristiques particulières des différentes régions se manifestent avec netteté et apparaissent dans des originaux impressionnants. En Asie Mineure et dans le Caucase, on observe une tradition ininterrompue des dessins au cours des siècles. Dans les spécimens plus tardifs règnent, comme au Moyen Âge, des motifs au dessin rigoureux et clair, régulièrement alternés, qui couvrent tout le champ dans un rapport infini. Ils apparaissent non seulement sur les tapis dits de Holbein et de Lotto avec un assemblage de rhombes ou d'octogones ou un décor d'arabesques, mais aussi sur les tapis d'Ouchak. Ces derniers reprennent souvent les grands dessins de médaillons de l'art persan. Mais tout comme les motifs en étoiles plus sévères les médaillons s'intègrent en un décor continu qui couvre tout le champ. Le coloris aussi dépouillé que le dessin est limité à deux teintes prédominantes : comme le rouge et le jaune dans les Lotto, le bleu foncé et le rouge dans les tapis d'Ouchak à étoiles et à médaillons, ou un décor sombre sur fond ivoire dans les « tapis aux oiseaux et Tschintamani » (sphère). Les motifs zoomorphes des tapis médiévaux trouvent leur continuation dans les « tapis de dragons » du Caucase. Toutes les formes naturelles sont stylisées en grands motifs géométriques, conférant ainsi aux fabrications de ces contrées une vigueur grandiose d'une étrange rudesse. Les dessins persans sont aussi transformés dans ce sens et harmonieusement intégrés aux motifs caractéristiques où plusieurs rangs de pampres décalés les uns par rapport aux autres se chevauchent. Par la structure de leur dessin les tapis mamelouks égyptiens sont en contraste marqué avec ceux d'Asie Mineure et du Caucase. Dans les grandes pièces, un ou plusieurs champs nettement délimités sont dominés respectivement par un motif central principal – étoile ou polygone – auquel sont subordonnées des formes analogues plus petites. Bien que des rinceaux minuscules, surtout des feuilles en forme de champignon d'un tracé délicat, emplissent tous ces espaces, à première vue les motifs ont un aspect purement géométrique. Le caractère très original de ces tapis qui sont nés dans la seconde moitié du xve siècle et les premières décennies du xvie siècle est souligné par l'harmonie tricolore qui prévaut dans le champ et les bordures : vert clair, bleu mat et rouge.

Tapis dit de Lotto

Photographie : Tapis dit de Lotto

Tapis anatolien dit de Lotto, fin du XVIe siècle. Collection particulière. 

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À la suite de la conquête de l'Égypte par les Turcs en 1517 apparurent dans ce pays les tapis osmans dont la technique et, au début, les teintes étaient très voisines des tapis mamelouks, mais dont le dessin en revanche était absolument nouveau. En combinant les influences persanes avec des motifs spécifiquement turcs ils représentent l'art de cour du tapis turc qui diffère du tapis d'Asie Mineure. L'impression d'ensemble est déterminée par le semis de fleurs, de vrilles et de feuilles de lance qui se répètent régulièrement sur tout le champ, même si l'ordonnance en médaillons des tapis persans du Nord-Ouest reparaît souvent.

L'attachement à la tradition qui se fait jour dans d'autres pays est à l'opposé de la rupture marquée opérée en Perse avec l'ornementation médiévale et de la rivalité entre l'art du tapis d'une part, l'enluminure et la peinture d'autre part, phénomène dont on peut dire justement qu'il a « révolutionné le dessin ». Il fut permis par la concentration des meilleurs artistes et ouvriers dans de grandes manufactures urbaines qui furent les centres essentiels de l'art persan du tapis durant le règne des Safavides (1501-1721). L'enluminure exerce son influence la plus forte dans les dessins du nord-ouest de la Perse (dont le centre est à Tabriz), tels les cartouches très chargés et particulièrement les tapis à médaillons auxquels la combinaison d'un grand motif central étoilé et des quarts de médaillons correspondants dans les coins confère une structure harmonieuse. Dans les riches décors où plusieurs rangs de pampres échelonnés se chevauchent, viennent s'insérer également des animaux et des combats d'animaux. L'influence de la peinture aboutit même à la représentation de paysages et à l'introduction de motifs à figures dans les tapis de chasse. Cette tendance atteint son point culminant dans les tapis de soie de Kâchan (Perse centrale) qui – noués ou tissés – contiennent, outre les motifs de médaillons, des représentations de paysages orientés unilatéralement. En revanche les tapis du sud de la Perse (capitale Kirman) possèdent de tout autres particularités, surtout les tapis à vases dont les fleurs extrêmement variées sont attachées à des pampres ascendants qui s'entrecroisent souvent et se chevauchent. Les vrilles qui partant du centre du champ rejoignent symétriquement les écoinçons du fond, généralement d'un rouge lumineux et qui portent de grandes fleurs ainsi que des animaux et des combats d'animaux dans les premiers tapis à décor de pampres et de faune, constituent le dessin de base des tapis Hérat de l'est de la Perse, qui connurent un vaste essor au xviie siècle. Les tapis de soie dits « polonais » (Shah Abbas) qui reprirent en les variant les dessins de différents arts persans ne trouvèrent leur style propre que vers la fin du xvie siècle. De même que dans les tapis d'Hérat tardifs et les tapis dits « portugais » qui présentent une variante du motif du médaillon, une tendance à simplifier la structure du dessin et à mettre en valeur les motifs individuels et l'effet de richesse dû au velours se dégage avec beaucoup de netteté de cette très tardive variété de tapis par rapport aux fabrications du xvie siècle.

Tapis de Kashan (Perse centrale)

Photographie : Tapis de Kashan (Perse centrale)

Tapis de Kashan (Perse centrale) à motifs d'animaux. Soie, 124 cm × 109 cm. Musée du Louvre, Paris. 

Crédits : Bridgeman Images

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L'Inde constitue un territoire marginal de l'art du tapis à points noués bien qu'il ait connu un vif épanouissement sous le règne des empereurs moghols et produit des pièces au dessin somptueux et d'une extrême finesse d'exécution. Indépendamment d'influences émanant principalement de Perse orientale, ces tapis permettent de déceler dans la représentation un penchant à un naturalisme marqué.

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Tapis dit de Lotto

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  • : directrice de la collection des textiles, Musées autrichiens d'art appliqué, Vienne

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Pour citer l’article

Dora HEINZ, « TAPIS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tapis/