ESTHÉTIQUEL'expérience esthétique

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La notion d'« expérience esthétique » recouvre des acceptions très distinctes. De nos jours, le sens « subjectiviste » qu'a légué le xixe siècle paraît avoir prévalu, sans qu'il faille pour autant privilégier le point de vue du spectateur : nous trouvons normal, par exemple, qu'un compositeur nous parle de lui-même dans sa musique ; nous écartons ainsi le sens « objectiviste » en honneur au xviiie siècle, lequel stipulait que les affects étaient pourvus d'assez de réalité pour être « imités », sans que le musicien qui les dépeignait engageât trop son « moi » dans cette affaire. Qu'est-ce qui a motivé ce passage de l'objet au sujet ? Toujours en ce qui concerne la musique, l'idée que les sons peuvent véhiculer de façon tout à fait préférentielle les sentiments, parce qu'ils en sont les « signes naturels ». Il suffit donc à celui qui souhaite atteindre, en tant que créateur, une certaine originalité d'exhiber (à l'aide des conventions en vigueur) « ses » sentiments, ou les sentiments qu'il feint d'éprouver « par lui-même », pour que sa musique soit reconnue comme « naturelle », et de ce fait, xixe siècle oblige, immédiatement légitimée. Que les sentiments non seulement puissent, mais encore exigent légitimement d'être feints, cela sonne tout de même un peu faux ! La meilleure façon de tirer son épingle du jeu pour un compositeur qui se respecte, ce sera de se décharger sur l'interprète : volens nolens, ce dernier, pour peu que la partition s'orne d'un con expressione, « s' »exécutera. Si bien que le critique (ou l'auditeur en général) se trompe s'il entre en état d'éréthisme chaque fois qu'il imagine pénétrer, grâce à l'œuvre, dans la vie privée du musicien ; il n'a pas compris que le « moi » est ce que le compositeur se compose en premier pour lui-même (et plus exactement encore : pour n'être pas lui-même).

Sans aller jusqu'à rejeter l'esthétique en tant que telle, comme n'hésitait pas à le faire Heidegger, on peut être tenté d'en récuser le subjectivisme. Mais, si d'aventure on y par [...]


1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 8 pages

Médias de l’article

John Cage

John Cage
Crédits : H V Drees/ Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Victoire de Samothrace

Victoire de Samothrace
Crédits : Peter Willi/ Bridgeman Images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : musicien, philosophe, fondateur du département de musique de l'université de Paris-VIII

Classification

Autres références

«  ESTHÉTIQUE  » est également traité dans :

ESTHÉTIQUE - Vue d'ensemble

  • Écrit par 
  • Daniel CHARLES
  •  • 1 611 mots

Qu'est-ce que l'esthétique ? Le philosophe allemand Martin Heidegger la définissait, en 1936, comme « la science du comportement sensible et affectif de l'homme et de ce qui le détermine », étant entendu que ce déterminant est le beau, que le beau peut aussi bien apparaître dans la nature qu'être issu de l'art, et que l'homm […] Lire la suite

ESTHÉTIQUE - Esthétique et philosophie

  • Écrit par 
  • Mikel DUFRENNE
  •  • 7 348 mots

Esthétique : le mot est assez neuf, et l'institution l'est plus encore ; la première revue d'esthétique, la Zeitschrift für Ästhetik und allgemeine Kunstwissenschaft, a été lancée en 1904, et en France la première chaire d'esthétique a été créée en 1921, à la Sorbonne, pour Victor Basch. Et pourtant la tâche que l'esthétique comme disc […] Lire la suite

ESTHÉTIQUE - Histoire

  • Écrit par 
  • Daniel CHARLES
  •  • 11 893 mots
  •  • 3 médias

L'esthétique traditionnelle – l'esthétique d'avant l'esthétique, si l'on s'avise du caractère récent de la discipline esthétique qui date de 1750 (année de parution du tome I de l'Aesthetica de Baumgarten) – a mêlé théorie du Beau et doctrine (normative) de l'art. […] Lire la suite

