ISMAÉLISME

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La pensée scientifique et philosophique

Les historiens de la philosophie islamique, jusqu'à une époque récente, ne connaissaient de l'ismaélisme que ce qui avait été écrit par ses adversaires et qui se résumait en des accusations d'infidélité, d'hérésie et d'immoralité. Actuellement, d'après les sources ismaéliennes mêmes dont certaines furent publiées par de grands orientalistes, ainsi qu'à la lumière des études critiques de spécialistes tels que Louis Massignon, Henry Corbin, Bernard Lewis, la doctrine apparaît sous un jour entièrement nouveau.

La philosophie de la nature

La philosophie de la nature chez les ismaéliens s'appuie sur celle d'Aristote, réinterprétée selon une perspective néo-platonicienne. Ce qui attire d'abord l'attention du chercheur est ici la distinction entre le macrocosme et le microcosme, qu'en même temps ils considèrent comme liés l'un à l'autre et en correspondance. L'apparition du macrocosme dans l'existence répond à un acte d'instauration primordiale et éternelle, acte qui est l'origine de l'Être. Cette instauration est appelée al-‘amr, l'Impératif. Le premier être qui fut instauré par cet acte c'est l'Intellect universel ; il l'a été sans intermédiaire, à la différence de tout ce qui n'est pas lui. Ainsi l'âme universelle vient à l'existence par l'intermédiaire de l'Intellect, de même que la matière universelle par l'intermédiaire de l'âme universelle. L'Intellect, du fait qu'il est instauré sans intermédiaire, possède l'unité pure. Cependant, on lui connaît trois attributs : la priorité, parce qu'il est le premier être instauré ; l'action, parce que c'est par lui que les choses passent de l'état de puissance à l'état d'acte ; enfin l'universalité, car c'est de lui qu'émanent les intelligences individuelles. L'âme universelle est, également, une réalité une, mais son action et son influence se diversifient à cause de la diversité des matières qui reçoivent son action ; ainsi, elle apparaît dans le monde céleste physique comme motrice ; dans le monde des quatre éléments comme force de mixtion ; dans le monde végétal comme principe de croissance ; dans le règne animal comme volonté motrice, et dans le monde humain comme force de pensée et de discernement. Quant à la matière, elle est d'après les ismaéliens tout ce qui est apte à recevoir et à se concrétiser. On en distingue quatre catégories : la matière universelle ou première (c'est le corps absolu qui agit dans la substance du monde corporel) ; la matière naturelle, c'est-à-dire les quatre éléments qui sont à l'origine du minéral, du végétal et de l'animal ; la matière artificielle, qui comprend toutes les productions de l'être vivant ; enfin, la matière élémentaire physique, composée de tout ce qui existe concrètement.

L'âme, l'intellect et la connaissance

D'après les penseurs ismaéliens, le corps par lui-même est incapable d'agir et de se mouvoir ; si donc il se meut, ce ne peut être que par une force étrangère à sa nature corporelle. Certains corps possèdent un mouvement à sens unique : par exemple le feu et l'eau ; c'est leur mouvement naturel. Pour d'autres le mouvement a des sens multiples ; il peut être : sans conscience ni volonté, comme pour les végétaux ; avec volonté et sensibilité, comme chez l'animal ; avec sensibilité, volonté et discernement, comme chez l'homme.

L'âme, dans cette perspective, se définit comme le principe du mouvement, de la sensibilité, de la volonté et du discernement. Chez les animaux et les végétaux, elle est divisible et périssable et finit avec le corps. Dans l'être humain, elle est une substance indivisible et donc immortelle.

Les intelligences sont également partagées en quatre catégories : intelligence en puissance ; intelligence en acte ; intelligence acquise ; intelligence angélique. Les trois premières sont naturelles et communes à tous les êtres humains, tandis que la quatrième est la part des prophètes et des imāms en titre. Cependant, elle peut se communiquer aux disciples par voie de transmission. Quand l'homme accède à l'intelligence angélique dans la personne du prophète ou de l'imām, il s'élève au niveau de l'universel, de la perfection totale ; il devient l'homme achevé, réel, en qui se rencontrent harmonieusement le macrocosme et le microcos [...]

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Écrit par :

  • : chargé de cours d'histoire à l'université de Savoie, Chambéry, chercheur associé au Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud, Paris
  • : docteur de l'université Al-Azhar, Le Caire (alimiyya), docteur ès lettres, université de Paris-Sorbonne, maître de recherche au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Michel BOIVIN, Osman YAHIA, « ISMAÉLISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ismaelisme/