L'œuvre de Faulkner, qu'on associe généralement, quoiqu'elle n'y soit pas réductible, à son comté mythique du Yoknapatawpha, est peut-être de tous les monuments littéraires du xxe siècle l'un des plus forts et des plus originaux – tant par le nombre (quelque vingt-cinq romans et sept à huit douzaines de nouvelles) que par le sceau d'une vision profondément personnelle de l'expérience humaine.
De Sartoris aux Larrons, l'œuvre constitue une immense chronique des comportements humains dans leurs avatars les plus divers, les plus extrêmes et les plus violents : tantôt tragiques (Le Bruit et la fureur, Lumière d'août, Absalon ! Absalon !, Parabole), tantôt comiques (Tandis que j'agonise, et surtout Le Hameau, le meilleur livre d'humour américain depuis Mark Twain). Mais cette diversité, qui situe l'œuvre du côté des grands créateurs de mondes romanesques (Balzac, Dickens, Hardy), ne doit pas faire illusion : Faulkner est aussi un étonnant poète au langage intense, d'un livre à l'autre immédiatement reconnaissable, signe indiscutable d'une ambition : « Tout dire en une phrase. » En ce sens, il est proche de Flaubert, de Joyce, de Proust.
Dans l'œuvre achevée, il y a donc la qualité d'un discours perpétuel sur le moi, sur le monde, sur leurs conflits – et sur le discours du moi et du monde : cette œuvre immédiate est aussi réflexive. Si le discours est verbal, c'est qu'il ne peut être gestuel : chez Faulkner, le verbe est porté à sa plus haute puissance dans un effort tendant à faire « sursignifier » le langage. L'impression est d'une écriture totale, à la fois enivrante et engouffrante, où toute notion du réel (le Sud) s'abolit au profit d'une fiction onirique (le Sud faulknérien) aussi contraignante qu'un grand mythe.
Mais l'œuvre-action de Faulkner est constituée d'œuvres indépendantes, construites de façon autonome malgré les nombreux passages et les personnages qui y circulent, telle Temple Drake de Sanctuaire à Requiem pour une nonne. On aurait tort de songer à un vaste édific […]
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