ESTHÉTIQUE - Les catégories esthétiques

  • Écrit par 
  • Anne SOURIAU
  •  • 3 722 mots

Le terme de catégories esthétiques date de la fin du xixe siècle et s'est largement répandu au xxe, mais la notion qu'il recouvre est de toutes les époques, sous des désignations variées (modifications du beau, espèces esthétiques, etc.). On peut citer comme exemple […] Lire la suite

ALLÉGORIE, notion d'

  • Écrit par 
  • François TRÉMOLIÈRES
  •  • 1 460 mots

Dans le chapitre « De l'allégorie au symbole »  : […] Ainsi autorisée par la théologie, l'allégorie a connu un prodigieux essor dans la littérature et l'art du Moyen Âge – au point que la pensée médiévale tout entière a pu être qualifiée d'allégorique. Tout s'entrelace, tout se répond dans un monde saturé de signes, sorte de livre où déchiffrer les marques du Créateur – mais aussi miroir de soi dans la quête amoureuse du Roman de la Rose ( xiii e   […] Lire la suite

ABSTRAIT ART

  • Écrit par 
  • Denys RIOUT
  •  • 6 698 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Les formes et le sens »  : […] Lorsque Kant oppose la « beauté adhérente », déterminée par la perfection de ce que doit être l'objet dans lequel elle se manifeste, à la « beauté libre », sans concept, il prend pour exemple de cette dernière non seulement les fleurs, le colibri, l'oiseau de paradis, les crustacés marins, les rinceaux ou les papiers peints, mais encore la « musique sans texte ». L'art abstrait tout entier ne ris […] Lire la suite

AISTHESIS (J. Rancière) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Gilles QUINSAT
  •  • 1 077 mots

En 1946, Erich Auerbach publiait Mimésis , un essai qui fit date. Comme le précisait son sous-titre, l'ouvrage se proposait de décrire l'évolution de « la représentation de la réalité dans la littérature occidentale », de l' Odyssée d'Homère à La Promenade au phare de Virginia Woolf. À chaque chapitre, Auerbach partait de l'examen d'un extrait d'une œuvre qui lui permettait, comme à travers une […] Lire la suite

ALLÉGORIE

  • Écrit par 
  • Frédéric ELSIG, 
  • Jean-François GROULIER, 
  • Jacqueline LICHTENSTEIN, 
  • Daniel POIRION, 
  • Daniel RUSSO, 
  • Gilles SAURON
  •  • 11 638 mots
  •  • 3 médias

On définit généralement l'allégorie en la comparant au symbole , dont elle est le développement logique, systématique et détaillé. Ainsi, dans la poésie lyrique, l'image de la rose apparaît souvent comme le symbole de la beauté, de la pureté ou de l'amour ; Guillaume de Lorris en a fait une allégorie en racontant les aventures d'un jeune homme épris d'un bouton de rose. Il est évident qu'entre le […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE DE L'ART

  • Écrit par 
  • Brigitte DERLON, 
  • Monique JEUDY-BALLINI
  •  • 3 610 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Les esthétiques locales »  : […] L’assimilation de l’esthétique au beau, et du beau à une catégorie occidentalo-centrée, a longtemps différé la reconnaissance et l’étude des systèmes locaux de valeurs. Malinowski, en son temps (1935), nota pourtant « l’énergie considérable dépensée à des fins purement esthétiques » par les horticulteurs mélanésiens. Forge (1979) observa quant à lui que certaines populations de Nouvelle-Guinée ten […] Lire la suite

ANTI-ART

  • Écrit par 
  • Alain JOUFFROY
  •  • 3 052 mots

Dans le chapitre « L'anti-art et ses avatars »  : […] Le destin de l'anti-art ne traduit pas, depuis, cette violence extrême. Au fur et à mesure que l'art d' avant-garde a été accepté, classé, valorisé financièrement par les critiques, les musées et les marchands, l'anti-art est devenu l'épiphénomène de l'art. Si Breton n'y a jamais fait appel, s'il a même contribué à perpétuer à sa manière la vocation subversive de l'art proprement dit, son ami Mar […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Daniel CHARLES, « ESTHÉTIQUE - L'expérience esthétique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 octobre 2020. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/esthetique-l-experience-esthetique/