6. Levinas : l'Autre comme visage
Toutes les tentatives de la « philosophie occidentale » pour penser l'Autre à partir du Moi témoigneraient en fait pour Emmanuel Levinas de l'« insurmontable allergie », de l'horreur qu'inspire l'Autre « qui demeure Autre » (En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, 1949). En réduisant l'« étranger » à un thème ou à un objet, incapable qu'elle est de le laisser être dans sa singularité, cette philosophie se condamne à être une philosophie de l'Être, de l'immanence, du « narcissisme », et Levinas dresse un véritable réquisitoire contre tout modèle théorique d'objectivation d'autrui. L'intentionnalité manque autrui comme tel, parce qu'elle le réduit au rang d'objet ou le subordonne à l'Être, malgré le transfert analogique opéré par Husserl dans la cinquième Méditation. La philosophie de la représentation assoit son emprise sur l'Autre, en affirmant la suprématie du Même : « toute philosophie est une egologie » (ibid.). Elle atteint son paroxysme dans la philosophie de Heidegger, qu'il s'agisse de la précellence de l'Être par rapport à l'étant, de l'ontologie par rapport à la métaphysique ou de la définition de l'ipséité du Dasein comme mortel.
Levinas va renverser les termes de cette réflexion en invoquant une lignée de penseurs non moins illustres qui privilégiaient la tradition de l'Autre, témoin Platon qui place le Bien au-dessus de l'Être, ou encore le moi pensant de Descartes qui entretient une relation avec l'Infini sans que pour autant l'Infini s'épuise dans la pensée qui le pense. Cette pensée qui place l'Autre avant le Même, en quoi consiste précisément la justice, Levinas la baptise « Œuvre », effet de la bonté. L'Œuvre consiste en un mouvement radical du Même vers l'Autre, mouvement si généreux et gratuit qu'il va jusqu'à exiger l'ingratitude de son destinataire. La gratitude en effet, par un mouvement de compensation en retour, nous ramènerait au Même, au lieu que l'orientation vers l'Autre doit être une mise de fonds « en pure perte ». Au « s […]
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