ART (Le discours sur l'art)Sémiologie de l'art

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Syntagmatique et paradigmatique picturales

La signification ne peut naître que d'une articulation, d'un découpage. Comment passer de la totalité continue du tableau à des unités syntagmatiques discrètes ? Pour ce faire, il faut rappeler la condition fondamentale de toute sémiologie picturale : l'indissociabilité du visible et du nommable comme source du sens. Ainsi le grand syntagme pictural peut-il être relayé par le langage, ce relais permettant son articulation et sa constitution en ensemble significatif. Le sujet du tableau peut donc, dans la peinture d'histoire, renvoyer à un texte référentiel dont l'analyse dans le tableau permet son articulation : les signifiants du récit littéraire, les « racontants », deviennent alors les signifiés du récit pictural, grâce à cette propriété que possède tout récit d'être, dans sa substance de sens, indépendant des modalités particulières par lesquelles il est raconté. Les unités syntagmatiques picturales ou figures ainsi articulées par les signifiés du récit constituent les unités de sens du tableau. La figure se présente dans le syntagme figuratif comme l'équivalent de ce que le sémioticien du récit appelle une fonction. Ce type du récit appelle une fonction. Ce type d'analyse qui lie la structure temporelle du récit, le système d'expression et l'articulation figurative paraît applicable dans de nombreux cas et autorise la constitution de typologies complexes selon les modalités d'articulation des figures.

Dans le tableau « sans histoire » comme le paysage ou la nature morte, le problème ne fait que se déplacer. La substance visuelle est articulée par ce qui est nommable dans le tableau et par la répartition de ces éléments nommables dans des zones de la surface plastique. Le syntagme du tableau s'organisera alors en zones informatives différentielles. Par là apparaît la possibilité de pousser l'analyse du syntagme du tableau, au-delà des figures, jusqu'à un découpage de sous-unités et à leur articulation syntaxique dans la figure qui constitue ainsi l'unité d'intégration et de sens de ces signes figuratifs. Ils peuvent avoir par eux-mêmes une signification propre, mais ils la perdent dans leur intégration à la figure.

Les possibilités d'articulation de premier niveau ouvertes par le relais linguistique de la substance visible conduisent à s'interroger sur la constitution d'une paradigmatique picturale. Cette question est toujours celle du sens : est-ce qu'un segment relativement autonome du syntagme prend son sens par rapport aux autres segments qui auraient pu apparaître au même point du syntagme ? Peut-on appliquer sur le tableau l'épreuve de commutation ? L'opposition du syntagme et du paradigme a été faite par Ferdinand de Saussure. Au rapport réel de contiguïté découvert dans le syntagme s'oppose le rapport virtuel de substitution ; le premier est de l'ordre de la parole, le second relève de la langue comme système. La lecture d'un tableau met en œuvre les catégories essentielles de la syntagmatique : perception, réalité, présence, segmentation en séquences de lecture ou figures liées par contiguïté dans le tableau. Mais la lecture du tableau que le parcours de lecture analytique fait apparaître appelle, dans la mémoire, une classe de figures associées in absentia : niveau de lisibilité secondaire dans lequel s'ouvrent les séries substitutives de figures ; espace métaphorique où se découvre la troisième dimension des codes ; espace de culture, de lecture savante qui n'implique pas nécessairement la conscience personnelle d'un savoir.

Cependant, il est intéressant de noter que, par opposition à la clôture du système linguistique qui permet de former économiquement, par combinatoire, donc récurrence de signes redondants, l'infinité des messages linguistiques au niveau de la parole, le système pictural est ouvert et n'obéit pas, semble-t-il, au principe d'économie de la langue. Encore conviendra-il de préciser les degrés d'ouverture du système.

Saussure distinguait deux types de rapports associatifs, selon le son ou selon le sens. Il se pourrait aussi qu'une double orientation de la paradigmatique soit possible, l'une stylistique, l'autre thématique : c'est à la première que Roland Barthes fait allusion à propos de l'architecture lorsqu'il oppose à une syntagmatique dont l'objet serait l'enchaînement des détails au niveau de l'ensemble de l'édifice une paradigmatique stylistique qui étudierait les variations de style d'un même élément d'un édifice, différentes formes de toitures, de balcons, d'entrées, etc. La constitution de ces deux paradigmatiques pose un certain nombre de problèmes : comment peut-on passer, de façon rigoureuse, du niveau de lisibilité primaire d'un tableau à une paradigmatique stylistique ou thématique ?

D'autre part, le tableau n'offre pas une lecture, mais un système de lectures. Le parcours du regard, tout en obéissant à certaines contraintes, celles d'une « grammaire picturale », reste aléatoire. D'une lecture à l'autre apparaissent les différences dans l'articulation du syntagme et par suite dans la détermination des unités syntagmatiques. D'où l'introduction de la notion de « matrice figurative » qui permet de concevoir la figure comme un élément générateur, comme « forme symbolique » dont chaque figure, au niveau d'une lecture, est le produit. Cette idée essentielle doit permettre de surmonter ce que la notion même de découpage implique, l'inertie, le caractère figé de l'élément séquentiel articulé dans la lecture : la figure est ce noyau ou cette forme générative, productrice dans le système de lecture.

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Écrit par :

  • : professeur d'Université, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Louis MARIN, « ART (Le discours sur l'art) - Sémiologie de l'art », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-le-discours-sur-l-art-semiologie-de-l-art/