ESTHÉTIQUEL'expérience esthétique

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Le préréflexif

Si, par son inexactitude même, l'expérience esthétique, totalité interne déchaînée ou désenclavée, communique à ce qu'elle investit la plus resserrée des cohérences, c'est que le monde dans lequel elle s'insère et s'épanche lui est homogène et consubstantiel, et qu'elle s'y est insinuée et répandue comme une « atmosphère » (Dufrenne). Les dimensions de cet univers « à la fois fini et illimité », donc « einsteinien » bien qu'il s'ouvre « plutôt en intension (sic) qu'en extension », « défient la mesure, non parce qu'il y a toujours plus à mesurer, mais parce qu'il n'y a pas encore à mesurer : ce monde n'est pas peuplé d'objets, il les précède, il est comme une aube où ils se révèlent, où se révéleront tous ceux qui sont sensibles à cette lumière, ou, si l'on préfère, tous ceux qui peuvent se déployer dans cette atmosphère ».

Pour l'auteur de la Phénoménologie de l'expérience esthétique, le monde exprimé, monde de l'expression achevée, est simultanément celui du non finito, où s'esquisse ce qui sera sans pour autant être déjà. L'expérience a un but, comme l'avait reconnu Dewey, et donc un « objectif » ; mais nul objet n'est encore là, même si l'« objet » est apparemment « présent », car l'« objectif » ne cesse pas (c'est son éternité...) d'être un horizon d'attente. Aussi peut-on l'appeler pré-objectif, dénomination approximative, mais qui ne le fige pas. Comme le souligne Dufrenne, « nous décelons un monde non peuplé, qui n'est encore que promesse de monde ; l'espace et le temps que nous pouvons y trouver ne sont point structures d'un monde constitué, mais qualités d'un monde exprimé qui prélude à la connaissance. Nous faisons déjà cette expérience dans le monde réel : les premières déterminations de l'espace et du temps, le lointain et le proche, l'absent et le présent, le répétable et l'irrévocable, nous apparaissent dans l'impatience, le rêve, la nostalgie, l'étonnement, la répulsion ; c'est ainsi que l'espace s'anime et se creuse, et que nous lui répondons, par le mouvement ou par le projet, ébauche de mouvement. Et c'est ainsi que l'objet esthétique possède une spatialité propre ; devant la Victoire de Samothrace, nous sommes d'abord sensibles à une atmosphère de vent et d'allégresse, nous sommes “dans le plus vif que l'air” : l'espace est le lieu des envols, la dimension d'un monde aérien ». Cela ne se peut que si une connaturalité fait se rejoindre, et empiéter l'un sur l'autre, avant toute réflexion, le touchant et le touché, le voyant et le vu : comme le disait Merleau-Ponty dans Signes, dès lors que « mes deux mains sont “comprésentes” ou “coexistent” parce qu'elles sont les mains d'un seul corps », il faut tenir qu'« autrui apparaît par extension de cette comprésence », et que « lui et moi sommes comme les organes d'une seule intercorporéité » ; cela conduisait l'auteur de L'Œil et l'Esprit à prendre au sérieux les affirmations de certains peintres comme Max Ernst, Paul Klee, André Masson, et surtout Paul Cézanne, qui ont prétendu que « les choses les regardent ».

Victoire de Samothrace

Photographie : Victoire de Samothrace

La Victoire de Samothrace, offrande rhodienne dans le sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, vers 190 av. J.-C., hauteur 245 cm. Musée du Louvre, Paris. 

Crédits : Peter Willi/ Bridgeman Images

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« Ce que nous voyons ne vaut – ne vit – à nos yeux que par ce qui nous regarde » : c'est par cette phrase que s'ouvre le livre que Georges Didi-Huberman a consacré au minimalisme, sous le même intitulé, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde. L'auteur y rétablit notamment le caractère subjectif, et intérieur, de l'expérience esthétique telle que l'éprouvent, et la font éprouver, des sculpteurs comme Tony Smith ou Robert Morris : la « certitude close, apparemment sans faille et confinant au cynisme », d'un peintre de la « vision tautologique » comme Frank Stella, pour qui « ce que vous voyez, c'est ce que vous voyez », se trouve vigoureusement dénoncée ; ce qui n'implique nullement que l'on doive acquiescer aveuglément à l'attitude opposée, celle de la « vision croyante » qui « fait sienne, peu ou prou, la parole de l'évangéliste devant le tombeau vide du Christ : “Il vit, et il crut” ». Les philosophes sont en général friands de médiations ; Georges Didi-Huberman ne fait pas exception : le dilemme de la croyance et de la tautologie lui paraît ne pouvoir être dépassé que par un tertium comparationis susceptible d'armer une dialectique, et c'est dans l'aura de Walter Benjamin que cette dialectique s'amorcera.

Si séduisant que soit un tel recours, il ne semble pas cependant que la nécessité s'en fasse sentir. « Un cartésien, écrivait Merleau-Ponty, peut croire que le monde existant n'est pas visible, que la seule lumière est d'esprit, que toute vision se fait en Dieu. Un peintre ne peut consentir que notre ouverture au monde soit illusoire ou indirecte, que ce que nous voyons ne soit pas le monde même, que l'esprit n'ait affaire qu'à ses pensées ou à un autre esprit. [...] Il faut prendre à la lettre ce que nous enseigne la vision [...]. Le “quale visuel” me donne et me donne seul la présence de ce qui n'est pas moi, de ce qui est simplement et pleinement. Il le fait parce que, comme texture, il est la concrétion d'une universelle visibilité, d'un unique Espace qui sépare et qui réunit, qui soutient toute cohésion (et même celle du passé et de l'avenir, puisqu'elle ne serait pas s'ils n'étaient parties au même Espace). [...] Ceci veut dire finalement que le propre du visible est d'avoir une doublure d'invisible au sens strict, qu'il rend présent comme une certaine absence. » Cet invisible n'est pas autre chose que le visible, il en est « le relief et la profondeur ». Ou le jaillissement. Et nous lui appartenons.

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  • : musicien, philosophe, fondateur du département de musique de l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Daniel CHARLES, « ESTHÉTIQUE - L'expérience esthétique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/esthetique-l-experience-esthetique/