Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

JEUNESSE LITTÉRATURE POUR LA

L'esthétique baroque et l'épreuve de la raison

Le passage du conte populaire au conte littéraire au xviie et xviiie siècles entérine la reconnaissance bourgeoise de ce statut, et repose sur la simplicité supposée de l'enfant confondue avec celle du peuple, mais relevée par l'humour de l'esprit mondain. Les Contes des fées de 1698 de Mme D'Aulnoy (et notamment L'Oiseau bleu, La Chatte blanche, encore remarquablement illustrés par Frédéric Clément en 1989 et 1991) et ceux des conteuses de la fin du xviie siècleconstituent une autre proposition séduisante adressée à un double lectorat. Ils sont marqués, plus nettement que ceux de Charles Perrault, par l'esthétique baroque illuminant une action qui s'accomplit dans les magies et machines inspirées des opéras de Lully ou dans le décor de Versailles transposé dans le merveilleux du récit. Les œuvres participaient au processus de « civilisation des mœurs » et au passage de la société aristocratique à la société bourgeoise. Elles allaient rapidement glisser dans la littérature de colportage et dans la Bibliothèque bleue, atteignant les classes moyennes et les campagnes au siècle suivant. C'est qu'une nouvelle orientation dans l'éducation s'était manifestée, après Érasme, dans des traités comme l'Orbis Sensualium Pictus du pédagogue tchèque Jean Comenius de 1658, qui insistait sur l'ouverture aux réalités de la nature, ou encore dans l'Essai sur l'entendement humain de John Locke (1690) suivi des Pensées sur l'éducation (1693), qui soulignaient l'importance du jeu et de l'image dans la formation intellectuelle. À cette époque encore, Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, rédigeait dès 1691 des contes destinés à instruire l'héritier de la couronne sur les réalités économiques du royaume : l'un d'eux, Les Abeilles et les vers à soie, directement inspiré du développement des magnaneries par Colbert, tient compte des découvertes de Swammerdam sur les métamorphoses du papillon, dont faisait état le Dictionnaire de Furetière de 1690. Des contes qui ne seraient publiés que le siècle suivant et longtemps réédités, alors que le papillon, non seulement se posa sur le Discours à Mme de la Sablière de Jean de La Fontaine, lors de sa réception à l'Académie française, mais constitua aussi le fleuron du conte Le Prince des feuilles des Nouveaux Contes des fées (1698) de Mme de Murat. Un papillon dont l'image colorée, devenue l'emblème baroque de l'enfance, devait traverser l'œuvre de Nodier et de George Sand, le Pinocchio de Collodi, les Histoires pour Bel Gazou de Colette, Lolita, Zazie dans le métro et de nombreux albums contemporains, avant de se déployer magnifiquement dans Muséum (2000) de Frédéric Clément.

Le xviiie siècle accueillit aussi l'orientalisme des Contes des Mille et Une Nuits dans la traduction d'Antoine Galland (1704-1717). Quant au Cabinet des fées du chevalier de Mayer, ensemble de quarante et un volumes publiés entre 1785 et 1789, il représenta l'apogée d'un goût du merveilleux remis en cause par les Lumières qui luttaient contre les superstitions. La littérature pour la jeunesse dut, en effet, faire face aux exigences de raison et d'ordre de plus en plus fortes des pédagogues, d'abord privés ou inspirés par les églises, puis soutenus par les lois de la République : une longue histoire de relations complexes entre ces lois (loi Guizot de 1833, lois Jules Ferry de 1881-1882) et les développements de la lecture a été ponctuée de décisions fortes, comme la création des bibliothèques scolaires en 1862 devenue réalité avec Jean Macé, collaborateur de P.-J. Hetzel dans le Magasin d'éducation et de récréation et fondateur en 1866 de la Ligue de l'enseignement.[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : professeur émérite de l'université de Paris-XIII, président fondateur de l'Institut international Charles-Perrault

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Michel Tournier - crédits : Rapahel Gaillarde/ Gamma-Rapho/ Getty Images

Michel Tournier

<em>Les Misérables</em>, V. Hugo - crédits : Géo Dupuis/ musée Victor Hugo, Paris/ AKG Images

Les Misérables, V. Hugo

Lewis Carroll - crédits : Lewis Carroll/ Hulton Archive/ Getty Images

Lewis Carroll

Autres références

  • ALEXANDER LLOYD (1924-2007)

    • Écrit par Universalis
    • 507 mots

    Nourri aux sources de la mythologie et des romans arthuriens, l'écrivain américain Lloyd Alexander transporta ses lecteurs dans un univers de fantasy avec cinq romans regroupés sous le titre de Prydain Chronicles (Chroniques de Prydain). La série débute avec The Book of Three (1964, Le Livre...

  • ALICE AU PAYS DES MERVEILLES, Lewis Carroll - Fiche de lecture

    • Écrit par Sophie MARRET
    • 1 212 mots
    • 1 média
    Les Aventures d'Alice au pays des merveilles naquirent lors d'une promenade en bateau à laquelle Lewis Carroll avait convié Alice, Lorina et Charlotte Liddell, les filles du doyen de Christ Church. Les enfants lui demandèrent de leur raconter une histoire qu'il inventa au fur et à mesure de leur...
  • ANGLAIS (ART ET CULTURE) - Littérature

    • Écrit par Elisabeth ANGEL-PEREZ, Jacques DARRAS, Jean GATTÉGNO, Vanessa GUIGNERY, Christine JORDIS, Ann LECERCLE, Mario PRAZ
    • 28 170 mots
    • 30 médias
    L'évolution du genre suit, comme il est logique, l'évolution de la place attribuée à l'enfant dans la société anglaise et, plus précisément, au sein de la classe dominante. Tant que les enfants n'existent pas pleinement comme individus reconnus et que rares sont ceux qui savent lire, il n'y a pas de...
  • BARRIE JAMES (1860-1937)

    • Écrit par Universalis
    • 791 mots

    Auteur de pièces de théâtre et de romans, James Barrie, né le 9 mai 1860 en Écosse à Kirriemuir, est surtout connu pour avoir créé le personnage de Peter Pan, le garçon qui ne voulait pas grandir.

    Fils d'un tisserand, il ne s'était jamais remis de la mort d'un de ses frères, survenue alors...

  • Afficher les 93 références

Voir aussi