AFRIQUE (conflits contemporains)

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L'Afrique offre aujourd'hui l'image d'un continent ravagé par des conflits que l'on a vite fait de qualifier d'ethniques. Qu'il s'agisse du Liberia, de la Sierra Leone, de la Côte d'Ivoire, du Rwanda, de la République démocratique du Congo ou du Darfour, à propos duquel on parle même de génocide, l'ethnicité est tenue pour principale responsable de conflits qui, bien souvent, débordent le cadre national stricto sensu pour s'élargir à de vastes espaces régionaux. Mais ces conflits, meurtriers et déstabilisants, se réduisent-ils à leur dimension ethnique apparente ? S'expliquent-ils réellement par l'argument de l'ethnicité et sont-ils l'expression de haines ataviques, immémoriales entre groupes humains enfermés dans leur irréductible altérité ? La récurrence de ces conflits depuis la fin des régimes de parti unique, au début des années 1990, est-elle imputable à la restauration du multipartisme et aux fragiles démocratisations ? Celles-ci auraient-elles ainsi induit une exacerbation des revendications identitaires et prouvé que le multipartisme et la démocratie sont incompatibles avec le pluralisme ethnique (et, souvent, religieux) qui caractérise de nombreuses sociétés africaines ? Ou bien ces conflits renvoient-ils à une pluralité de facteurs au nombre desquels l'ethnicité ne serait qu'un parmi d'autres, d'ordre politique, économique, social ou géopolitique ?

L'ethnicité dans la longue durée historique

Pour comprendre les conflits africains contemporains, il est indispensable de retracer l'histoire de l'imposition de l'État moderne, colonial puis postcolonial. En effet, l'ethnicité, c'est-à-dire la conscience d'appartenir à un groupe humain différent des autres et de le revendiquer, est indissociable en Afrique de la formation du modèle européen d'État-nation qui s'amorce à la fin du xixe siècle. À cet égard, on peut s'interroger sur l'origine des ethnies en Afrique : ont-elles été « inventées » par le colonisateur (français, anglais, belge, portugais, espagnol) ou ont-elles préexisté à la conquête coloniale ?

Cette question a fait l'objet de débats passionnés qui ont vu s'opposer deux thèses majeures parmi les spécialistes français de l'Afrique au cours des années 1970-1980. Les premiers, issus pour l'essentiel de l'anthropologie marxiste, avaient comme figures de proue Claude Meillassoux et, avec des nuances substantielles, Jean-Loup Amselle. Ils affirmaient que les ethnies étaient une création coloniale, née de la volonté de l'administration coloniale de territorialiser le continent et d'en rationaliser la gestion en le découpant en entités ethniques. Les populations se seraient ensuite réapproprié ces identités « inventées » qui s'avéraient utiles pour élaborer leurs stratégies d'accès au pouvoir et aux ressources. Pour les tenants de cette thèse, l'ethnicité serait donc l'expression d'une fausse conscience dont la mobilisation par les leaders politiques tels que Henri Konan Bédié en Côte d'Ivoire, Samuel Doe au Liberia, Daniel Arap Moi au Kenya, Denis Sassou Nguesso au Congo ou Paul Biya au Cameroun relèverait de la manipulation et détournerait des vraies luttes sociales. Les seconds, plutôt issus de l'école historico-sociologique, comme Jean-Pierre Chrétien ou Gérard Prunier, considèrent que, certes, le colonisateur a « bricolé » les ethnies en Afrique, mais qu'il ne les a pas « inventées » pour autant. Il les a plutôt retravaillées, reformulées, nommées, classées, hiérarchisées, créant ainsi des frontières ethniques là où il n'y en avait pas toujours. Mais si cette entreprise de bornage ethnique a pu être menée à bien – avec le concours des mouvements missionnaires qui y contribuèrent, volontairement ou involontairement, via la codification des langues indigènes, la spatialisation de leur action et la fixation de certaines coutumes –, c'est parce qu'il existait sans doute, de manière plus ou moins diffuse, un minimum de substrat historique grâce auquel a pu se cristalliser un sentiment d'être différent. Comme le résume le titre d'un ouvrage coordonné par J.-P. Chrétien et G. Prunier, qui défend cette thèse, Les ethnies ont une histoire, histoire qui ne se réduit pas à celle de la rencontre avec la modernité occidentale... Dès lors, la question centrale qui se pose n'est pas de savoir ce qu'est une ethnie – une notion difficile à définir – ou ce qu'est un Zoulou ou un Mossi, mais plutôt comment, par quel processus devient-on zoulou ou mossi ; c'est également de savoir pourquoi l'ethnicité fait sens, pourquoi elle mobilise et pourquoi les acteurs sociaux se réapproprient des identités ethniques dont ils savent qu'elles ont été et sont manipulées. Même si, comme le postule l'anthropologie marxiste classique, les ethnies n'existent pas, l'ethnicité, elle, existe, par les usages sociaux qu'elle recouvre et parce qu'elle représente un répertoire privilégié d'énonciation du politique, en Afrique et ailleurs.

La colonisation face au fait ethnique

La référence à l'héritage de l'anthropologie marxiste renvoie au statut que le fait ethnique a longtemps occupé dans la pensée politique et académique française. Il y a, en la matière, un contraste radical avec le monde anglo-saxon, attentif à la problématique de l'ethnicité dès le début du xxe siècle. Il faudra, au contraire, attendre le début des années 1970 pour que son homologue français considère enfin l'ethnicité comme un objet scientifique légitime, n'entretenant pas forcément des liens équivoques avec les thèses racialistes qui étaient en vogue au xixe siècle. Cette méfiance envers l'ethnie, comme principe d'identification collective et comme objet scientifique, constitue une particularité française qu'explique en grande partie la culture politique jacobine dont sont imprégnées les élites politiques et intellectuelles en France. Cette culture politique a accentué la déqualification de l'ethnie et influence la manière dont l'administration coloniale est amenée à la percevoir et à la traiter.

En effet, l'extrême diversité ethnique que découvrent à leur arrivée les administrateurs coloniaux constitue, pour eux, la confirmation du bien-fondé de la « mission civilisatrice » dont se prévaut la conquête coloniale. Porteurs des idéaux de la République et imprégnés de l'idée de progrès, ils perçoivent d'emblée cette diversité comme le signe du caractère primitif [...]

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Colonisation du Congo, début du XXe siècle

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Kikuyu en fuite, 2007

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Félix Houphouët-Boigny

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  • : directeur de recherche au C.N.R.S., à Sciences Po Bordeaux

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Pour citer l’article

René OTAYEK, « AFRIQUE (conflits contemporains) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/afrique/