Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

MASSIGNON LOUIS (1883-1962)

Homme de science adonné à l'islamologie, mais dépassant largement ce domaine et y déroutant quelque peu ses pairs ; homme de foi et fils soumis de l'Église, mais brouillant les pistes de l'œcuménisme et posant, dans une ouverture incomparable à l'islam, un mode d'existence religieuse et de coexistence interconfessionnelle où les uns et les autres semblent ne plus se reconnaître ; homme d'action politique où la loyauté du citoyen, voire de l'officier français, prétend déboucher dans l'universalisme non violent par le biais d'une politique musulmane de la France : tels sont dans la vie et l'œuvre de Louis Massignon des aspects qui méritent de retenir l'attention du chercheur.

Les réactions à l'égard de Massignon, respecté, aimé ou redouté au cours de sa vie, semblent se fondre depuis sa mort dans un concert d'éloges où quelques amis sincères se trouvent surpris entre ceux qui, de son vivant, paraissaient devoir être ses fossoyeurs et ceux qui ont pour habitude de ne célébrer que les cadavres.

C'est dire que la signification de la vie et de l'œuvre de Massignon ne se dégagera que le jour où ceux qui en ont été profondément choqués oseront le dire, islamologues notamment, théologiens et politiques. Or, il semble que les uns et les autres s'en prennent entre-temps à telle œuvre secondaire de « disciple » ou à tel aspect mineur de l'œuvre, quand c'est l'œuvre elle-même comme expression totale de l'homme qui les a heurtés.

Le « cheikh admirable »

Louis Massignon avait une prédilection pour les méditations sur les courbes de vie. Vincent Monteil s'est essayé à le faire pour lui, et Massignon a retouché sa longue introduction à Parole donnée. C'est un témoignage inégalable, quasi autobiographique. À défaut de le parodier, on y renverra le lecteur en se bornant à mentionner ici les événements et dates biographiques les plus marquants. Né à Nogent-sur-Marne, Louis Massignon entre au lycée Louis-le-Grand, à Paris, où il rencontre en 1896 Henri Maspero. Entre des études de philosophie et de mathématiques, il s'entretient, en 1900, à l'abbaye bénédictine de Ligugé, avec J.-K. Huysmans et part, l'année suivante, pour l'Algérie. Il participe, en 1905, au Congrès des orientalistes à Alger. Après avoir présenté (1904) son diplôme d'études supérieures sur le Maroc d'après Léon l'Africain, il fait, en 1906, un voyage dans ce pays et est nommé membre de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire. Au cours d'une mission en Mésopotamie, il vit, sur le Tigre, le 3 mai 1908, une expérience à laquelle il référera toujours son évolution spirituelle, sans qu'elle ait été véritablement explicitée jusqu'ici. Il poursuit des recherches sur le mystique musulman al-Ḥallādj à Constantinople, puis au Caire, où il étudie à l'Azhar et devient professeur à la nouvelle Université (1912-1913). Après son mariage, en 1914, il est mobilisé dans l'armée d'Orient où il occupe, de 1917 à 1919, le poste d'officier adjoint auprès du haut commissaire de France en Palestine et en Syrie.

Directeur, à la fin de la guerre, de la Revue du monde musulman et professeur suppléant au Collège de France, Massignon y est nommé titulaire en 1926 et fonde la Revue des études islamiques ; devenu directeur à l'École pratique des hautes études en 1933, il est reçu membre de l'Académie arabe au Caire dont il suit annuellement les sessions jusqu'en 1960. Il fonde en 1934 la Badaliya à Damiette. En 1947, président de l'Institut d'études iraniennes et fondateur du comité chrétien d'entente France-Islam, il prend part à la mission française auprès des réfugiés palestiniens, inaugurant une série de voyages qu'il renouvellera chaque année auprès de ceux-ci. Les démarches de Massignon[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ÉCRITS MÉMORABLES (L. Massignon)

    • Écrit par Yves LECLAIR
    • 977 mots

    Louis Massignon (1883-1962), savant et écrivain, chrétien et islamologue, enseignant et homme politique, est une figure célèbre et atypique de l'orientalisme français du xxe siècle.

    Son œuvre abondante, trop souvent réduite à sa thèse magistrale consacrée à La Passion d'al-̣Hallāj...

  • ḤALLĀDJ AL (858 env.-922)

    • Écrit par Georges C. ANAWATI
    • 1 985 mots

    Attachante figure, à la vérité, que celle d'al-Ḥallādj, mystique musulman mort sur un gibet, à Bagdad, pour avoir chanté l'amour de Dieu en des termes que l'islam officiel jugea blasphématoires. Depuis que Massignon lui consacra, en 1922, son livre monumental, sa personne se profile, à...

  • HERMÉTISME

    • Écrit par Sylvain MATTON
    • 4 971 mots
    • 1 média
    ...aux awliyā en général pendant le cycle de la walāyat succédant au cycle de la prophétie législatrice ». En revanche, ainsi que l'a noté Louis Massignon, la thèse hermétique selon laquelle l'essence divine peut, grâce aux prières, être contrainte à s'« infondre » dans une idole ou un saint,...
  • LYRISME

    • Écrit par Jamel Eddine BENCHEIKH, Jean-Pierre DIÉNY, Jean-Michel MAULPOIX, Vincent MONTEIL, René SIEFFERT
    • 10 725 mots
    • 2 médias
    ...dû couler ses oppositions de timbres vocaliques (a/â, e/i, o/u) dans le moule sémitique des différences de « quantité » ou de « longueur ». Louis Massignon faisait, en 1950, à propos de Shushtarî, le « Verlaine andalou » enterré à Damiette en 1269, cette observation capitale : « Au lieu que,...
  • ORIENTALISME, art et littérature

    • Écrit par Daniel-Henri PAGEAUX, Christine PELTRE
    • 10 996 mots
    • 8 médias
    En 1922, l'année même où Barrès rédige son Enquête aux pays du Levant, un orientaliste, Louis Massignon, publie sa thèse sur le mystique persan Al-Hallaj. Il fait taire le rêve pour méditer sur des traditions philosophiques séculaires. Avec cette œuvre monumentale et avec cet homme, la page...

Voir aussi